LIVRE I, CHAPITRE XI
Quelles toiles d’araignée ! Quelles subtilités indignes de Bossuet ! C’est à peu près comme s’il avait dit que tous les empereurs romains doivent être considérés comme la personne d’Auguste, continuée ; que si la sagesse et l’ humanité ont paru quelquefois trébucher sur ce trône dans les personnes de quelques-uns, tels que Tibère , Néron , Caïigula, etc., on ne saurait dire néanmoins quelles aient jamais manqué entièrement, puisqu’elles devaient ressusciter bientôt dans celles des An ton in, des Trajan, etc.
Bossuet, cependant, avait trop de génie et de droiture, pour ignorer cette relation d’essence qui rattache l’idée de souveraineté à celle d’unité, et pour ne pas sentir qu’il est impossible de déplacer l’infaillibilité sans l’anéantir. H se voyait donc obligé de recourir, à la suite de Vigor, de Dupin, de Noël Alexandre et d'autres, à la distinction du siège et de personne, et de soutenir l’indéfectibilité en niant i infaillibilité* . C’est l’idée qu’il avait déjà présentée avec tant d’habileté dans son immortel sermon sur l’unité 2. C’est tout ce qu’on peut dire sans doute, mais la conscience seule avec elle-même repousse ees subtilités, ou plutôt elle n’y comprend rien.
Un auteur ecclésiastique, qui a rassemblé avec beaucoup de science, de travail et de goût, une foule de passages précieux relatifs à la sainte tradition, a remarqué fort à propos que ta distinction entre les différentes manières d’indiquer le chef de l’Eglise n’est qu’un subterfuge imaginé par les novateurs , en vue de séparer l’épouse de T époux... Les partisans du schisme et de l’erreur... ont
1. • Que, contre la coutume de tous leurs prédécesseurs, un ou deux Souve- > r&ins Pontifes, ou par Tiolence, ou par surprise, n'aient pas assez constam-
• ment soutenu, ou assez pleinement expliqué la doctrine de la foi... lin vaisseau
• qui fend les eaux n’y laisse pas moins de vestiges de son passage. » (Serm. sur l'Unité, l*r point. — O grand homme ! par quel texte, par quel exemple, par quel raisonnement établissez-vous ces subtiles distinctions ? La fui n'a pas tant d’esprit. La vérité est simple, et d’abord on la sent.
2. De là vient encore que, dans tout ce sermon, il évite constamment de nommer le Pape ou le Souverain Pontife. C'est toujours le Saint-Siège , le siège de saint Pierre, l’Église romaine. Rien de tout cela n’est visible ; et néanmoins toute souveraineté qui n'est pas visible n’existe pas. C'est un être de raison.
t)ü PAPE.
voulu donner le change en transportant ce qui regarde leur juge et le centre visible de l’unité à des noms abstraits, etc.1.
C’est le bon sens en personne qui s’exprime ainsi; mais, à s’en tenir même à l’idée de Bossuet, je voudrais lui faire un argument ad hominem; je lui dirais : Si le Pontife abstrait est infaillible, et s’il ne peut broncher dans la personne d’un individu, sans se relever avec une telle prestesse qu’on ne saurait dire qu’il est tombé, pourquoi ce grand appareil de concile œcuménique, de corps épiscopal, de consentement de l’Église? Laissez relever le Pape, c’est l’affaire d'une minute. S’il pouvait se tromper pendant le temps seulement nécessaire pour convoquer un concile œcuménique, ou pour s’assurer du consentement de l’Eglise universelle, la comparaison au vaisseau clocherait un peu
La philosophie de notre siècle a souvent tourné en ridicule ces réalistes du douzième siècle, qui soutenaient l’existence et la réalité des universaux, et qui ensanglantèrent plus d’une fois l’école dans leurs combats avec les nominaux, pour savoir si c’était Y homme ou l’Aumanité qui étudiait la dialectique, et qui donnait ou recevait des gourmades; mais ces réalistes, qui accordaient l’existence aux universaux , avaient au moins l’extrême bonté de ne pas l’ôter aux individus. En soutenant, par exemple, la réalité de l 'éléphant abstrait , jamais ils ne l’ont chargé de nous fournir l’ivoire; toujours ils nous ont permis de le demander aux éléphants palpables que nous avions sous la main.
Les théologiens réalistes dont je parle sont plus hardis; ils dépouillent les individus des attributs dont ils parent Y universel; ils admettent la souveraineté d’une dynastie dont aucun membre n’est souverain.
1. Principes de là doctrine catholique, in-8, p. 235. L’estimable auteur, qui n'est point anonyme pour moi, évite de nommer personne, à cause sans doute de la puissance des noms et des préjugés qui l'environnaient; mais on voit assez de quoi il croyait avoir à se plaindre.
2, Sup., p. 70, note 1.