LIVRE II, (JHAPITHE X
clairvoyaDisl G est la première fols peut^tre qu'on argumente de Tuniversalité d*un usage contre sa légitimité. Et qu'y a-t^il donc de sûr parmi les hommes, si la coutume, non contredite surtout, n'est pas la mère delà légitimité? Le plus grand de tous les sophismes, c'est celui de transporter un système moderne dans les temps passés , et de juger sur cette règle les choses et les hommes de ces époques plus ou moins reculées. Avec ce principe , on bouleverserait Tuoivers; car il n'y a pas d'institution établie qu'on ne pût renverser par le même moyen , en la jugeant sur une théorie abstraite. Dès que les peuples et les rois étaient d'accord sur l'autorité des Papes , tous les raisonnements modernes tombent, d'autant plus que la théorie la plus certaine vient à Tappui des usa* ges anciens.
En portant un œil philosophique sur le pouvoir jadis exercé par les Papes, on peut se demander pourquoi il s'est déployé si tard dans le monde. 11 y a deux réponses à cette question.
En premier lieu, le pouvoir pontifical, à raison de son caractère et de son importance, était sujet plus qu'un autre à la loi universelle du développement; or, si l'on réfléchit qu'il devait durer autant que la religion même, on ne trouvera pas que sa maturité ait été retardée. La plante est une image naturelle des pouvoirs légitimes. Considérez l'arbre; la durée de sa croissance est toujours proportionnelle à sa force et à sa durée totale. Tout pouvoir constitué immédiatement dans toute la plénitude de ses forces et de ses attributs, est, par cela même, faux, éphémère et ridicule. Autant vaudrait imaginer un homme adulte-né.
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En second lieu, il fallait que l'explosion de la puissance pontificale , s'il est permis de s'exprimer ainsi , coïncidât avec la jeunesse des souverainetés européennes qu'elle devait christianiser.
Je me résume. Nulle souveraineté n'est illimitée dans toute la force du terme , et même nulle souveraineté ne peut l'être : toujours et partout elle a été restreinte de quelque manière (1). La plus naturelle et la moins dangereuse, chez des nations surtout neuves et féroces , c'était sans doute une intervention quelconque de la puissance spirituelle. L'hypothèse de toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de république universelle , sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel suprême; cette hypothèse, dis-Je, n'avait rien de choquant , et pouvait même se présenter à la raison comme supérieure à l'institution des Amphictyons. Je ne vois pas que les temps modernes aient imaginé rien de meilleur, ni même d'aussi bon. Qui sait ce qui serait arrivé si la théocratie, la politique et la science avaient pu se mettre tranquillement en équilibre, comme il arrive toujours lorsque les éléments sont abandonnés à eux-
(1) Ce qui doit s'entendre suivant l'explication que j'ai donnée plus haut (liv. II, chap. Ul, p. 221); c'est-à-dire qu'il n'y a point de souveraineté qui, pour le bonheur des hommes, et pour le sien surtout, ne soit bornée de quelque manière; mais que, dans T intérieur de ces bornes, placées comme il plaît à Dieu, elle est toujours et partout absolue, et tenue pour inraillible. Et quand je parle de l'exercice légitime de la souveraineté, je n'entends point ou je ne dis point l'exercice juste f ce qui produirait une amphibologie dangereuse , à moins que • par ce dernier mot, on ne veuille dire que tout ce qu'elle opère dans son cercle est juste ou tenu pour tel, ce qui est la vérité. C'est ainsi qu'un tribunal suprême, unt qu'il ne sort pas de ses attributions, est toujours juste ; car c'est la même chose, dans la pratique , d'être infaillible, ou de se tromper sans appel.
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mêmes , et qu'on laisse faire le temps? Les plus affreuses calamités, les guerres de religion, la révolution française, etc., n'eussent pas été possibles dans cet ordre de choses; et telle encore que la puissance pontificale a pu se déployer, et malgré Tépouvantable alliage des erreurs, des vices et des passions qui ont désolé 1 humanité à des époques déplorables, elle n'en a pas moins rendu les services les plus signalés à rhumanité.
Les écrivains sans nombre qui n*ont pas aperçu ces vérités dans l'histoire, savaient écrire sans doute, ils ne Font que trop prouvé; mais certainement aussi, jamais ils n'ont su lire.