CHAPITRE PREMIER
Missions.
Pour connaître les services rendus au monde par les Souverains Pontifes, il faudrait copier le livre anglais du docteur Ryan, intitulé : Bienfait» du ehrUtianium; car ces bienfaits sont ceux des Papes, le christianisme n'ayant d'action extérieure que par eux. Toutes les Églises séparées du Pape se dirigent chez elles comme elles Tentendent; mais elles ne peuvent rien pour la propagation de la lumière évangélique. Par elles Tceuvre du christianisme n'avancera jamais. Justement stériles depuis leur divorce, elles ne reprendront leur fécondité primitive qu'en se réunissant à répoux. A qui appartient l'œuvre des missions? Au Pape et à ses ministres. Voyez cette fameuse Société biblique^ faible et peut-être dangereuse émule de nos missions. Chaque année elle nous apprend combien elle a lancé dans le monde d'exem^ plaires de la Bible; mais toujours elle oublie de nou& dire combien elle y a enfanté de nouveaux chré-. tiens (1). Si Ton donnait au Pape, pour être consacré
(4) Les maux que peul causer celte société n'ont pas semblé douteux à rÊglise anglicane, qui s'en est montrée plus d'une roisefTrayée. Si Ton vient à rechercher quelle sorte de biens elle est destinée à produire dans les vues de la Providence, on trouve d'abord que cette entreprise peut éire une préparation évangélique d'un genre tout nou-
Li¥Rli III, CHAPITRE I. 275
aux dépenses des missions, l'argent que cette société dépense en bibles, il aurait fait aujourd'hui plus de chrétiens que ces bibles n ont de pages.
Les Églises séparées, et la première de toutes surtout, ont fait différents essais dans ee genre; mais tous ces prétendus ouvriers évangéhques , séparés du chef de TÉglise, ressemblent à ces animaux que Tart instruit à marcher sur deux pieds et à contrefaire quelques attitudes humaines. Jusqu'à un certain point ils peuvent réussir; on les admire même à cause de la difficulté vaincue; cependant on s'aperçoit que tout est forcé, et qu'ils ne demandent qu'à retomber sur leurs quatre pieds.
Quand de tels hommes n'auraient contre eux que leurs divisions , il n'en faudrait pas davantage pour les frapper d'impuissance. Anglicans, LtUhériem, Moraves, MHhodistM^ BaptisteSf Puritains, Quakers, etc. , c'est à ce peuple que les infidèles ont affaire. Il est écrit : Comment entendront^ls , si on ne leur parle pas? On peut dire avec autant de vérité : Comment les croira-t^on , s'ils ne s'entendent pas?
Un missionnaire anglais a bien senti l'anathème, et il s'est exprimé sur ce point avec une franchise « une délicatesse, une probité religieuse, qui le montrent digne de la mission qui lui manquait.
« Le missionnaire, dit-il, doit être fort éloigné <( d'une étroite bigoterie (1) et posséder un esprit
Yeau et tout dlTin. BUe pourrait, d'Ailleurs, contribuer puisiammenl à nous rendre l'Église anglicane, qui certainement n'échappera aux coups qu'on lui porte que par le principe universel.
(4) Ce mot de bigoterie qui, selon son acception naturelle dans la langue anglaise, donne l'idée du %èle tÊveuglej du préjugé et de la <«perttitian, s'applique aujourd'hui, sous la plume libérale Aes écrirains anglais , à tout homme qui prend la liberté de croire autrement que
274 DU l'APK.
« vraiment catholique (1). Ce n'est point le calvi- « nisme , ce n'est point l'arminianisme ; c'est le chris- « tianisme qu'il doit enseigner. Son but n'est point a de propager la hiérarchie anglicane , ni les prince cipes des dissidents protestants; son objet est de c( servir ï Église universelle (2). — Je voudrais que le « missionnaire fût bien persuadé que le succès de « son ministère ne repose nullement sur les points « de séparation, mais sur ceux qui réunissent Tas^ « sentiment de tous les hommes religieux (3). ))
Nous voici ramenés à Tétemelle et vaine distinction de» dogmes capitaux et non capitaux. Mille fois elle a été réfutée; il serait inutile d'y revenir. Tous les dogmes ont été niés par quelque dissident. De quel droit Tun se préférerait-il à l'autre? Celui qui en nie un seul perd le droit d'en enseigner un seul. Comment d'ailleurs pourrait-on croire que la puissance évangélique n'est pas divine, et que par conséquent elle peut ^e trouver hors de l'Église? La divinité de cette puissance est aussi visible que le soleil. « Il semble, dit Bossuet, que les Apôtres et leurs (( premiers disciples avaient travaillé sous terre pour « établir tant d'Églises en si peu de temps, sans que « l'on sache comment (4). »
ces metoieurs, et nous ayons eu enfin le plaisir d'entendre les réviseurs d'Bdimkiourg accuser Bossuet de bigoterie, (Edimb. rev. octobre 1803, no 5, p. 215.) Bossuet bigot ! l'univers n'en savait rien.
(4) Honnête homme ! II dit ce qu'il peut, et ses paroles sont remarquables.
(3) 11 répète ici en anglais ce qu'il vient de dire en grec. Catho- Jique^ univenely qu'importe! on voit qu'il a besoin de \'%MiiHé, qui ne peut se trouver hors de Vunivenalilé.
(5) Voyez Lelters of mitsiont addresied to Ihe proUttant minitters of the Briliih churchei^ by Melvil H^rne^ laU chaplain of Sierra^ Leone in Àfrica. Bristol, 17941.
(4) Hist. des var. liv. VII, no XVI.
LIVKK III, CHAPITRE I. 27fi
L'impératrice Catherine II » dans une lettre extrêmement curieuse que j'ai lue à Saint-Pétersbourg (1) , dit qu'elle avait souvent observé avec admiration rinfluence des missions sur la civilisation et l'organisation politique des peuples : a A mesure , dit-elle , 0 que la Religion s'avance, on voit les villages pa- « raître comme par enchantement, etc. » Citait l'Église antique qui opérait ces miracles , parce qu'alors elle était légitime : il ne tenait qu'à la souveraine de comparer cette force et cette fécondité à la nullité absolue de cette même Église détachée de la grande racine.
Le docte chevalier Jones a remarqué l'impuissance de la parole évangélique dans l'Inde ( c'est-à-dire dans l'Inde anglaise). Il désespère absolument de vaincre les préjugés nationaux. Ce qu'il sait imaginer de mieux, c'est de traduire en persan et en sanscrit les textes les plus décisifs des Prophètes, et d'en essayer reflTet sur les indigènes (2). C'est toujours Terreur protestante qui s'obstine à commencer par la science* tandis qu'il faut commencer par la prédica^
(1) Elle était adressée à on Français, II. de Meilban, qui appartenait, si je ne me trompe, à l'ancien parlement de Paris.
(2) « iSMl y a un moyen humain d'opérer la conversion de ces hom- <c mes (les Indiens), ce serait peut-être de transcrire en sanscrit ou en « persan des morceaux choisis des anciens prophètes^ de les accompa- « gner d'une préface raisonnée, où l'on montrerait l'accomplissement « parfait de ces prédictions, et de répandre l'ouvrage parmi les natifs u qui ont reçu une éducation distinguée. Si ce moyen et le temps ne u produisaient aucun effet salutaire , il ne resterait qu'à déplorer la (t force des préjugés et la faiblesse de la raison toute seuls. » {Unassisled reason.) W. Jone't Workt^ on the Gods of Greeee^ liai y and India, tom. /, in-ho p. 279, 280.
Il n'y a rien de si vrai ni de plus remarquable que ce que dit ici sir William sur la raison non assistée; mais, pour lui comme pour tant d'autres, c'était une vérité stérile.
tion impérative accompagnée de la musique^ de la peinture, des rites solennels et de toutes les démonstrations de la foi sang discussion; mais faites comprendre cela à Torgueil I
M. Claudius Buchanan , docteur en théologie anglicane , a publié , il y a peu d*années , sur Tétat du christianisme dans Tlnde, un ouvrage où le plus étonnant fanatisme se montre joint à nombre d*ob-<servations intéressantes (1). La nullité du prosély-< tisme protestant s'y trouve confessée à chaque page , ainsi que Tindifférence absolue du gouvernement anglais pour rétablissement religieux de ce grand pays :
« Vingt régiments anglais, dit-il, n'ont pas en <c Asie un seul aumônier. Les soldats vivent et meu- « rent sans aucun acte de religion (2). Les gouver-* a neurs de Bengale et de Madras n'accordent aua cune protection aux chrétiens du pays; ils accordent <,( les emplois préférablement aux Indous et aux Ha- (( hométans (3). A Saffera, tout le pays est au pouce voir (spirituel) des catholiques, qui en ont pris une a possession tranquille, vu rindifTérence des Anglais; « et le gouvernement d'Angleterre préférant juste-a ment (k) la superstition catholique au culte de « Buddha, soutient à Ceylan la Religion catholi- « que (5). Un prêtre catholique lui disait : Comment « voulez-vous que votre nation s'occupe de la conversion
(I) Voy. Ckrittim RetBorthèi in Àêia, by thê R. ClêmdUu Bueh»-^ fmn D. D. tn-So, London, 4819. neuvième édition, (8) Pag. 80.
(5) Pag. 89 et 90.
(4) Il est bien bon , eomme on voit ! il eonvient que le catholicisine vaut mieux que la religion de Buddha.
(5) Pag. 92.
LIVRB in, CHAPITRE I. 377
« au christianisme de ses sujets païens , tandis qu'elle « refuse, l'instruction chrétienne à ses propres sujets « chrétiens (i)^ Xussi M. Buchanan ne fui point sur- « pris d'apprendre que chaque année un grand nombre « de protestants retournaient à Vidolâtrie (2). Jamais « peut-être la Religion du Christ ne s'est vue , à aua cune époque du christianisme, humiliée au point <i où elle Ta été dans Ttie de Ceylan , par la négligence « officielle que nous avons fait éprouver à l'Église pro- (( testante (3). L'indifférence anglaise est telle, que « s'il plaisait è Dieu d'ôter les Indes aux Anglais, il « resterait à peine sur cette terre quelques preuves « qu'elle a été gouvernée par une nation qui eût reçu c< la lumière évangélique (&•). Dans toutes les stations a militaires, on remarque une extinction presque to^ « taie du christianisme. Des corps nombreux d'homa mes vieillissent loin de leur patrie, dans le plaisir « et l'indépendance, sans voir le moindre signe de la « religion de leur pays. Il y a tel Anglais qui pena dant vingt ans n'a pas vu un service divin (5). « C'est une chose bien étrange qu'en échange du <c poivre que nous donne le malheureux Indien, « l'Angleterre lui refuse jusqu'au nouveau Testa- « ment (6). Lorsque l'auteur réfléchit au pouvoir
(^} Le gouvernement n'a point de zèle, parce qu^il n'a point de foi. C'est sa conscience qui lui ôte les forces, et c*est ce que l'aveugle ministre ne voit pas ou ne veut pas voir.
(2) Pag. 95.
(S; C'est encore ici une délicatesse du gouvernement anglais , qui possède assez de sagesse pour ne point essayer de planter la R^igion du Christ dans un pays où régne celle de Jétut'Chritt ; mais qu'est' ce qu'un ecclésiastique officiel pcfut comprendre à tout cela?
{h) Pag. 285, note.
(5J Pag. 285 et 287.
(6) P«g. toi.
278 DL PAPK.
« immense de l'Église romaine dans Tlnde, et à Tin- « capacité du clergé anglican pour contredire cette « influence, il est d'avis que FÉglise protestante ne « ferait pas mal de chercher une alliée dans la syria- « que, habitante des mêmes contrées « et qui a tout « ce qu'il faut pour s'allier à une église pure, puisa qu'elle professe la doctrine de la Bible et qu'elle re- « jette la suprématie du Pape (1). »
On vient d'entendre de la bouche la moins suspecte les aveux les plus exprès sur la nullité des Eglises séparées; non-seulement l'esprit qui les divise les annule toutes l'une après l'autre, mais il nous arrête nous-mêmes et retarde nos succès. Voltaire a fait sur ce point une remarque importante : « Le plus grand a obstacle , dit-il , à nos succès religieux dans l'Inde , « c'est la différence des opinions qui divisent nos « missionnaires. Le catholique y combat l'anglican « qui combat le luthérien combattu par le calviniste. « Ainsi tous contre tous , voulant annoncer chacun « la vérité et accusant les autres de mensonge, ils (K étonnent un peuple simple et paisible qui voit aca courir chez lui , des extrémités occidentales de la tt terre , des hommes ardents pour se déchirer mu- <t tuellement sur les rives du Gange (2). »
Le mal n'est pas, à beaucoup près, aussi grand que le dit Voltaire, qui prend son désir pour la réalité, puisque notre supériorité sur les sectes est manifeste, et solennellement avouée, comme on vient de le voir,
(1) Pa^. S85-287. Ne dirail-on pas que l'Église catholique profeste Ut doctrines de VAleoran? Que le clergé anglais ne s'y trompe pas , il s*en faut de beaucoup que ces honteuses extravagances trouvent, auprès des gens sensés de son pays, la même indulgence, la même compassion qu'elles rencontrent auprès de nous.
(2) Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., tom. I, cliap. IV.