‹ Du pape (volume 3)Chapitre 42 sur 208 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Sur quelques telles de Dossuet.

Des raisonnements aussi décisifs, des témoignages aussi précis, ne pouvaient échapper à Texcelient esprit de Bossuet ; mais il avait des ménagements à garder ; et pour accorder ce qu'il devait à sa conscience avec ce qu'il croyait devoir à d'autres considérations , il s'attacha de toutes ses forces à la célèbre et vaine distinction du siège et de la personne.

Tous les Pontifes romains ensemble, dit-il , doivent être considérés comme la seule personne de saint Pierre ^ continuée , dans laquelle la foi ne saurait jamais manquer; que si elle vient à trébucher ou à tomber même chez quelques-uns [i) , on ne saurait dire néanmoins quelle tombe jamais entièrement (2) , puisqu'elle doit se relever bientôt ; et nous croyons fermement que jamais il

(1) Que veut dire quelques-uns, 8*il n'y a qu*une personne? et cominenl de plusieurs personnes faillibles peul-il résulter une seule personne infaillible?

(2) Accipiendi romani Ponlifices tanquam una persona Pétri , in qud liUNQUAM /ides Pelri deficiat, atque ut in aliquibus vacillet aut concidat , non tamen déficit in TOTnM quœ stalim revietura sit , ne porrô Aliter ad eonsummationem usque seculi in totd Ponlificum suceessione eventurtim esse certd fide credimus. ( Bossuei , Defensîo, etc., tome II, p. 191.)

il n*y a pas un mot, dans toutes ces phrases de Bossuei, qui exprime quelque chose de précis. Que signifie trébucher ? Que signifie quelques-uns? Que signifie entièrement ? Que signifie bientôt?

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n'en arrivera autrement dans toute la suite des Souve^ rains Pontifes , et jusqu'à la consommation des siècles.

Quelles toiles d'araignées ! quelles subtilités indignes de Bossuet ! c'est à peu près comme s'il avait dit que tous les empereurs romains doivent être considérés comme la personne d'Auguste^ continuée; que si la sagesse et l'humanité ont paru quelquefois trébucher sur ce trône dans les personnes de quelques-uns , tels que Tibère, Néron, Caligula , efc, on ne saurait dire néanmoins quelles aient jamais manqué entièrement» puis-^ quelles devaient ressusciter bientôt dans celles des Antonin , des Trajan , etc,

Bossuet, cependant , avait trop de génie et de droiture , pour ignorer cette relation d'essence qui rattache l'idée de souveraineté à celle d'unité , et pour ne pas sentir qu'il est impossible de déplacer l'infaillibilité sans, l'anéantir. Il se voyait donc obligé de recourir, à la suite de Vigor, de Dupin, de Noël Alexandre et d'autres, à la distinction du siège et de la personne , et de soutenir l'indéfectibilitè en niant l'infaillibilité (1). C'est l'idée qu'il avait déjà présentée avec tant d'habileté dans son immortel sermon sur l'unité (2). C'est tout ce qu'on peut dire sans

(1) « Que, contre la coutume de ions leurs prédécesseurs, un ou « deux Souverains Pontifes, ou par violence, ou par surprise, n'aient « pas assez constamment soutenu , ou assez pleinement expliqué la « doctrine de la Toi . . . Un vaisseau qui Tend les eaux n'y laisse pas « moins de vestiges de son passage. )i {Serm. sur l'unité, 1er point.)— O grand homme ! par quel texte , par quel exemple, par quel raisonnement établissez-vous ces subtiles distinctions? La Toi n'a pas tant d'esprit. La vérité est simple, et d*abord on la sent.

(2) De là vient encore que , dans tout ce sermon , il évite constamment de nommer le Pape ou le Souverain Pontife. C'est toujours le Sainl-Siége, le Sfëge de saint Pierre^ l'Église romaine. Rien de tout cela n'est visible ; et néanmoins toute souveraineté qui n'est pas visible n'existe pas. C'est un être de raison.

doute , mais la conscience seule avec elle-même repousse ces subtilités, ou plutôt elle n'y comprend rien.

Un auteur ecclésiastique, qui a rassemblé avec beaucoup de science, de travail et de goût, une foule de passages précieux relatifs à la sainte tradition, a remarqué fort à propos que la distinction entre les différentes manières d'indiquer le ehef de l'Eglise, n'est qu'un subterfuge imaginé par les novateurs , en vue de séparer l'épouse de Vépouœ. . . . Les partisans du schisme et de l'erreur. . . . ont voulu donner le change en transport tant ce qui regarde leur juge et le centre visible de l'unité à des noms abstraits, etc, (1).

C'est le bon sens en personne qui s'exprime ainsi ; mais, à s'en tenir même à l'idée de Bossuet, je voudrais lui faire un argument ad hominem;iG lui dirais : Si le Pontife abstrait est infaillible, et s'il ne peut broncher dans la personne d'un individu , sans se relever avec une telle prestesse qu'on ne saurait dire quil est tombé; pourquoi ce grand appareil de concile œcuménique, de corps épiscopal, de consentement de l'Église? Laissez relever le Pape, c'est l'affaire d'une minute. S'il pouvait se tromper pendant le temps seulement nécessaire pour convoquer un concile œcuménique , ou pour s assurer du consentement de l'Église universelle , la comparaison du vaisseau clocherait un peu (2).

La philosophie de notre siècle a souvent tourné en ridicule ces réalistes du douzième siècle , qui soute-

(i) Principes de la doctrine catholique , in-8o, p. 235. L'estimable auteur, qui n'est point anonyme pour moi , évite de nommer personne, à cause sans doute de ia puissance des noms et des préjugés qui l'environnaient; mais on voit assez de qui il croyait avoir à se plaindre.

(2) Sup., p. ït)2, note 1.

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