CHAPITRE IV
Institution de la monarchiç européenne.
L'homme ne sait point admirer ce qu'il voit tous les jours : au lieu de célébrer notre monarchie qui est un miracle , nous rappelons deêpotisme 9 et nous en parlons comme d'une chose ordinaire qui a toujours existé et qui ne mérite aucune attention particulière.
Les anciens opposaient le règne des lois à celui des rois, comme ils auraient opposé la république au despotisme, a Quelques nations, dit Tacite, entt nuyées de leurs rois, préférèrent les lois (1). » Nous avons le bonheur de ne pas comprendre cette opposition , qui est cependant très-réelle et le sera toujours hors du christianisme.
Jamais les nations antiques n'ont douté, pas plus que les nations infidèles n'en doutent aujourd'hui, que le droit de vie et de mort n'appartint directement aux souverains. Il est inutile de prouver cette vérité qui est écrite en lettres de sang sur toutes les pages de l'histoire. Les premiers rayons du christianisme ne détrompèrent pas même les hommes sur ce point, puisqu'en suivant la doctrine de saint Augustin luimême , le soldat qui ne tue pas quand le prince légitime le lui ordonne, n'est pas moins coupable que
(«) Quidam regum pertœ$i lege$ maluçrunt. { Tacii.)
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-celui qui tue sans ordre (1) ; par où Ton voit que ce grand et bel esprit ne se formait pas encore Tidée d'un nouveau droit public qui ôterait aux rois le pouvoir de juger.
Mais le christianisme, pour ainsi dire disséminé sur la terre, ne pouvait que préparer les cœurs, et ses grands effets politiques ne pouvaient avoir lieu que lorsque Tautorité pontificale ayant acquis ses justes dimensions , la puissance de cette Religion se trouverait concentrée dans la main d'un seul homme, condition inséparable de Texercice de cette puissance. 11 fallait, d'ailleurs, que l'empire romain disparût. Putréfié jusque dans ses dernières fibres , il n'était plus digne de recevoir la greffe divine. Mais le robuste sauvageon un Nord s'avançait, et, tandis qu'il foulerait aux pieds l'ancienne domination, les Papes devaient s'emparer de lui, et, sans jamais cesser de le caresser ou de le combattre, en faire à la fin ce qu'on n'avait jamais vu dans l'univers.
Du moment où les nouvelles souverainetés commencèrent à s'établir, l'Église, par la bouche des Papes , ne cessa de faire entendre aux peuples ces paroles de Dieu dans l'Écriture : C^est par moi que les rois régnent; et aux rois : Ne jugez pas, afin que vous ne soyez pas jugés , pour établir à la fois et l'origine divine de la souveraineté , et le droit divin des peuples.
« L'Église, dit très-bien Pascal, défend à ses en- « fants, encore plus fortement que les lois civiles, de « se faire justice eux-mêmes; et c'est par son esprit
{<} s. Augûsl. De Civil. Ûei^ 1, 29. •— Ailleurs, il dll encore : Reum regem facit iniquilai imp^randi^ innocentem autem miliUm oftendit oràù sèrviéndi. (fdeiâ, Canltk FfttiStum.)
(( que les rois chrétiens ne se la Tont pas dans les (( crimes même de lèse-majesté au premier chef, et « qu'ils remettent les criminels entre les mains des (( juges, pour les faire punir selon les lois et dans les « formes de la justice (1). »
Ce n*est pas que TÉglise ait jamais rien ordonné sur ce point; je ne sais même si elle Taurait pu , car il est des choses qu'il faut laisser dans une certaine obscurité respectable, sans prétendre les trop éelaircir par des lois expresses. Les rois, sans doute, ont souvent et trop souvent ordonné directement des peines; mais toujours Tesprit de l'Église s'avançait sourdement, attirant à lui les opinions, et flétrissant ces actes de la souveraineté comme des assassinats solennels, plus vils et non moins criminels que ceux des grands chemins.
Mais comment l'Église aurait-elle pu faire piier la monarchie, si la monarchie elle-même n'avait été préparée, assouplie, je suis prêta dire édvleorée par les Papes? Que pouvait chaque prélat, que pouvait même chaque Église particulière contre son maître? Rien. Il fallait, pour opérer ce grand prodige , une puissance non point humaine , physique, matérielle (car, dans ce cas, elle aurait pu abuser temporellement) , mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l'opinion : telle fut la puissance des Papes. Nul esprit droit et pur ne refusera de reconnaître l'action de la Providence dans cette opinion universelle qui envahit l'Europe, et montra à tous ses habitants le Souverain Pontife comme la source de la souveraineté européenne , parce que la même
(1) Dans les Lettre* Provinc.
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autorité, agissant partout, effaçait les différences nationales autant que la chose était possible, et que rien n'identifie les hommes comme l'unité religieuse. La Providence avait confié aux Papes l'éducation de la souveraineté européenne. Mais comment élever sans punir? De là tant de chocs, tant d'attaques quelquefois trop humaines, et tant de résistances féroces; mais le principe divin n'était pas moins toujours présent, toujours agissant et toujours reconnaissable; il l'était surtout par ce merveilleux caractère que j'ai déjà indiqué, mais qui ne saurait être trop remarqué, savoir : qœ toute action des Papes contre les souverains tournait au profit de la souveraineté. N'agissant jamais que comme délégués divins, même en luttant contre les monarques , ils ne cessaient d'avertir le sujet qu'il ne pouvait rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain , ils combattaient tout à la fois et pour le caractère divin de la souveraineté, et pour la liberté légitime des hommes. Le peuple, parfaitement étranger à toute espèce de résistance , ne pouvait s'enorgueillir ni s'émanciper, et les souverains, ne pliant que sous un pouvoir divin , conservaient toute leur dignité. Frédéric , sous le pied du Pontife, pouvait être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris, pas plus que David prosterné devant Tange qui lui apportait les fléaux du Seigneur.
Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie européenne; ils l'ont faite , au pied de la lettre, comme Fénelon fit le duc de Bourgogne. Il s'agissait, de part et d'autre, d'extirper d'un grand caractère un élément féroce qui aurait tout gâté. Tout ce qui gêne l'homme le fortifie. Il ne peut obéir sans se perfec-
tionner; et, par cela seul qu*il se surmonte, il est meilleur. Tel homme pourra triompher de la plus violente passion à trente ans, parce qu'à cinq ou six on lui aura appris à se passer volontairement d'un joujou ou d'une sucrerie. Il est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L'effort continuel de l'Église , dirigé par le Souverain Pontife, en a fait ce qu'on n'avait jamais vu et ce qu'on ne verra jamais partout où cette autorité sera méconnue. Insensiblement , sans menaces , sans lois , sans combats , sans violence et sans résistance , la grande charte européenne fut proclamée , non sur le vil papier, non par la voix des crieurs publics , mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques.
Les rois abdiquent le pouvoir de juger par eux-mêmes, et les peuples, en retour, dédarent les rois infaillibles ET INVIOLABLES.
Telle est la loi fondamentale de la monarchie européenne, et c'est l'ouvrage des Papes, merveille inouïe , contraire à la nature de l'homme naturel , contraire à tous les faits histoiiques , dont nul homme . dans les temps antiques, n'avait rêvé la possibilité, et dont le caractère divin le plus saillant est d'être devenue vulgaire.
Les peuples chrétiens qui n'ont pas senti ou assez senti la main du Souverain Pontife n'auront jafnais cette monarchie. C'est en vain qu'ils s'agiteront sous une main arbitraire; c'est en vain qu'ils s'élanceront sur les traces des nations ennoblies , ignorant qu'avant de faire des lois pour un peuple, il faut faire un peuple pour les lois. Tous leurs efforts seront nonseulement vains, mais funestes; nouveaux Ixions, ils irriteront Dieu, et n'embrasseront qu'un nuage. Pour