LIVRE I, CHAPITRE XV
telle, que le moindre changement dans le style d’une langue est tout de suite annoncé par un changement dans l’écriture, quoique la nécessité de ce changement ne se fasse nullement sentir à la raison. Examinons notre langue en particulier : l’écriture d’Amyot diü'ère de celle de Fénelon autant que le style de ces deux écrivains. Chaque siècle est reconnaissable à son écriture, parce que les langues changeaient; mais quand elles deviennent stationnaires , l’écriture le devient aussi ; celle du dix-septième siècle, par exemple, nous appartient encore, sauf quelques petites variations dont les causes du même genre ne sont pas toujours perceptibles. C’est ainsi que la France, s’étant laissé pénétrer, dans le dernier siècle, par l’esprit anglais, tout de suite on put reconnaître dans l’écriture des^Français plusieurs formes anglaises.
La correspondance mystérieuse entre les langues et les signes de l’écriture est telle, que si une langue balbutie, l’écriture balbutiera de môme ; que si la langue est vague, embarrassée et d’une syntaxe difficile, l’écriture manquera de même, et proportionnellement, d’élégance et de clarté.
Ce que je dis ici ne doit cependant s’entendre que de l’écriture cursive, celle des inscriptions ayant toujours été soustraite à l’arbitraire et au changement; mais celle-ci, par cette raison même, p’a point dp caractère relatif à la personne qui l’employa. Ce sont des figures de géométrie qu’on ne saurait contrefaire, puisqu’elles sont les mêmes pour tout le monde.
Les auteurs de la traduction du Nouveau Testament, appelé de Mons , remarquent, dans leur avertissement préliminaire, que les langues modernes sont infiniment plus claires et plus déterminées que les langues antiques ' . Rien n’est plus incontestable. Je ne parle pas des langues orientales, qui sont de véritables énigmes ; mais le grec
I. Mous, chez Mignot. (Rouen, chez Viret.) 1 673, in-8. Avert., p. ig.
et le latin même justifient la vérité de cette observation.
Or, par une conséquence nécessaire, l'écriture moderne est plus claire et plus déterminée que l’ancienne. Ce que nous appelons caractère dans l’écriture, ce je ne suis quoi qui distingue les écritures comme les physionomies, était bien moins distingué et moins frappant dans l’antiquité que parmi nous. Un ancien qui recevait une lettre de son ancien ami pouvait n’être pas bien sûr, à l’inspection seule de l’écriture, si la lettre était de cet ami. De là l’importance du sceau , qui l’emportait de beaucoup sur le chirographe ou l’apposition du nom Le Latin qui disait : J’ai signé cette lettre voulait dire qu’il y avait apposé son sceau; la môme expression, parmi nous, signifie que nous y avons apposé notre nom, d’où résulte l’authenticité
De cette supériorité du signe sur la signature naquit l’usage, qui nous paraît aujourd’hui si extraordinaire, d’écrire des lettres au nom d’une personne absente qui l’ignorait. 11 suffisait d’avoir le sceau de cette personne, que l’amitié confiait sans difficulté. Cicéron fournit une foule d’exemples de ce genre *. Souvent aussi il ajoute dans ses lettres : Ceci est de ma main*i ce qui suppose que son meilleur ami pouvait en douter. Ailleurs il dit à ce môme ami : « J’ai cru reconnaître dans votre lettre « la main d’Alexis 1 , » et Brutus écrivant de son camp
1. Nosce signum. (Plaut. Bac ch. IV, 6, 19; IV, 9, 62.) Le personnage théâtral ne dit point : • Reconnaissez la signature, • mais : « Reconnaissez le signe ou le sceau, t
2. La langue française, si remarquable par l'étonnante propriété des expressions, a fait te mot cachet, qu’elle a tiré de cacher, parce que le sceau parmi nous est destiné à cacher, et point du tout à authentiquer l’écriture. C’était tout le contraire chez les anciens.
3. Tu re/im et Basilio, et quibus prseterea videbilur, etiam Servitio conscribas, ut tibi videbilur, meo nomine. (Ad. Alt., Xlj 5; XII, 19.) Quod litteras quibus pulas o pus esse curas dandas facis commode. (Ibid., XI {item, XI, 8, 12, etc., etc.)