LIVRE II, CHAPITIIE VII
celui de béné/ice appartenait à la langue féodale , et qu'il signifiait également le fief et le titre ecclésiastique ; car le fief était le bénéfice ou le bienfait par excellence (1). Il fallut même des lois pour empêcher les prélats de donner en fiefs les biens ecclésiastiques, tout le monde voulant être vassal ou suzerain (2).
Henri V demandait ou qu'on lui abandonnât les investitures, ou qu'on obligeât les évêques à renoncer à tous les grands biens et à tous les droits qu'ils tenaient de l'empire (3).
La confusion des idées est visible dans cette prétention. Le prince ne voyait que les possessions tem^ porelles et le titre féodal. Le papeCalixtelï lui fit proposer d'établir les choses sur le pied où elles étaieirt en France, où, quoique les investitures ne se pris^^ sent point par l'anneau et la crosse, les évoques ne laissaient pas de s'acquitter parfaitement de leurs devoirs pour le temporel et les fiefs (4.) .
Au concile de Reims, tenu en 1119 par ce même Calixte II, les Français prouvèrent déjà à quel point ils avaient l'oreille juste. Car le Pape ayant dit : Nous défendons absolument de recevoir de la main d'une personne laïque Vinvestiture des églises, ni celle des biens ecclésiastiques, toute l'assemblé se récria , parce que le canon semblait refuser aux princes le droit de donner les fiefs et les régales dépendant de leurs couronnes.
(4) Sie progressUm eit ul cui filios deveniret (feudum), t« qitem êcilicei dominus hocveW bewfieium perlinere. (Consuet. feud. lib. I, lit. 1,8-1.)
(3) Epiicopwn f)»l abbaUm feudum dan non poise. \ Consuet. Teud. ibid. lib. I, lit. VI.)
(5) Maimbourg, Hist. de la décad. de l'emp., lom, II , liv. IV, A.
(4) Mainibourg/A.4149.
Mais dès que le Pape eut changé l'expression et dit : Nous défendons absolument de recevoir des laïques V investiture des évéchés et des abbayes , il n'y eut qu'une voix pour approuver tant le décret que la sentence d'excommunication. Il y avait à ce concile au moins quinze archevêques, deux cents évoques de France, d'Espagne, d'Angleterre et d'Allemagne même. Le roi de France était présent, et Suger approuvait.
Ce fameux ministre ne parle de Henri V que comme d'un parricide dépourvu de tout sentiment d'humanité; et le roi de France promit au Pape de l'assister de toutes ses forces contre l'empereur (1).
Ce n'est point ici un caprice du Pape; c'est l'avis de toute l'Église, et c'est encore celui de la puissance temporelle la plus éclairée qu'il fût possible de citer alors.
Le Pape Adrien IV donna un second exemple de l'extrême attention qui était indispensable alors pour distinguer des choses qui ne pouvaient ni différer davantage , ni se toucher de plus près. Ce Pape ayant avancé, peut-être sans y bien réfléchir, que V empereur (Frédéric I") tenait de lui le bénéfice de la couronne impériale, ce prince crut devoir le contredire publiquement par une lettre circulaire; sur quoi le Pape, vayant combien ce mot de bénéfice avait excité d'alarmes, prit le parti de s'expliquer, en déclarant que par bénéfice il avait entendu bienfait (2).
Cependant l'empereur d'Allemagne vendait publiquement les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres
(I) Maimbourg, Hisl. de la décad. de Temp., lom. ll,Uv. IV. A,
{2) Il serait inutile de parler ici latin, puisque notre langue se prèle à représenler exactement celle redoutable Ihèse de grammaire.
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portaient les armes (1); tin concubinage scandaleux souillait Tordre sacerdotal; il ne fallait plus qu'une mauvaise tête pour anéantir le sacerdoce, en proposant le mariage des prêtres comme un remède à de plus grands maux. Le Saint-Siège seul put s'oppoposer au torrent, et mettre au moins TÉglise en état d'attendre, sans une subversion totale, la réforme qui devait s'opérer dans les siècles suivants. Écoutons encore Voltaire dont le bon sens naturel fait regretter que la passion l'en prive si souvent :
« Il résulte de toute l'histoire de ces temps-là, que a la société avait joew de règles certaines chez les na- « tions occidentales; que les états avaient peu de « lois, et que l'Église voulait leur en donner (2). »
Mais parmi tous les Pontifes appelés à ce grand œuvre, saint Grégoire VII s'élève majestueusement,
Quantîira lenta soient inter viburna cupressi.
Les historiens de son temps, même ceux que leur naissance pouvait faire pencher du côté des empereurs, ont rendu pleine justice à ce grand homme. «C'était, dit l'un d'eux, un homme profondément « instruit dans les saintes lettres, et brillant de toutes ic les sortes de vertus (3). » — «11 exprimait, dit un « autre, dans sa conduite toutes les vertus que sa
(4) Maimbourg, ibid. liv. III. A. 1074. —«Frédéric lernil, par plu- « sieurs actes de tyrannie , l'éclat de ses belles qualités. Il se brouilla «sans raison avec diflTérenis Papes; il saisit le revenu des bénéfices « vacants , s'appropria la nomination aux évécfaés, et fit ouvertement « un trafic simoniaque de ce qui était sacré.» (Vies des Saints, trad. de l'anglais, in-8o, lom. III, p. 523. Saint Guldin, 48 avril.)
(2) Volt., Essai sur l'Hlst. gén., 1. 1, ch. XXX, p. 50.
(3) Virum sacris lUteris eruditistimum et omnium virtulum génère cehberrimum. ( Lambert de Scharnabourg, le plus fidèle des historiens de ce temps-là.) Maimb., ibid. ann. 4074 ad 4076.
1% l>li PAFli.
(( bouche enseignait aux hommes (1);» et Fleury, qui ne gâte pas les Papes, comme on sait, ne refuse point cependant de reconnaître que saint Grégoire VU « fut un homme vertueux , né avec un grand cou- « rage, élevé dans la discipline monastique la plus « sévère, et plein d'un zèle ardent pour purger l'E- « glise des vices dont il la voyait infectée, particule iièrement de la simonie et de Tincontinence du a clergé (2). »
Ce fut un superbe moment, et qui fournirait le sujet d'un très-beau tableau, que celui de Fentrevue de Canossa près de Reggio, en 1077, lorsque ce Pape, tenant TEucharistie entre ses mains, se tourna du côté de l'empereur, et le somma de jurer , comme il jurait lui-méms, sur son salut étemel , de n avoir jamais agi qu'avec une pureté parfaite d'intention pour la gloire de Dieu et le bonheur des peuples ; sans que l'empereur, oppressé par sa conscience et par l'ascendant du Pontife, osât répéter la formule ni recevoir la communion.
Grégoire ne présumait donc pas trop de lui-même, lorsqu'on s'attribuant, avec la confiance intime de sa force, la mission d'instituer la souveraineté européenne, jeune encore à cette époque et dans la fougue des passions, il écrivait ces paroles remarquables : « Nous avons soin , avec l'assistance divine , de « fournir aux empereurs, aux rois et aux autres souci verains , les armes spirituelles dont ils ont besoin « pour apaiser chez eux les tempêtes fougueuses de « l'orgueil. »
(4) Qwtd terbo docuii exewtplo declaraviL (Olhon de Friiingue, ibid. ann. I07S.) Le témoignage de cet annaliste n'est pas suspect. 2) Disc, m, sur l'hist. ecclés., no 47, et IV© dise, no 4.