CHAPITRE VT
Pouvoir temporel des Papes. — Guerres qu'ils ont soulenues comme princes iQmporeis.
C'est une chose extrêmement remarquable, mais nullement ou pas assez remarquée, que jamais les Papes ne se sont servis de l'immense pouvoir dont ils sont en possession pour agrandir leur état. Qu'y avait-
(1) NooDT, iur le Pouvoir des Souverains.— Recueil de discours sur diverses matières imporlanles^ Irtiduites ou composées par Jean Barbey rac. Tom. I ,^ p. 41.
(2) Opinion du chevalier William Joncs. — Mémoirs of ih^ life of Sir William Jones, by lord Trignmoulh. London, 1806, in-Jo, p. 200.
il de plus naturel, par exemple, et de plus tentatif pour la nature humaine , que de se réserver une portion des provinces conquises par les Sarrasins, et quMls donnaient au premier occupant pour repousser le Croissant, qui ne cessait de s*avancer? Cependant jamais ils ne l'ont fait, pas même à l'égard des terres qui les touchaient, comme le royaume des Deux-Siciles, sur lequel ils avaient des droits incontestables, au moins selon les idées d'alors; et pour lequel, néanmoins, ils se contentèrent d'une vaine suzeraineté, qui finit bientôt par la haqtienée, tribut léger et purement nominal, que le mauvais goût du siècle leur dispute encore.
Les Papes ont pu faire trop valoir, dans le temps , cette suzeraineté universelle, qu'une opinion non moins universelle ne leur disputait point. Ils ont pu exiger des hommages , imposer des taxes trop arbitrairement si Ton veut; je n*ai nul intérêt d'examiner ici ces différents points. Mais toujours il demeurera vrai qu'ils n'ont jamais cherché ni saisi l'occasion d'augmenter leurs états aux dépens de la justice , tandis qu'aucune autre souveraineté temporelle n'échappa à cet anathème , et que , dans ce moment même, avec toute notre philosophie, notre civilisation et nos beaux livres , il n'y a peut-être pas une puissance européenne en état de justifier toutes ses possessions devant Dieu et la raison.
Je lis dans les lettres sur l'histoire que les Papes ont quelquefois profité de XQxxvpuissance temporelle pour augmenter /eur/|)ro|}nV^c> (1).
Mais le terme de ^ue/gtie/bi^ est vague; celui depuis-
(4) Esprit de rhistoirc, lettre XL. Paris. Nyon, 4805, in-8o, lom. H, p. 599.
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sance temporelle l'est aussi, et celui âc propriété encore davantage ; j'attends donc quMl me soit expliqué quand eicommetu les Papes ont employé leur puissance spirituelle ou leurs moyens politiques pour étendre leurs états aux dépens d*un propriétaire légitime.
En attendant que ce propriétaire dépouillé se présente , nous n'observerons point sans admiration que parmi tous les Papes qui ont régné, dans le temps de leur plus grande influence , il n'y ait pas eu un usurpateur, et qu'alors même qu'ils faisaient valoir leur suzeraineté sur tel ou tel état, ils s'en soient toujours prévalus pour le donner, non pour le retenir.
Considérés même comme simples souverains, les Papes sont encore remarquables sous ce point de vue. Jules II , par exemple , fit sans doute une guerre mortelle aux Vénitiens; mais c'était pour avoir les villes usurpées par la république.
Ce point est un de ceux sur lequel j'invoquerai avec confiance ce coup d'œii général qui doit déterminer le jugement des hommes sensés. Les Papes régnent depuis le neuvième siècle au moins : or, à compter de ce temps , on ne trouvera dans aucune dynastie souveraine plus de respect pour le territoire d'autrui, et moins d'envie d'augmenter le sien.
Comme princes temporels, les Papes égalent ou surpassent en puissance plusieurs têtes couronnées d'Europe. Qu'on examine les histoires des différents pays, on verra en général une politique toute différente de celle des Papes. Pourquoi ceux-ci n'auraientils pas agi politiquement comme les autres? Cepen-. dant on ne voit point de leur côté cette tendance à s'agrandir qui forme le caractère distinctif et général de toute souveraineté.
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Jules II , que je citais tout à l'heure , est , si ma mémoire ne me trompe point , le seul Pape qui ait acquis un territoire par les règles ordinaires du droit public, en vertu d'un traité qui terminait une guerre. Il se fît céder ainsi le duché de Parme; mais cette acquisition , quoique non coupable , choquait cependant le caractère pontifical : elle échappa bientôt au Saint-Siège. A lui seul est réservé l'honneur de ne posséder aujourd'hui que ce qu'il possédait il y a dix siècles. On ne trouve ici ni traités, ni combats, ni intrigues, ni usurpations; en remontant on arrive toujours à une donation. Pépin, Charlemagne, Louis, Lothaire, Henri Otton , la comtesse Mathilde, formèrent cet état temporel des Papes, si précieux pour le christianisme ; mais la force des choses l'avait commencé , et cette opération cachée est un des spectacles les plus curieux de l'histoire.
Il n'y a pas en Europe de souveraineté plus justifiable, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que celle des Souverains Pontifes. Elle est comme la loi ai- \\ne , justificata in semetipsd. Mais ce qu'il y a de véritablement étonnant , c'est de voir les Papes devenir souverains sans s'en apercevoir, et même, à parler exactement, malgré eux. Une loi invisible élevait le siège de Rome, et l'on peut dire que le Chef de l'Église universelle naquit souverain. De l'échafaud des martyrs, il monta sur un trône qu'on n'apercevait pas d'abord, mais qui se consolidait insensiblement comme toutes les grandes choses, et qui s'annonçait dès son premier âge par je ne sais quelle atmosphère de grandeur qui l'environnait, sans aucune cause humaine assignable. Le Pontife romain avait besoin des richesses, et les richesses affluaient ; il avait be*-