LIVRE I, CHAPITRE XV
de Verceil à ce môme Cicéron, lui dit : « Lisez d’abord « la dépêche ci-jointe, que j’adresse au sénat, et faites-y « les changements que vous jugerez convenables » Ainsi, un général qui fait la guerre charge son ami d’altérer ou de refaire une dépêche officielle qu’il adresse à son souverain. Ceci est plaisant dans nos idées; mais ne voyons ici que la possibilité matérielle de la chose.
Cicéron ayant ouvert honnêtement une lettre de Quintus son frère, où il croyait trouver d'affreux secrets, la fait tenir à son ami, et lui dit : « Envoyez-la à son « adresse, si vous le jugez à propos. Elle est ouverte, « mais il n’y a pas de mal ; Pomponia votre sœur « (femme de Quintus), a bien sans doute le cachet de « son mari *. »
Je n’ai rien à dire sur la morale de cette aimable famille ; tenons-nous-en au fait. Il ne s’agissait, comme on voit, ni de caractère, ni de signature ; ce brigandage révoltant, qui ne faisait point de mal, s’exécutait sans la moindre difficulté , au moyen d’une simple empreinte.
Je ne dis pas cependant que chacun n’eût son caractère *; mais il était beaucoup moins déterminé, moins . exclusif que de nos jours; il se rapprochait davantage du caractère lapidaire, qui ne change point, et se prête par conséquent sans difficulté à toute espèce de falsification.
1. Ad senalum quas litteras misi velim prius perlegas, et, si qua tibi videbuntur, commutes. (Brulus Ciceroni, Epist. ad Fam., XI, 19.)
2. Quas (litteras) si putabis illi ipsi utile esse redtli, re (Ides; tiil me tsedet : nam quod resignatx sunt, babel, opinor, ejus signum Pomponia. (Ad. Attic. XI, 9.)
3. Signum requirent aul manum ; dices iis me proplcr custodias eas citasse. (Ad. Alt. XI, 2.) — Le signe, au reste, ou le caractère gravé, était d'une telle importance, que le fabricateur d’un cachet faux était puni par la loi Corndia (surle Faux Testamentaire), comme a’il avait contrefait une signature. (Leg. XXX Oig. de lege Corn, de Fais.) On voit que, par ce mot de cachet faux ( signum adulterinum), il faut entendre tout cachet fait pour celui qui n'avait pas droit de s'en servir; de manière que le graveur était tenu à peu près aux mêmes précautions imposées aux serruriers à qui un inconnu commande une clef. Si l'on ne veut point l’entendre ainji, je ne comprends pas trop ce que c'est qu’uu sceau contrefait. Peut-on le faire sans le contrefaire?
De ce vague qui régnait dans les signes cursifs, ainsi que du défaut de morale et de délicatesse sur le respect dû aux écritures, naissait une immense facilité, et, par conséquent, une immense tentation de falsifier les écritures.
Et cette- facilité était portée au comble par le matériel même de l’écriture ; car, si l’on écrivait sur des tablettes enduites de cire, il ne fallait que tourner le poinçon 1 pour effacer, changer, substituer impunément. Que si l’on écrivait sur la peau (in membranis), c’était pis encore, tant il était aisé de ratisser ou d’efTacer. Qu’y a-t-il de plus connu des antiquaires que ces malheureux palimpsestes qui nous attristent encore aujourd’hui, en nous laissant apercevoir des chefs-d’œuvre de l’antiquité effacés ou détruits pour faire place à des légendes ou à des comptes de famille?
L’imprimerie a rendu absolument impossible, de nos jours, la falsification de ces actes importants qui intéressent les souverainetés et les nations; et, quant aux actes particuliers môme, le chef-d’œuvre d’un faussaire se réduit à une ligne, et quelquefois à un mot altéré, supprimé, interposé, etc. La main à la fois la plus coupable et la plus habile se voit paralysée par le genre de notre écriture, et surtout encore par notre admirable papier, don remarquable de la Providence, qui réunit, par une alliance extraordinaire, la durée à la fragilité; qui s’imbibe de la pensée humaine, ne permet point qu’on l’altère sans en laisser des preuves, et ne la laisse échapper qu’en périssant.
Un testament, un codicille, un contrat quelconque forgé dans son entier, est aujourd’hui un phénomène qu’un vieux magistrat peut n’avoir jamais vu; chez les anciens, c’était un crime vulgaire, comme on peut le voir en parcourant seulement le code Justinien au titre du Faux3.