‹ Du Pape (volume 2)Chapitre 291 sur 295 · XII. Nulle institution humaine n’a duré dix-huit siè · texte numérisé non relu

XII. Nulle institution humaine n’a duré dix-huit siè

1. Ce prélat est M. Élie Méniate, évêque de Larissa. Son livre, Intitulé La Pierre d'achoppement, a été traduit eu allemand par M. Jaoob Kemper. Vienne, in-8, 1787. On lit à la page 93 : Ich halte den streit Uber die obergewalt des Pnbeles für den hanplpunekt ; denn dieeee ist die schied-maner welche die ïuiey kirchenn {remit.

CONCLUSION

clés. Ce prodige, qui serait frappant partout, l’est plus particulièrement au sein de la mobile Europe. Le repos est le supplice de l’Européen, et ce caractère contraste merveilleusement avec l’immobilité orientale. Il faut qu’il agisse, il faut qu’il entreprenne, il faut qu’il innove et qu’il change tout ce qu’il peut atteindre. La politique surtout n’a cessé d’exercer le génie innovateur des enfants audacieux de Japhet. Dans l’inquiète défiance qui les tient sans cesse en garde contre la souveraineté, il y a beaucoup d’orgueil sans doute, mais il y a aussi une juste conscience de leur dignité : Dieu seul connaît les quantités respectives de ces deux éléments. Il suffit ici de faire observer le caractère qui est un fait incontestable, et de se demander quelle force cachée a donc pu maintenir le trône pontifical au milieu de tant de ruines et contre toutes les règles de la probabilité, A peine le christianisme s’est établi dans le monde, et déjà d’impitoyables tyrans lui déclarent une guerre féroce. Ils baignent la nouvelle religion dans le sang de ses enfants. Les hérétiques l’attaquent de leur côté dans tous ses dogmes successivement. A leur tête éclate Arius, qui épouvante le monde et le fait douter s'il est chrétien. Julien, avec sa puissance, son astuce, sa science et ses philosophes complices, porte au christianisme des coups mortels pour tout ce qui eût été mortel. Bientôt le Nord ▼erse ses peuples barbares sur l’empire romain ! ils viennent venger les martyrs, et l’on pourrait croire qu’ils viennent étouffer la religion pour laquelle ces victimes moururent; mais c’est le contraire qui arrive. Euxmêmes sont apprivoisés par ce culte divin qui préside à leur civilisation, et, se mêlant à toutes leurs institutions, enfante la grande famille européenne et sa monarchie, dont l’univers n’avait nulle idée. Les ténèbres de l’ignorance suivent cependant l’invasion des Barbares; mais le llambeau de la foi étincelle d’une manière plus visible sur ce fond obscur, et la science même, concentrée dans l’Église, ne cesse de produire des hommes émi-

nents pour leur siècle. La noble simplicité de ces temps illustrés par de hauts caractères valait bien mieux que la demi-science de leurs successeurs immédiats. Ce fut de leur temps que naquit ce funeste schisme qui réduisit l’Église à chercher son chef visible pendant quarante ans. Ce fléau des contemporains est un trésor pour nous dans l’histoire. Il sert à prouver que le trône de saint Pierre est inébranlable. Quel établissement humain résisterait à celte épreuve, qui cependant n’était rien, comparée à celle qu’allait subir l’Eglise I XIII. Luther paraît, Calvin le suit. Dans un accès de frénésie dont le genre humain n’avait pas vu un exemple, et dont la suite immédiate fut un carnage de trente ans, ces deux hommes de néant, avec l’orgueil des sectaires, l’acrimonie plébéienne et le fanatisme des cabarets1, publièrent la réforme de l'Eglise , et en effet ils la réformèrent , mais sans savoir ce qu’ils disaient, ni ce qu’ils faisaient. Lorsque des hommes sans mission osent entreprendre de réformer l’Église, ils déforment leur parti, et ne réforment réellement que la véritable Église, qui est obligée de se défendre et de veiller sur elle-môme. C’est précisément ce qui est arrivé, car il n’y a de véritable réforme que l’immense chapitre de la réforme qu’on lit dans le concile de Trente; tandis que la prétendue réforme est demeurée hors de l’Église, sans règle, sans autorité, et bientôt sans foi, telle que nous la voyons aujourd’hui. Mais par quelles eflroyables convulsions n’est-elle pas arrivée à cette nullité dont nous sommes les témoins? Qui peut se rappeler sans frémir le fanatisme du seizième siècle, et les scènes épouvantables qu’il donna au monde? Quelle fureur surtout contre le Saint-Siège ! Nous rougissons encore

1. Diss LïscisiBBTS, on citait à Vend des anecdotes plaisantes sur l’avarie» des prêtres ; on y tournait en ridicule les clefs, la puissance des Papes, etc . (Lettre de Luther au Pape, datée du jour de la Trinité, 1518, citée par M. Roscoe. Hist. de Léon X, in-8, t. 111. Ajypendix., n° 149, p. 1 52.) n peut a’en fier à Luther sur les premières chaires de la réforme.

CONCLUSION

pour la nature humaine, en lisant dans les écrits du temps les sacrilèges injures vomies par ces grossiers novateurs contre la hiérarchie romaine. Aucun ennemi de la foi ne s’est jamais trompé : tous frappent vainement, puisqu’ils se battent contre Dieu; mais tous savent où il faut frapper. Ce qu'il y a d’extrêmement remarquable, c’est qu’à mesure que les siècles s’écoulent, les attaques sur l’édiflce catholique deviennent toujours plus fortes; en sorte qu’en disant toujours, «il n’y a rien au delà, » on se trompe toujours. Après les tragédies épouvantables du seizième siècle, on eût dit sans doute que la tiare avait subi sa plus grande épreuve ; cependant celle-ci n’avait fait qu’en préparer une autre. Le seizième et le dix-septième siècle pourraient être nommés les prémisses du dix-huitième, qui ne fut en effet que la conclusion des deux précédents. L’esprit humain n’aurait pu subitement s’élever au degré d’audace dont nous avons été les témoins. Il fallait, pour déclarer la guerre au ciel, mettre encore Ossa sur Pélion. Le philosophisme ne pouvait s’élever que sur la vaste base de la réforme.

XIV. Toute attaque sur le catholicisme portant nécessairement sur le christianisme même, ceux que notre siècle a nommés philosophes ne firent que saisir les armes que leur avait préparées le protestantisme, et ils les tournèrent contre l'Église en se moquant de leur allié, qui ne valait pas la peine d’une attaque, ou qui peut-être l’attendait. Qu’on se rappelle tous les livres impies écrits pendant le dix-huitième siècle. Tous sont dirigés contre Rome, comme s’il n’y avait pas de véritables chrétiens hors de l’enceinte romaine ; ce qui est très-vrai si l’on veut s’exprimer rigoureusement. On ne l’aura jamais assez répété, il n’y a rien de si infaillible que l’instinct de l’impiété. Voyez ce qu’elle hait, ce qui la met en colère, cl ce qu’elle attaque toujours, partout et avec fureur; c’est la vérité. Dans la séance infernale de la Convention nationale (qui frappera la postérité bien plus qu’elle n’a

frappé nos légers contemporains), où l’on célébra, s’il est permis de s’exprimer ainsi, l’abnégation du culte, Robespierre, après son immortel discours, se fit-il apporter les livres, les habits, les coupes du culte protestant pour les profaner? Appela-t-il à la barre, cherchat-il à séduire ou à effrayer quelque ministre de ce culte pour en obtenir un serment d’apostasie? Se servit-il au moins pour cette horrible scène des scélérats de cet ordre, comme il avait employé ceux de l’ordre catholique? Il n’y pensa seulement pas. Rien ne le gênait, rien ne l’irritait, rien ne lui faisait ombrage de ce côté : aucun ennemi de Rome ne pouvait être odieux à un autre, quelles que soient leurs différences sous d’autres rapports. C’est par ce principe que s’explique l’affinité, différemment inexplicable, des Églises protestantes avec les Églises pholienne, nestorienne, etc., plus anciennement séparées. Partout où elles se rencontrent, elles s’embrassent et se complimentent avec une tendresse qui surprend au premier coup d’œil , puisque leurs dogmes capitaux sont directement contraires ; mais bientôt on a deviné leur secret. Tous les ennemis de Rome sont amis, et comme il ne peut y avoir de foi proprement dite hors de l’Église catholique, passé cet acte de chaleur fiévreuse qui accompagne la naissance de toutes les sectes, on cesse de se brouiller pour des dogmes auxquels on ne tient plus qu’extérieurement, et que chacun voit s’échapper l’un après l’autre du symbole national, à mesure qu’il plaît à ce juge capricieux, qu’on appelle raison particulière , de les citer à son tribunal pour les déclarer nuis.

XV. Un fanatique anglais, au commencement du dernier siècle, fit écrire sur le fronton d’un temple qui ornait ses jardins ces deux vers de Corneille :

Je rends grâces aux dieux de n’étre plus Romain,

Pour conserver encore quelque chose d'humain.

Et nous avons entendu un fou du dernier siècle s’écrier

CONCLUSION

dans un livre tout à fait digne de lui : O Rome ! que je te hais 1 1 II parlait pour tous les ennemis du christianisme, mais surtout pour tous ceux de son siècle ; car jamais la haine de Rome ne fut plus universelle et plus marquée que dans ce siècle où les grands conjurés eurent l’art de s’élever jusqu’à l’oreille de la souveraineté or-» thodoxe, et d’y faire couler des poisons qu’elle a chèrement payés. La persécution du dix-huitième siècle surpasse infiniment toutes les autres, parce qu’elle y a beaucoup ajouté, et ne ressemble aux persécutions anciennes que par les torrents de sang qu’elle a versés en finissant. Mais combien ses commencements furent plus dangereux ! L’arche sainte fut soumise de nos jours à deux attaques inconnues jusqu’alors : elle essuya à la fois les coups de la science et ceux du ridicule. La chronologie, l’histoire naturelle, l'astronomie, la physique, furent, pour ainsi dire, ameutées contre la religion. Une honteuse coalition réunit contre elle tous les talents , toutes les connaissances, toutes les forces de l’esprit humain. L’impiété monta sur le théâtre. Elle y fit voir les pontifes, les prêtres, les vierges saintes sous leurs costumes distinctifs, et les fit parler comme elle pensait. Les femmes , qui peuvent tout pour le mal comme pour le bien, lui prêtèrent leur influence; et tandis que les talents et les passions se réunissaient pour faire en sa faveur le plus grand effort imaginable, une puissance d’un nouvel ordre s’armait contre la foi antique : c’était le ridicule. Un homme unique à qui l’enfer avait remis ses pouvoirs se présenta dans cette nouvelle arène et combla les vœux de l’impiété. Jamais l’arme de la plaisanterie n’avait été maniée d’une manière aussi redoutable, et jamais on ne l’employa contre

I. Mercier, dans l’ouvrage intitulé l'An ÎÎ40, ouvrage qui, sous un point de vue, mérite d'ètre lu, parce qu’il contient tout ce que ces misérables désiraient, et tout ce qui devait en effet arriver. Ils se trompaient seulement en prenant une phase passagère du mal pour un état durable qui devait les débarrasser pour toujours de leur plus grande ennemie.

Ai vérité avec autant d’effronterie et de succès. Jusqu’à lui, le blasphème, circonscrit par le dégoût, no tuait que le blasphémateur; dans la bouche du plus coupable des hommes il devint contagieux en devenant charmant. Encore aujourd’hui l’homme sage qui parcourt les écrits de ce bouffon sacrilège pleure souvent d’avoir ri. Une vie'd’un siècle lui fut donnée, afin que l’Église sortît victorieuse des trois épreuves auxquelles nulle institution fausse ne résistera jamais: le syllogisme, l’échafaud et l’épigramme.

XVI. Les coups désespérés portés, dans les dernières années du dernier siècle, contre le sacerdoce catholique et contre le chef suprême de la religion, avaient ranimé les espérances des ennemis de la chaire étemelle. On sait qu’une maladie du protestantisme , aussi ancienne que lui , fut la manie de prédire la chute de la puissance pontificale. Les erreurs, les bévues les plus énormes, le ridicule le plus solennel , rien n’a pu le corriger : toujours il est revenu à la charge ; mais jamais ses prophètes n’ont été plus hardis à prédire la chute du Saint- Siège que lorsqu’ils ont cru voir qu’elle était arrivée.

Les docteurs anglais se sont distingués dans ce genre de délire par des livres fort utiles, précisément parce qu’ils sont la honte de l’esprit humain, et qu’ils doivent nécessairement faire rentrer en eux-mêmes tous les esprits qu’un ministère coupable n’a pas condamnés à un aveuglement final. A l’aspect du Souverain Pontife chassé, exilé, emprisonné, outragé, privé de ses États par une puissance prépondérante et presque surnaturelle devant qui la terre se taisait , il n’était pas malaisé à ces prophètes de prédire que c’en était fait de la suprématie spirituelle et de la souveraineté temporelle du Pape. Plongés dans les plus profondes ténèbres, et justement condamnés au double châtiment de voir dans les saintes Écritures ce qui n’y est pas, et de n’y pas voir ce qu’elles contiennent de plus clair, ils entreprirent de nous prouver, par ces mêmes Écritures, que

CONCLUSION

cette suprématie à qui il à été divinement et littéralement prédit qu’elle durerait autant que le monde était sur le point de disparaître pour toujours. Us trouvaient l’heure et la minute dans l’ Apocalypse ; car ce livre est fatal pour les docteurs protestants; et sans excepter même le grand Newton, ils ne s’en occupent guère sans perdre l’esprit. Nous n’avons, contre les sophismes les plus grossiers, d’autres armes que le raisonnement; mais Dieu, lorsque sa sagesse l’exige, les réfute par des miracles. Pendant que les faux prophètes parlaient avec le plus d’assurance, et qu’une foule, comme eux ivre d’erreur, leur prêtait l’oreille , un prodige visible de la Toute-Puissance, manifesté par l’inexplicable accord des pouvoirs les plus discordants, reportait le Pontife au Vatican; et sa main, qui ne s’étend que pour bénir, appelait déjà la miséricorde et les lumières célestes sur les auteurs de ces livres insensés.

XVII. Qu’attendent donc nos frères, si malheureusement séparés, pour marcher au Capitole en nous donnant la main ? Et qu’entendent-ils par miracle, s’ils ne veulent pas reconnaître le plus grand, le plus manifeste, le plus incontestable de tous dans la conservation, et de nos jours surtout, dans la résurrection, qu’on me permette ce mot, dans la résurrection du trône pontifical, opérée contre toutes les lois de la probabilité humaine? Pendant quelques siècles, on put croire dans le monde que l’unité politique favorisait l’unité religieuse ; mais depuis longtemps, c’est la supposition contraire qui a lieu. Des débris de l’empire romain se sont formés une foule d’empires, tous de mœurs, de langages, de préjugés différents. De nouvelles terres découvertes ont multiplié sans mesure cette foule de peuples indépendants les uns à l’égard des autres. Quelle main, si elle n’est divine, pourrait les retenir sous le même sceptre spirituel? C’est cependant ce qui est arrivé, et c’est ce qui est mis sous nos yeux. L’édifice catholique, composé de pièces politiquement disparates et môme ennemies,

attaqué de plus par tout ce que le pouvoir humain, aidé par le temps, peut inventer de plus. méchant, de plus profond et de plus formidable, au moment môme où il paraissait s’écrouler pour toujours, se raffermit sur ses bases plus assurées que jamais, et le Souverain Pontife des chrétiens, échappé à la plus impitoyable persécution, consolé par de nouveaux amis, par des conversions illustres, par les plus douces espérances, relève sa tête auguste au milieu de l’Europe étonnée. Ses vertus, sans doute, étaient dignes de ce triomphe; mais dans ce moment ne contemplons que le siège. Mille et mille fois ses ennemis nous ont reproché les faiblesses , les vices même de ceux qui l’ont occupé. Ils ne faisaient pas attention que toute souveraineté doit être considérée comme un seul individu ayant possédé toutes les bonnes et les mauvaises qualités qui ont appartenu à la dynastie entière, et que la succession des Papes, ainsi envisagée sous le rapport du mérite général, l’emporte sur toutes les autres, sans difficulté et sans comparaison. Ils ne faisaient pas attention, de plus, qu’en insistant avec plus de complaisance sur certaines taches, ils argumentaient puissamment en faveur de l’indéfectibilité de l’Église. Car si, par exemple, il avait plu à Dieu d’en confier le gouvernement à une intelligence d’un ordre supérieur, nous devrions admirer un tel ordre de choses bien moins que celui dont nous sommes témoins ; en effet, aucun homme instruit ne doute qu’il n’y ait dans l’univers d’autres intelligences que l’homme, et trèssupérieures à l’homme. Ainsi l’existence d’un chef de l’Église supérieur à l’homme ne nous apprendrait rien sur ce point. Que si Dieu avait rendu de plus cette intelligence visible à des êtres de notre nature, en l’unissant à un corps, cette merveille n'aurait rien de supérieur à celle que présente l’union de notre âme et de notre corps, qui est le plus vulgaire de tous les faits, et qui n’en demeure pas moins une énigme insoluble à jamais. Or, il est clair que dans l’hypothèse de cette

CONCLUSION

intelligence supérieure, la conservation de l’Église n’aurait plus rien d’extraordinaire. Le miracle que 'nous voyons surpasse donc infiniment celui que j’ai supposé. Dieu nous a promis de fonder sur une suite d’hommes semblables à nous une Église éternelle et indéfectible. Il l’a fait, puisqu’il l’a dit, et ce prodige, qui devient chaque jour plus éblouissant, est déjà incontestable pour nous qui sommes placés à dix-huit siècles de la promesse. Jamais le caractère moral des Papes n’eut d’influence sur la foi. Libère et Honorius, l’un et l'autre d’une éminente piété, ont eu cependant besoin d’apologie sur le dogme; le bullaire d’Alexandre VI est irréprochable. Encore une fois, qu’attendons- nous donc pour reconnaître ce prodige et nous réunir tous à ce centre d’unité hors duquel il n’y a plus de christianisme? L’expérience a convaincu les peuples séparés; il ne leur manque plus rien pour reconnaître la vérité ; mais nous sommes bien plus coupables qu’eux, nous qui, nés et élevés dans cette sainte unité, osons cependant la blesser et l’attrister par des systèmes déplorables, vains enfants de l’orgueil, qui ne serait plus l’orgueil s’il savait obéir.

XVIII. «O sainte Église romaine ! » s’écriait jadis le grand évéque de Maux, devant des hommes qui l’entendirent sans l’écouter; « ô sainte Église de Rome! si je « t’oublie, puissé-je m’oublier moi-même! que ma lan- « gue se sèche et demeure immobile dans ma bouche! »

« O sainte Eglise romaine ! » s’écriait à son tour Fénelon, dans ce mémorable mandement où il se recommandait au respect de tous les siècles, en souscrivant humblement à la condamnation de son livre; « ô sainte « Eglise de Romel si je t’oublie, puissé-je m’oublier « moi-même i que ma langue se sèche et demeure im- « mobile dans ma bouche ! »

Les mêmes expressions tirées de l’Ecriture sainte se présentaient à ces deux génies supérieurs, pour exprimer leur foi et leur soumission à la grande Eglise. C’est

à nous, heureux enfants de cette Eglise, mère de toutes les autres, qu’il appartient aujourd’hui de répéter les paroles de ces deux hommes fameux, et de professer hautement une croyance que les plus grands malheurs ont dû nous rendre encore plus chère.

Qui pourrait aujourd’hui n’ôtre pas ravi du spectacle superbe que la Providence donne aux hommes et de tout ce qu’elle promet encore à l’œil d’un véritable observateur?

O sainte Eglise de Rome ! tant que la parole me sera conservée, je l’emploierai pour te célébrer. Je te salue, mère immortelle de la science et de la sainteté! salve, magna parens ! C’est toi qui répandis la lumière jusqu’aux extrémités de la terre, partout où les aveugles souverainetés n’arrétèrent pas ton influence, et souvent môme en dépit d’elles. C’est toi qui fis cesser les sacrifices humains, les coutumes barbares ou infâmes, les préjugés funestes, la nuit de l’ignorance; et partout ou tes envoyés ne purent pénétrer, il manque quelque chose à la civilisation. Les grands hommes t’appartiennent : Magna virum! Tes doctrines purifient la science de ce venin d’orgueil et d’indépendance qui la rend toujours dangereuse et souvent funeste. Les Pontifes seront bientôt universellement proclamés agents suprêmes de la civilisation, créateurs de la monarchie et de l’unité européenne conservateurs de la science et des arts, fondateurs, protecteurs nés de la liberté civile, destructeurs de l’esclavage, ennemis du despotisme, infatigables soutiens de la souveraineté, bienfaiteurs du genre humain. Si quelquefois ils ont prouvé qu’ils étaient des hommes : si quid illis HüMANiTUS acciderit, ces moments furent courts ; un vaisseau qui fend les eaux laisse moins de traces de son passage , et nul trône de l’univers ne porta jamais autant de sagesse, de science et de vertu. Au milieu de tous les bouleversements imaginables, Dieu a constamment veillé sur toi, ô ville éternelle ! Tout ce qui pouvait t’anéantir s’est réuni contre toi, et lu es de-

CONCLUSION

bout; et comme tu fus jadis le centre de l’erreur, tu es depuis dix-buit siècles le centre de la vérité. La puissance romaine avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l’univers convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le Panthéon. Le temple de tous les dieux s’éleva dans tes murs, et seul de tous ces grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité. Toute la puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout l’enthousiasme, et, si l’on veut même, tout le ressentiment des chrétiens, se déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés de l’architecture semblaient demander grâce pour ces étonnantes constructions; en vain leur solidité lassait les bras des destructeurs; pour détruire les temples d’Apaméc et d’Alexandrie, il fallut appeler les moyens que la guerre employait dans les sièges. Mais rien ne put résister à la proscription générale. Le Panthéon seul fut préservé. Un grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare qùï/ ignore jxir quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut conservé jusqu’au moment où, dans les premières années du septième siècle, un Souverain Pontife le consacra a tous les saints1. Ah! sans doute il l’ignol'ait; mais nous, comment pourrions-nous l’ignorer? La capitale du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme; et le temple qui, dans cette capitale, concentrait toutes les forces de l’idolâtrie, devait réunir toutes les lumières de la foi. Tous les saints à la place de tous les dieux! quel sujet intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses ! C’est dans le Panthéon que le paganisme est rectifié et ramené au

1. Gibbon, Histoire de la décadence, etc., t. VII, ch. xxrw, note 34, in-S, p. 363.

système primitif dont il n’était qu’une corruption visible. Le nom de dieu, sans doute, est exclusif et incommunicable; cependant il y a plusieurs dieux dans le ciel et sur la teire 1 II y a des intelligences, des natures meilleures, des hommes divinisés. Les dieux du christianisme sont les saints. Autour de Dieu se rassemblent tous les dieux , pour le servir à la place et dans l’ordre qui leur sont assignés.

O spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l’a préparé, et fait seulement pour ceux qui savent le contempler 1

Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus ’. Il est le premier partout, tous les saints n’entrent qu’à sa suite. Le dieu de l’iniquité s, Plutus, cède la place au plus grand des thaumaturges, à l’humble François, dont l’ascendant inouï créa la pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l’Inde. Pour se faire suivre par des millions d’hommes, il n’appela pointa son aide l’ivresse et la licence ; il ne s’entoura point de bacchantes impures : il ne montra qu’une croix ; il ne prêcha que la vertu, la pénitence, le martyre des sens. Jean de Dieu, Jean de Matua, Vincent de Paul (que toute langue, que tout âge les bénisseut ! ) reçoivent l’encens qui fumait en l’honneur de l’homicide Mars, de la vindicative Junon. La Vierge immaculée , la plus excellente de toutes les créatures dans l’ordre de la grâce et de la sainteté *, discernée entre tous les saints, comme le soleil entre

1. Saint Paul aux Corinth., î, vin, 5, 6. — Aux Tbessalon., Il, il, 4.

Page 1