‹ Du pape (volume 3)Chapitre 123 sur 208 · LIVRE II, CUAPITRK XU · texte numérisé non relu

LIVRE II, CUAPITRK XU

tempête, et trois batailles sanglantes marquèrent cette année si malheureuse pour TAIlemagne.

C'est abuser étrangement des termes que d'appeler cela une guerre entre le sacerdoce et l'empire. C'était un schisme dans Tempire, une guerre entre deux princes rivaux , dont Tun était favorisé par l'approbation , et quelquefois par la concurrence forcée du Souverain Pontife. Une guerre est toujours censée se faire entre deux parties principales , qui poursuivent exclusivement le même objet. Tout ce qui se trouve emporté par le tourbillon ne répond de rien. Qui jamais s'est avisé de reprocher la guerre de la succession à la Hollande ou au Portugal?

On connaît les querelles de Frédéric avec le Pape Adrien IV. Après la mort de cet excellent Pontife (1), arrivée en 1159, l'empereur fit nommer un antipape, et le soutint de toutes ses forces avec une obstination qui déchira misérablement l'Église. Il s'était permis de tenir un concile et de mander le Pape à Pav:e, sans compliment, pour en faire ce qu'il aurait jugé à propos; et dans sa lettre il l'appelait simplement Rolland, nom de maison du Pontife. Celui-ci se garda bien de se rendre à une invitation également dangereuse et indécente. Sur ce refus, quelques évêques séduits , payés ou effrayés par l'empereur, osèrent reconnaître Octavien (ou Victor) comme Pape légitime , et déposer Alexandre III après l'avoir excommunié. Ce fut alors que le Pape, poussé aux dernières extrémités, excommunia lui-même l'empereur et

(I) Laseiôdopo di se gran Iode di pietdy di prudenza e di zelo^ molle opère delta sua pia e principessa liheralilà. (Murât. Ann. d'Ilai. lom. IV, p. 538, A. H 59.)

déclara ses sujets déliés du serment de fidélité (1). Ce schisme dura dix-sept ans, jusqu'à l'absolution de Frédéric, qui lui fut accordée dans Tentrevue si fameuse de Venise en 1177.

On sait que le Pape eut à souffrir durant ce long intervalle et de la violence de Frédéric et des manoeuvres de l'antipape. L'empereur poussa l'emportement au point de vouloir faire pendre les ambassadeurs du Pape à Crème, où ils se présentèrent à lui. On ne sait même ce qu'il en serait arrivé sans l'intervention des deux princes. Guelfe et Henri de Léon. Pendant ce temps, l'Italie était en feu; les factions la dévoraient. Chaque ville était devenue un foyer d'opposition contre l'ambition insatiable des empereurs. Sans doute que ces grands efforts ne furent pas assez purs pour mériter le succès; mais qui ne s'indignerait contre l'insupportable ignorance qui ose les nommer révoltés? Qui ne déplorerait le sort de Milan? Ce qu'il importe seulement d'observer ici , c'est que les Papes ne furent point la cause de ces guerres désastreuses; qu'ils en furent au contraire presque toujours les victimes, nommément dans cette occasion. Ils n'avaient pas même la puissance de faire la guerre, quand ils en auraient eu la volonté, puisque, indépendamment de l'immense infériorité de forces, leurs terres étaient presque toujours

{i) Telle est la vérité. Voulez-vous savoir ensuite ce qu'on a osé ^erire en France? ouvrez les Tablettet chronologique» de l'abbé Lenglet-Dufresnoy, vous y lirez, sur Tannée H59: le Pape (Adrien IV), n'ayant pu porter les Milanais à se révolter contre l'empereur, excommunia ce prince.

Et l'empereur fut excommunié Tannée suivante 1160, à la messe du jeudi-saint, par le successeur d'Adrien IV, ce dernier étant mort ic 1er septembre 4159, et Ton a vu pourquoi Frédéric Tut excommunié; mais voilà ce qu'on raconte, et malheureusement voilà ce qu'on croil.

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envahies, et que jamais ils n'étaient tranquillement maîtres chez eux , pas même à Rome , où Tesprit républicain était aussi fort qu'ailleurs, sans avoir les mêmes excuses. Alexandre lil, dont il s'agit ici, ne trouvant nulle part un lieu de sûreté en Italie , fut obligé enfin de se retirer en France, asile ordinaire d$8 Papes persécutés (i). Il avait résisté à l'empereur et fait justice suivant sa conscience. Il n'avait point allumé la guerre; il ne l'avait point faite; il ne pouvait la faire; il en était la victime. Voilà donc encore une époque qui se soustrait tout entière à cette lutte sanglante du sacerdoce et de V empire (2) .

En l'apnée 1198, nouveau schisme dans l'empire. I^s électeurs s'étant divisés, les uns élurent Philippe de Souabe, et les autres, Othon de Saxe, ce qui amena une guerre de dix ans. Pendant ce temps, Innocent III , qui s'était déclaré pour Othon, profita des circonstances pour se faire restituer la Romagne, le duché de Spolette et le patrimoine de la comtesse

(1 ) Prête la ritoluiione di passare net regno di Francia^ uialo rifugio de* Papi perseguitali. (Murât., ibid. lom. Vl, p. 549. A. 1661.) Il est remarquable que , dans Téclipse que la gloire Trançaise vient de subir, les oppresseurs de L-i nation lui avaient précisément fait changer de rôle; ils allèrent chercher le Pontife pour Texlerminer. Il est permis de croire que le tupplice auquel la France est condamnée en ce moment est la peine du crime qui ftit commis en son nom. Jamais elle ne reprendra sa place sans reprendre $e$ foncliont. (J'écrivais celte note au mois d'août 4817.J

(2) Dans l'abrégé chronologique que je citais tout à l'heure, on lit, sur l'année 4467 : L'empereur Frédéric défait plut de 155,000 Rotnaint, et t' empare de Rome; le Pape Alexandre etl obligé de prendre la fuite. Qui ne croirait que le Pape faisait la guerre à l'empereur, tandis qu*» les Romains la faisaient malgré le Pape, qui ne pouvait l'empêcher? Aneorehe ti opponette à tal ritolutione il prudêntittimo Papa Alettandro III. ( Murât., ad Ann. tom. IV, p. 575. ) Depuis trois siècles, l'histoire entière semble n'être qu'une grande conjuration conlre la vérité.

Mathilde , que les empereurs avaient injustement inféodés à quelques petits princes. En tout cela , pas Tombre de spiritualité ni de puissance ecclésiastique. Le Pape agissait en bon prince , suivant les règles de la politique commune. Absolument forcé de se décider, devait-il donc protéger la postérité de Barberousse contre les prétentions non moins légitimes d'un prince appartenant à une maison qui avait bien mérité du Sain^Siége, et beaucoup souffert pour lui? Devait-il se laisser dépouiller tranquillement, de peur défaire du bruit? En vérité, on condamne ces malheureux Pontifes à une singulière apathie I

En 1210, Othon IV, au mépris de toutes les lois de la prudence et contre la foi de ses propres serments , usurpe les terres du Pape et celles du roi de Sicile, allié et vassal du Saint-Siège. Le Pape Innocent III Texcommunie et le prive de Tempire. On élit Frédéric. Il arrive ce qui arrivait toujours : les princes et les peuples se divisent. Othon continue contre Frédéric, empereur, la guerre commencée contre ce même Frédéric, roi de Sicile. Rien ne change : on se battait, on se battit; mais tous les torts étaient du côté d'Othon , dont l'injustice et l'ingratitude ne sauraient être excusées. Il le reconnut lui-même lorsque, sur le point de mourir, en 1218, il demanda et obtint l'absolution avec de grands sentiments de piété et de repentance.

Frédéric II, son successeur, s'était engagé, par serment et sous peine d'excommunication , à porter ses armes dans la Palestine (1); mais, au lieu de remplir ses engagements, il ne pensait qu'à grossir son trésor,

(1) Al ehè egli si obligé con tolenn0 gturamento totlo pena deitu romunica. (Mural., ibid. lom. VII, p. 175, A. 4Î23.)

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aux dépens même de TÉglise , pour opprimer la Lombardie. Enfin, il fut excommunié en 1227 et 1228. Frédéric s'était enfin rendu en Terre-Sainte, et pendant ce temps, le Pape s*était emparé d'une partie de la Fouille (1) ; mais bientôt l'empereur reparut et reprit tout ce qui lui avait été enlevé. Grégoire IX. qui mettait avec grande raison les croisades au premier rang des affaires politiques et religieuses , et qui était excessivement mécontent de l'empereur, à cause de la trêve qu'il avait faite avec le Soudan , excommunia de nouveau ce prince. Réconcilié en 1230, il n'en continua pas moins la guerre, et la fit avec une cruauté inouïe (2).

Il sévit surtout contre les prêtres et contre les Églises d'une manière si horrible, que le Pape l'excommunia de nouveau. Il serait inutile de rappeler l'accusation d'impiété et le fameux livre des Trois imposteurs; ce sont des choses connues universellement. On a accusé , je le sais, Grégoire IX de s'être laissé emporter par la colère, et d'avoir mis trop de précipitation dans sa conduite envers Frédéric. Muratori a dit d'une manière, à Rome on a dit d'une autre; cette discussion, qui exigerait beaucoup de temps et de peine, est étrangère à un ouvrage où il ne s'agit pas du tout de savoir si les Papes n'ont jamais eu de torts. Supposons, si l'on veut, que Grégoire IX se soit montré trop inflexible, que dirons-nous d'Innocent IV qui avait été l'ami de Frédéric avant d'occu-

(4) Mais pour en investir Jean de Brienne, boau-pére de ce même Frédéric, ce qui mérite d'être remarqué. En général , l'esprit d'usurpation fut toujours étranger aux Papes ; on ne l'a pas assez observé.

(2) On le vit, par exemple, au siège de Rome, faire fendre la tête en quatre aux prisonniers de guerre, ou leur brûler le front avec un fer taillé en croix.

per le Saint-Siège , et qui n'oublia rien pour rétablir la paix? Il ne fut pas plus heureux que Grégoire; et il finit par déposer solennellement Tempereur, dans le concile général de Lyon , en 1245 (1).

Le nouveau schisme de Tempire , qui eut lieu en 1257, fut étranger au Pape, et ne produisit aucun événement relatif au Saint-Siège. Il en faut dire autant de la déposition d'Adolphe de Nassau , en 1298, et de sa lutte avec Albert d'Autriche.

En ISli, les électeurs conunettent de nouveau rénorme faute de se diviser; et tout de suite il en résulte une guerre de huit ans entre Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche; guerre de même entièrement étrangère au Saint-Siège.

A cette époque, les Papes avaient disparu de cette malheureuse Italie où les empereurs ne s'étaient pas montrés depuis soixante ans, et que les deux factions ensanglantaient d'une extrémité à l'autre, s^nsplus guère se soucier des intérêts des Papes , ni de ceuoc des empereu/rsl^],

La guerre entre Louis et Frédéric produisit les ^ux batailles sanglantes d'Ëslingen en 1515, et de Muldorffenl322.

Le pape Jean XXII avait cassé les vicaires de l'em-pire en 1317, et mandé les deux concurrents pour discuter leurs droits. S'ils avaient obéi, on aurait évité au moins la bataille de MuldorfT. Au reste , si

(1) Plusieurs écrivains onl remarqué que cette rameuse excommuuicalion Tul prononcée en présence, mais non avec l'approbation du concile. Cette différence est à peine sensible dès que le concile ne protesta pas; et s'il ne protisia pas, c'est qu'il crut qu'il s'agissait d'un point de droit public qui n'exigeait pas même de discussion C'est ce qu'on n'observe pas assez.

(2) Maimbourg, Histoire de la décad. etc. A. 4308.

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les prétentions du Pape étaient exagérées, celles des empereurs ne l'étaient pas moins. Nous voyons Louis de Bavière traiter le Pape, dans une ordonnance du 23 avril 1328, absolument comme un sujet impérial. Il lui ordonna la résidence , lui défendit de s'éloigner de Rome pour plus de trois mois^ et à plus de deux journées de chemin , sans la permission du clergé et du peuple romain. Que si le Pape résistait à trois sommations, il cessait de Vètre ipso facto.

Louis termina par condamner à mort Jean XXll (1 ] .

Voilà ce que les empereurs voulaient taire des Papes! et voilà ce que seraient aujourd'hui les Souverains Pontifes, si les premiers étaient demeurés maîtres.

On connaît les tentatives de Louis de Bavière, faites à différentes reprises pour être réconcilié; et il paraît même que le Pape y aurait donné les mains sans l'opposition formelle des rois de France, de Naples , de Bohème et de Pologne (2). Mais l'empereur Louis se conduisit d'une manière si insupportable, qu'il fut nouvellement excommunié en 1346. Son extravagante tyrannie fut portée, en Italie, au point de proposer la vente des états et des villes de ce pays , à ceux qui lui en offraient un plus haut prix (3).

(1) Maimbourg, hist. de la décad. etc. A. 1528.

(2) \\ ire raut jamais per<)re de vue celte grande et incontestable vérité historique, que tout le* souveraine regardaient le Pape comme leur supérieur, même temporel, mais surtout comme le suzerain des empereurs électifs, tes Papes étaient censés, dans l'opinion universelle, donner Tempire en couronnant l'empereur. Celui-ci recevait d'eux le droit de se nommer un successrur. Les électeurs allemands recevaient de lui celui de nommer un roi des Tenions, qui éiaitainsi destiné à l'empire. L'empereur élu lui prétait serment, etc. Les prétentions des Papes ne sauraient donc paraître étranges qu'A ceux qui refusent absolument de se trans|)orter dans ces temps reculés.

(5) Maimb., His». de la décad. etc. AA. 4528 et 1529.

L'époque célèbre de 13^9 mit fin à toutes les querelles. Charles IV plia en Allemagne et en Italie. Alors on se moqua de lui, parce que les esprits étaient accoutumés aux exagérations. Cependant, il régna fort bien en Allemagne, et l'Europe lui dut la bulle d'or qui fixa le droit public de Tempire. Dès lors rien n'a changé, ce qui fait voir qu*il eut parfaitement raison , et que c était là le point fixé par la Providence.

Le coup d'œil rapide jeté sur cette fameuse querelle, apprend ce qu'il faut croire de ces quatre siècles de sang et de fanatisme. Mais pour donner au tableau tout le sombre nécessaire, et surtout pour jeter tout Todieux sur les Papes, on emploie d'innocents artifices qu'il est utile de rapprocher.

Le commencement de la grande querelle ne peut être fixé plus haut que l'année 1076, et la fin ne peut être portée plus bas que l'époque de la bulle d'or, en 134>9. Total 273. Mais comme les nombres ronds sont plus agréables , il est bon de dire qitatre siècles , ou tout au moins près de quatre sièdes.

Et comme on se battit en Allemagne et en Italie pendant cette époque , il est entendu qu'on se battit 'pendant toute cette époque .

Et comme on se battit en Allemagne et en Italie , et que ces deux états sont une partie considérable de l'Europe , il est entendu encore qu'on se battit dans toute V Europe. C'est une petite synecdoque qui ne souffre pas la moindre difficulté.

Et comme la querelle des investitures et les excommunications firent grand bruit pendant ces quatre siècles, et purent donner lieu à quelques mouvements militaires, il est prouvé de plus que toutes les

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