LIVRE II, CHAPITRE Vil
spirituelle sont dignes de l’éternelle reconnaissance des hommes et n'ont jamais pu émaner que des Souverains Pontifes.
Et lorsque Philippe, roi de France, s’avisa, en 1092, d’épouser une femme mariée, l’archevôque de Rouen, l’évéque de Scnlis et celui de Bayeux, n’eurent-ils pas la bonté de bénir cet étrange mariage, malgré l’opposition d’Yves de Chartres?
Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.
Le Pape seul pouvait donc y mettre opposition ; et loin de déployer une sévérité exagérée, il finit par se contenter d’une promesse fort mal exécutée.
Dans ces deux exemples on voit tous les autres. L’opposition ne saurait être placée mieux que dans une puissance étrangère et souveraine, même temporellement. Car les Majestés , en se contrariant, en se balançant, en se choquant même, ne se lèsent point, nul n’étant avili en combattant son égal; au lieu que si l’opposition est dans l’État même, chaque acte de résistance, de quelque manière qu’il soit formé, compromet la souveraineté.
Le temps est venu où, pour le bonheur de l’humanité, il serait bien à désirer que les Papes reprissentune juridiction éclairée sur les mariages des princes, non par un veto effrayant, mais par de simples refus, qui devraient plaire à la raison européenne. De funestes déchirements religieux ont divisé l’Europe en trois grandes familles : la latine, la protestante et celle qu’on nomme grecque. Cette scission a restreint infiniment le cercle des mariages dans la famille latine : chez les deux autres il y a mains de danger sans doute, l’indifférence sur les dogmes se prêtant sans difficulté à toute sorte d’arrangements; mais chez nous le danger est immense. Si l’on n’y prend garde, incessamment toutes les races augustes marcheront rapidement à leur destruction, et sans doute il y aurait une laiblesse bien cri-
minelie à cacher que le mal a déjà commencé. Qu'on se hâte d’y réfléchir pendant qu’il en est temps. Toute dynastie nouvelle étant une plante qui ne croît que dans le sang humain, le mépris des principes les plus évidents expose de nouveau l’Europe, et par conséquent le monde, à d’interminables carnages. O princes, que nous aimons, que nous vénérons, pour qui nous sommes prêts à verser notre sang au premier appel, sauveznous des guerres de successions! Nous avons épousé vos races ; conservez-Ies ! Vous avez succédé à vos pères, pourquoi ne voulez-vous pas que vos fils vous succèdent ? Et de quoi vous servira notre dévouement si vous le rendez inutile? Laissez donc arriver la vérité jusqu’à vous ; et puisque les conseils les plus inconsidérés ont réduit le Grand Prêtre à ne plus oser vous la dire, permettez au moins que vos fidèles serviteurs l’introduisent auprès de vous.
Quelle loi dans la nature entière est plus évidente que celle qui a statué que tout ce qui germe dans l’univers désire un sol étranger? La graine se développe à regret sur ce même sol qui porta la lige dont elle descend : il faut semer sur la montagne le blé de la plaine, et dans la plaine celui de la montagne; de tous côtés on appelle la semence lointaine. La loi dans le règne animal devient plus frappante; aussi tous les législateurs lui rendirent hommage par des prohibitions plus ou moins étendues. Chez les nations dégénérées, qui s’oublièrent jusqu’à permettre le mariage entre des frères et des sœurs, ces unions infâmes produisirent des monstres. La loi chrétienne, dont l’un des caractères les plus distinctifs est de s’emparer de toutes les idées générales pour les réunir et les perfectionner, étendit beaucoup les prohibitions; s’il y eut quelquefois de l’excès dans ce genre, c’était l’excès du bien, et jamais les canons n’égalèrent sous ce point la sévérité des lois chinoises1.
1 . Il n’y a que cent noms à U Chine, et le mariage y est prohibé entre toutes les personne» qui portent le même uuoi, quaud même U n’y a plus de parenté.