CHAPITRE XIIÏ
Continuation du même sujet Réflexions sur ees guerrei.
On déplairait certainement aux Papes si Ton soutenait que jamais ils n'ont eu le moindre tort. On ne leur doit que la vérité, et ils n'ont besoin que de la vérité. Mais si quelquefois il leur e^ arrivé de passer , à l'égard des empereurs, les bornes d'une modération parfaite, l'équité exige aussi qu'on tienne compte des torts et des violences sans exemple qu'on se permità leur égard. J'ai beaucoup entendu demander dans ma vie de quel droit les Papes déposaient les empereurs. Il est aisé de répondre : Du droit sur lequel repose toute autorité légitime, possession d'un côté, ASSENTIMENT de l'autre. Mais en supposant que la réponse se trouvât plus difficile, il serait permis au moins de rétorquer, et de demander de quel droit les etnpereurs se permettaient d* emprisonner ,
d exiler, d'outrager, de maltraiter, de déposer enfin les Souverains Pontifes,
Je ferai observer de plus que les Papes qui ont régné dans ces temps difficiles, les Grégoire, les Adrien, les Innocent, les Célestin, etc., ayant tous été des hommes éminents en doctrine et en vertu, au point d'arracher à leurs ennemis mêmes le témoignage dû à leur caractère moral , il paraît bien juste que si , dans ce long et noble combat quHs ont soutenu pour la religion et Tordre social contre tous les vices couronnés, il se trouve quelques obscurités^ que rhistoire n'a pas parfaitement éclaircies, on leur fasse au moins l'honneur de présumer que s'ils étaient là pour se défendre , ils seraient en état de nous donner d'excellentes raisons de leur conduite.
Mais dans notre siècle philosophique on a tenu une route tout opposée. Pour lui, les empereurs sont tout, et les Papes rien (1). Comment aurait-il pu haïr la religion sans haïr son auguste Chef? Plût à Dieu que les croyants fussent tous aussi persuadés que les infidèles de ce grand axiome : Que l'Église et le Pape , c'est tout un (2). Ceux-ci ne s'y sont jamais trompés , et n'ont cessé , en conséquence , de frapper sur cette base si embarrassante pour eux. Ils ont été malheureusement puissamment^favorisés en France , c'est-à-dire en Europe, par les parlements et par les Jansénistes , deux partis qui ne différaient guère que
(I) Je reux dire les empereurs des temps pMsés, les empereurs païené, les empereurs persécuteurs, les empereurs ennemis de TÉgUse, qui voulaient la dominer, l'asservir et Técraser, etc. Gela s^enlend. Quant aux empereurs et rois ekréiiemtj anciens et modernes, on sait comment la philosophie les protège. Gharlemagne même a très-peu l'honneur de lui plaire.
(9) Saint François de Sales, sup. p. 62.
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de nom ; et à force d'attaques , de sophismes et de calomnies, tous les conjurés étaient parvenus à créer un préjugé Tatal qui avait déplacé le Pape dans l'opinion , du moins dans Topii^on d'une foule d'hommes aveugles ou aveuglés, et qui avaient fini par entraîner un assez grand nombre de caractères estimables. Je ne lis pas sans une véritable frayeur le passage suivant des Lettres sur l'histoire :
« Louis le Débonnaire, détrôné par ses enfants , « est jugé, condamné, absous par une assemblée « d'évéques. De la ce pouvoir impolitique que les « évéques s'arrogent sur les souverains ; de la ces « excommunications sacrilèges ou séditieuses; delà (( ces grimes de lèse-majesté fulminés à Saint- « Pierre de Rome, où le successeur de saint Pierre « déliait les peuples du serment de- fidélité , où le « successeur de celui qui a dit que son royaume n'est « pas de ce monde , distribuait les sceptres et les cou- « ronnes , où les ministres d'un Dieu de paix provo-* « qùaient au MEURTRE des nations entières (1). »
Pour trouver, même dans les ouvrages protestants, un morceau écrit avec autant de colère, il faudrait peut-être remonter jusqu'à Luther. Je supposerai volontiers qu'il a été écrit avec toute la bonne foi possible ; mais si le préjugé parle comme la mauvaise foi , qu'importe au lecteur imprudent ou inattentif qui avale le poison? Le terme de lèse-majesté est étrange , appliqué à une puissance souveraine qui en choque une autre. Est-ce que le Pape serait par hasard au-dessous d'un autre souverain? Comme prince temporel , il est l'égal de tous les autres en di-
(1) Lettres sur l'histoire, lom. H, liv. XXXV, p. 550.
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gnité; mais si l'on ajoute à ce titre celui de Chef suprême du christianisme (1) , il n*a plus d'égal , et Tintérét de l'Europe, je ne dis rien de trop, exige que tout le monde en soit bien persuadé. Supposons qu^un Pape ait excommunié quelque souverain, sans raison , il se sera rendu coupable à peu près comme Louis XIV le fut lorsque , contre toutes les lois de la justice , de la décence et de la religion , il fit insul-r ter le pape Innocent XII (2) au milieu de Rome. On donnera à la conduite de ce grand prince tous les noms qu'on voudra, excepté celui de lèse-majesté f qui aurait pu convenir seulement au marquis de Lavardin, s'il avait agi sans mandat (3).
Les excommunications sacrilèges ne sont pas moins amusantes, et n'exigent, ce me semble, après tout ce qui a été dit, aucune discussion. Je veux seulement citer à ce terrible ennemi des Papes une autorité que J'estime infiniment , et qu'il ne pourra , j'espère, récuser tout à fait :
« Dans le temps des croisades, la puissance des a Papes était grande; leurs anathèmes, leurs inter- « dits étaient respectés, étaient redoutés. Celui qui c( aurait ètè peut-étrç par inclination disposé à trou-
(1) C'est le litre remarquable que l'illustre Burke donna au Pape, dans je ne sais quel ouvrage ou discours parlementaire qui n'est plus sous ma main. Il voulait dire, sans doute, que le Pape est le chef des chrèlient même qui le renient. C'est une grande vérité confessée par lin grand personnage.
(2) honut et paeifieuê Ponlifex. (Bossuet, (iall. orthod. §6.)
(3) Il entra à Rome à la tète de 800 biuiimes, en conquérant plutôt qu'on ambassadeur venant, au nom de son mattre, réclamer, au pied de la lettre, le droit de protéger le crime. l\ eut pour sa cour l'attention délicate de communier publiquement dans sa chapelle, après avoir été excommunié par le Pape. C'est de ce marquis de Lavardin que madame de Sévigné a fait le singulier éloge qu'on peut lire dans sa lettre du 16 octobre 1675.