CHAPITRE III
Déiinilion el autorilé des Conciles.
Ainsi les conciles œcuméniques ne sont et ne peuvent être que le parlement ou les états-généraux du christianisme rassemblés par Vautorité et sous la présidence du Souverain.
Partout où il y a un souverain, et dans le système catholique le souverain est incontestable, il ne peut y avoir d'assemblées nationales et légitimes sans lui. Dès qu'il a ditre/o, rassemblée est dissoute, ou sa force colégislatrice est suspendue; si elle s'obstine, il y a révolution.
Cette notion si simple, si incontestable, et qu'on n'ébranlera jamais, expose dans tout son jour l'immense ridicule de la question si débattue , si le Pape est au-dessus du concile y ou le concile au-dessus du Pape. Car c'est demander en d'autres termes , si le Pape est au-dessus du Pape , ou le co'Mxle au-dessus du concile.
Je crois de tout mon cœur, avec Leibnitz, que Dieu a préservé jusqu'ici les conciles véritablement œcuméniques de toute erreur contraire à la doctrine salutaire (1). Je crois de plus qu'il les en préservera toujours; mais puisqu'il ne peut y avoir de concile œcuménique sans Pape, que signifie la question, s'il est audessus ou au-dessous du Pape?
Le roi d'Angleterre est41 au-dessus du parlement, ou le parlement au-dessus du roi? Ni l'un , ni l'au-
(1) Lcibnilz, Nouv. Essais sur Tenicnd. humain, p. 461 el suiv. Pensées, lom. 11, p. 45. N. B. Le mol véritablement est mis là pour écarter le concile de Trente, dans sa Tameuse correspondance avec Bossuei.
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tre; mais le roi et le parlement réunis forment la législature ou la souveraineté; et il n*y a pas d'Anglais raisonnable qui n*aimât mieux voir son pays gouverné par un roi sans parlement , que par un parlement sans roi.
La demande est donc précisément ce qu'on appelle en anglais un non-sens (1).
Au reste , quoique je ne pense nullement à contester réminente prérogative des conciles généraux , je n*en reconnais pas moins les inconvénients immenses de ces grandes assemblées , et Fabus qu'on en fit dans les premiers siècles de l'Église. Les empereurs grecs, dont la rage théologique est un des grands scandales de l'histoire, étaient toujours prêts à convoquer des conciles, et lorsqu'ils le voulaient absolument , il fallait bien y consentir; car l'Église ne doit refuser à la souveraineté qui s'obstine, rien de ce qui ne fait naître que des inconvénients. Souvent l'incrédulité moderne s'est plu à faire remarquer l'influence des princes sur les conciles, pour nous apprendre à mépriser ces assemblées, ou pour les séparer de l'autorité du Pape. On lui a répondu mille et mille fois sur l'une et l'autre de ces fausses conséquences ; mais du reste, qu'elle dise ce qu'elle voudra sur ce sujet , rien n'est plus indifférent à l'Église catholique , qui ne doit ni ne peut être gouvernée par des conciles. Les empereurs, dans les premiers siècles de TÉglise, n avaient qu'à vouloir pour assembler un concile, et ils le voulurent trop souvent. Les évéques, de leur côté, s'ac-
(I) Ce n'est pas que je prétende assimiler en tout le gouvernement de l'Église à celui de l'Angleterre, où les éUiti-généraux sont permanents. Je ne prends de la comparaison que ce qui sert à établir mon raisonnement.
coutumaient à regarder ces assemblées comme un tribunal permanent, toujours ouvert au zèle et au doute; de là vient la mention fréquente qu'ils en font dans leurs écrits, et rextrêqfie importance qu'ils y attachèrent. Mais s'ils avaient vu d'autres temps , s'ils avaient réfléchi sur les dimensions du globe, et s'ils avaient prévu ce qui devait arriver un jour dans le monde , ils auraient bien senti qu'un tribunal accidentel, dépendant du caprice des princes, et d'une réunion excessivement rare et difficile , ne pouvait avoir été choisi pour régir l'Église éternelle et universelle. Lors donc que Bossuet demande avec ce ton de supériorité qu'on peut lui pardonner sans doute plus qu'à tout autre homme : Pourquoi tant de con^ aies, si la décision des Papes suffisait à l'Eglise? le cardinal Orsi lui répond fort à propos : « Ne le de- « mandez point à nous , ne le demandez point aux (( papes Damase, Célestin, Agathon, Adrien, Léon, « qui ont foudroyé toutes les hérésies, depuis Ârius « jusqu'à Ëutichès, avec le consentement de l'Église, « ou d'une immense majorité, et qui n'ont jamais « imaginé qu'il fût besoin de conciles œcuméniques « pour les réprimer. Demandez-le aux empereurs c( grecs , qui ont voulu absolument les conciles, qui <( les ont convoqués , qui ont exigé l'assentiment des c< Papes, qui ont excité inutilement tout ce fracas « dans l'Église (1). »
Au Souverain Pontife seul appartient essentiellement le droit de convoquer les conciles généraux, ce qui n'exclut point l'influence modérée et légitime des
(4) Jos. Aug. Orsi. De irreformabili rom. Pontificitin dêfiniendù fidêi controvertiis sudicio. Româ*, 1773, in-4o, tom. III, lib. II, cap. XX, pag. 483, 184.
»gl
LITAB I, GHAPITRB III. il
souverains. Lui seul peut juger des circonstances qui exigent ce remède extrême. Ceux qui ont prétendu attribuer ce pouvoir à l*autorité temporelle , n'ont pas fait attention à l*étrange paralogisme qu*ils se permettaient. Ils supposent une monarchie universelle et de plus étemelle; ils remontent toujours sans réflexion à ces temps où toutes les mitres pouvaient être convoquées par un sceptre seul» ou par deux. Vempe^ reur ieul , dit Fieury , pouvait convoquer les conciies umverselê , parée qu'il pouvait seul eommander aux évéques de faire des voyages extraordinaires , dont le plus souvent il faisait les fraiSy et dont il indiquait le lieu... Les Papes se contentaient de demander cesas^ semblées.,,, et souvent sans les obtenir (1).
Eh bien 1 c'est une nouvelle preuve que TËglise ne peut être régie par les concilesgénéraux , Dieu n'ayant pu mettre les lois de son Église en contradiction avec celles de la nature, lui qui a fait la nature et l'Église.
La souveraineté politique n'étant de sa nature ni universelle, ni indivisible, ni perpétuelle, si Ton refuse au Pape le droit de convoquer les conciles généraux , à qui donc Taccorderons-nous? Sa Majesté très-chrétienne appellerait-elle les évéques d'Angleterre, ou Sa Majesté britannique ceux de France? Voilà comment ces vains discoureurs ont abusé de l'histoire 1 Et les voilà encore bien convaincus de combattre la nature des choses , qui veut absolument, indépendamment même de toute idée théologique, qu'un concile œcuménique ne puisse être convoqué que par un pouvoir œcuménique.
Mais comment les hommes subordonnés à une puis-
(I) Nouv. opusc. de FIcury, p. M8.
iS DU PAPE.
sance, puisqu'ils sont convoqués par elle, pourraientils être, quoique séparés d'elle, au-dessus d'elle? L'énoncé seul de cette proposition en démontre Tabsurdité.
On peut dire néanmoins, dans un sens très-vrai , que le concile universel est au-dessus du Pape; car, comme il ne saurait y avoir de concile de ce genre sans Pape, si l'on veut dire que le Pape et Fépiscopat entier sont au-dessus du Pape, ou, en d'autres termes, que le Pape seul ne peut revenir sur un dogme décidé par lui et par les évéques réunis en concile général , le Pape et le bon sens en demeureront d'accord.
Mais que les évéques séparés de lui et en contradiction avec lui soient au-dessus de lui, c'est une proposition à laquelle on fait tout l'honneur possible en la traitant seulement d'extravagante.
Et la première supposition même que je viens de faire, si on ne la restreint pas rigoureusement au dogme, ne contente plus la bonne foi, et laisse subsister une foule de difficultés.
Où est la souveraineté dans les longs intervalles qui séparent les conciles oecuméniques? Pourquoi le Pape ne pourrait' il pas abroger ou changer ce qu'il aurait fait en concile , s'il ne s'agit pas de dogmes , et si les circonstances Veocigent impérieusement? Si les besoins de l'Église appelaient une de ces grandes mesures qui ne souffrent pas de délai , comme nous l'avons vu deux fois pendant la révolution française (1), que fau-
(I) D*abord, à Tépoque de rÉglise constitutionnelle et du Senneni civique, et, depuis, à celle du Concordat. Les respectables prélats qui crurent devoir résister au Pape, à cette dernière époque, pensèrent que la question était de savoir $i le Pnp$ $*étnit trompé; tandis qu'il
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drait-il faire? Les jugements du Pape ne pouvant être réformés que par le concile général, qui assemblera le concile? Si le Pape s*y refuse, qui le forcera? et, en attendant, comment FËglise sera-t>^lle gouvernée, etc., etc.?
Tout nous ramène à la décision du bon sens, dictée par la plus évidente analogie, que la bulle du Pape^ parlant seul de sa chaire, ne diffère des canons prononcés en concile général que comme , par exemple , Tordonnance de la marine, ou des eaux et forêts, différait, pour des Français, de celle de Blois ou d'Orléans.
Le Pape, pour dissoudre un concile comme concile, n*a donc qu*à sortir de la salle en disant : Je n'en suis plus: de ce moment ce n'est plus qu'une assemblée , et un conciliabule s'il s'obstine. Jamais je n'ai compris les Français lorsqu'ils afflrment que les décrets d'un concile général ont force de loi , indépendamment de l'acceptation ou de la confirmation du Souverain Pontife (1).
S'ils entendent dire que les décrets du concile, ayant été faits sous la présidence et avec l'approbation du Pape ou de ses légats, la buile d'approbation ou de confirmation qui termine les actes n'est plus qu'une affaire de forme , on peut les entendre (cependant encore comme des chicaneurs) ; s'ils veulent dire quelque chose de plus, ils ne sont pas supportables.
Mais , dira-t-on peut-être , d'après les disputeurs
s^agissail de savoir «'«7 fallait obéir quand même il se serait trompé ; ce qui abrégeait fort la discussion.
{\ ) Bergier, Dict. théol., art. coMtlet, no IV ; mais, plus bas, au no V, g 3 , il met au rang des caractères de l'œcuménicilé la convocation faite par le Souverain Pontife ou son consentement. Je ne sais comment on peut accorder ces deux textes.
modernes, si le Pape devenait hérétique, furieux, destructeur des droits de l*Ëglise, «te., quel sera le remède?
Je réponds, en premier lieu, que les hommes qui s'amusent à faire, de nos jours, ces softes de suppositions, quoique pendant dix-huit cent trente-six ans elles ne se soient jamais réalisées , sont bien ridicules ou bien coupables.
£n second lieu, et dans toutes les suppositions imaginables, je demande à mon tour : Que ferait-on si le roi d'Angleterre était incommodé au point de ne pouvoir plus remplir ses fonctions? On ferait ce qu'on a fait, ou peut-être autrement; mais s'ensuivrait-il par hasard que le parlement fût au-dessus du roi , ou qu'il pût déposer le roi, ou qu'il pût être convoqué par d'autres que par le roi , etc., etc., etc. ?
Plus on examinera la chose attentivement, et plus on se convaincra que , malgré les conciles , et en vertu même des conciles, sans la monarchie romaine, il n'y a plus d'Église.
Veut-on s'en convaincre par une hypothèse trèssimple? Il suffit de supposer qu'au seizième siècle , l'Église orientale séparée, dont tous les dogmes étaient alors attaqués ainsi que les nôtres , se fût assemblée en concile œcuménique , à Constantinopie , à Smyrne, etc. , pour dire anathème aux nouvelles erreurs, pendant que nous étions assemblés à Trente pour le même objet; où aurait été l'Église? Otez le Pape, il n'y a plus moyen de répondre.
Et si les Indes, l'Afrique et l'Amérique, que je suppose également peuplées de chrétiens de la même espèce, avaient pris le même parti : la difficulté se complique, la confusion augmente, et l'Église disparaît.