‹ Du Pape (volume 2)Chapitre 92 sur 295 · LIVRE I, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XX

sacré ou de vénérable, ne manqua pas de déclarer la guerre au latin. Les Français, qui donnent le ton, oublièrent presque entièrement cette langue ; ils se sont oubliés eux-mêmes jusqu’à la faire disparaître de leur monnaie, et ne paraissent point encore s’apercevoir de ce délit commis tout à la fois contre le bon sens européen, contre le goût et contre la religion. Les Anglais mêmes, quoique sagement obstinés dans leurs usages, commencent aussi à imiter la France ; ce qui leur arrive plus souvent qu’on ne le croit et qu’ils ne le croient même, si je ne me trompe. Contemplez les piédestaux de leurs statues modernes : vous n’y trouverez plus le goût sévère qui grava les épitaphes de Newton et de Christophe Wren. Au lieu de ce noble laconisme, vous lirez des histoires en langue vulgaire. Le marbre, condamné à bavarder, pleure la langue dont il tenait ce beau style qui avait un nom entre tous les autres styles, et qui, de la pierre où il s’était établi, s’élançait dans la mémoire de tous les hommes.

Après avoir été l’instrument de la civilisation, il ne manquait plus au latin qu’un genre de gloire, qu’il s’acquit en devenant, lorsqu’il en fut temps, la langue de la science.’ Les génies créateurs l’adoptèrent pour communiquer au monde leurs grandes pensées. Copernic, Keppler, Descartes, Newton, et cent autres très-importants encore, quoique moins célèbres, ont écrit en latin. Une foule innombrable d’historiens, de publicistes, de théologiens, de médecins, d’antiquaires, etc., inondèrent l’Europe d’ouvrages latins de tous les genres. De charmants poêles, des littérateurs du premier ordre, rendirent à la langue de Rome ses formes antiques, et la reportèrent à un degré de perfection qui ne cesse d’étonner les hommes faits pour comparer les nouveaux écrivains à leurs modèles. Toutes les autres langues, quoique cultivées et comprises, se taisent cependant dans les monuments au tiques , et très-probablement pour toujours.

Seule entre toutes les langues mortes, celle de Rome est véritablement ressuscitée ; et, semblable à celui qu’elle célèbre depuis vingt siècles, une fois ressuscitée , elle ne mourra plus ' .

Contre ces brillants privilèges, que signifie l’objection vulgaire et tant répétée, d'une langue inconnue au peuple ? Les protestants ont beaucoup répété cette objection, sans réfléchir que cette partie du culte qui nous est commune avec eux est en langue vulgaire de part et d’autre. Chez eux, la partie principale, et, pour ainsi dire, l’âme du culte, est la prédication, qui, par sa nature et dans tous les cultes, ne se fait qu’en langue vulgaire. Chez nous, c’est le sacrifice qui est le véritable cu//e;tout le reste est accessoire. Et qu’importe au peuple que ces paroles sacramentelles, qui ne se prononcent qu’à voix basse, soient récitées en français, en allemand, etc., ou en hébreu?

On fait d'ailleurs sur la liturgie le môme sophisme que sur l’Écriture sainte. On ne cesse de nous parler de langue inconnue , comme s’il s’agissait de la langue chinoise ou sauscrilaine. Celui qui n’entend pas l’Écriture et l’office est bien le maître d’apprendre le latin. A l’égard des dames mêmes, Fénelon disait qu’<7 aimerait bien autant leur faire apprendre le latin pour entendre l’office divin, que l’italien pour lire des poésies amoureuses *. Mais le préjugé n’entend jamais raison; et depuis trois siècles il nous accuse sérieusement de cacher l’Écriture sainte et les prières publiques, tandis que nous les ;présentons dans une langue connue de tout homme qui peut s’appeler, je ne dis pas savant , mais instniit , et que l’ignorant qui s’enuie de l’être peut apprendre en quelques mois.

On a pourvu d’ailleurs à tout par des traductions de

1. Christus, resurgens ex mortuis, jam non moritur . (Rom., VI, 9.)

2. Fénelon, dans le livre de ['Education des filles Ce grand homme semble ne pas craindre que la femme, parvenue à comprendre le latin de la liturgie ne soit tentée de s’élever jusqu'à celui d’Ovide.

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