CHAPITRE XX
DERNIÈRE ÈXPUCATION SUR LA DISCIPLINE, ET DIGRESSION SUR LA LANGUE LATINE.
J'ai dit qu'aucune nation cathoKque n'avoît à craindre pour ses usages particuliers et légitimes de cette suprématie présentée sous, de si fausses couleurs. Mais si les Papes doivent lUie condescendance paternelle à ces usages marqués du sceau de la Vénérable antiquité , les nations à leur tour doivent se souvenir que les différences locales sont presque toujours plus ou moins mauvaises toutes les fois qu'elles ne sont pas rigoureusement néùes-saires , parce qu'elles tiennent au cantonnenement et à l'esprit particulier, deux choses insupportables dans notre système. Comme la démarche , les gestes , le langage , et jusqu'aux habits d'un homme sage, aimoncent son caractère , il faut aussi que l'extérieur de l'Eglise catholique annonce son caractère d'éternelle invariabilité. Et qui donc lui imprimera ce caractère, si elle n'obéit pas à la main d'un chef souverain, et si chaque Eglise peut se livrer à ses caprices particuliers ? N'est-ce pas
( »98 ) à l'influence unique de ce chef, que l'Eglise doit ce caractère unique qui frappe les yeux les moins clairvoyant? et n'est^e pas à lui surtout qu'elle doit cette langue catholique , la'même poUr tous ks hommgs de la même croyance]? Je me souviens que ^ dans son livre sur t importance des opinions religieuses y M. Necker disoit qt£il est enfin temps de demander à tEgUse romaine pourquoi elle 9^ obstine à se sentir dune langue inconnueyetc. Il est enfin temps au contraire de ne plus lui en parler» ou de ne lui en parier que pour reeonnoitre et vanter âa profcmde sagesse.
Quelle idée sublime que celle d'une langue universelle pour l'Eglise universelle! D'un pôle à l'autre » le catholique qui entre dans une église de son rit » est chez lui , et rien n'est étranger à ses yeux# En arrivant, il entend ce qu'il entendit toute sa vie ; il peut mêler sa voix à celle de ses frères. Il les comprend , il eii est compris ; il peut s'écrier :
Rome est toute en tous lieux , elle est toute où je suis.
La fraternité qui résulte d'ime langue commune est un lien mystérieux d'une force immense. Dans le IX.* siècle, Jean VIII, pontife trop facile , avoit accordé aux Slaves la permission de célébrer l'office divin dans leur
( »99 ) langue ; ce qui peut surprendre celui qui a lu la lettre CXC V de ce Pape , où il reconnoît les inconvëniens de cfette tolérance. Grégoire Vit retira cette permission ; mais il ne fut plus temps à régaid des Russes, et Ton sait ce qu'il en a coûté à ce grand peuple. Si la langue latine se fût assise à Kieff , à Novogorod , à Moscou , jamais elle n'eût été détrônée ; jamais les illustres Slav|;s , parens de Rome par la langue , n'eussent été jetés dans les bras de ces Grecs dégradés du Bas-Empire , dont Fhîsr toire fait pitié quand elle ne fait pas horreur* Rien n'égale la dignité de la langue latine.
Elle fut parlée par le peuple-roi qui lui imprima ce caractère de grandeur unique dans l'histoire du langage humain , et que les langues même les plus parfaites n'ont jamais pu saisir. Le terme de majesté appartient au latin. La Grèce l'ignore ; et c'est par la majesté seule qu'elle demeura au-dessous de Rome, dans les lettres comme dans les camps (i^. Née
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(i) Faiëk a Grmdm viigiur^ mi dm mjjmstatu ignorât^ nomên , sola hic ^mmajmodàm in ca^iris ^ ita in poè'si cœJerptun Quod çuid $it^ oe guanii^ n^ intelUgunt ijui alla non pauca sciunt , nec ignorçnt tjui Grœeorum scripta eum judicio legerunt. ( Dan. Heinsiî^ ^^.tAmuxsk,àiatit€du yirgiUd'Êljeêfir.in'i^ i6360
(iOO )
pour commander, cette langue commande encore dans les livres de ceux qui la parlèrent. Cest la langue des conquërans romains et celle des missionnaires de l'Eglise romaine.
Ces hommes ne diSèrent que p^r le but et le résultat de leur action. Pour les premiers , il s'agissoit d'asservir, d'humilier, de ravager le genre humain ; les seconds venoient Féclairer , le rassainir et le sauver ; mais toujours il s'agissoit de vaincre et de conquérir ; et de part et d'autre , c'est la même puissance ,
••..••. Ultra Garamantas et Indos Proferet imptrium. .«...«.....,
Trajan qui fut le dernier eflfort de la puis* sance romaine, ne put cependant porter sa langue que jusqu'à l'Ëuphrate. Le Pontife roumain Ta fait entendre aux Indes ^ à la Chine et au Japon.
C'est la langue de la civilisation. Mêlée à celle de nos pères les Barbares , elle sut raffiner , assouplir , et pour ainsi Hire spiritualiser ces. idiomes grossiers qui sont devenus ce que nous voyons. Armés de cette langue, les envoyés du Pontife romain allèrent eux-^mémes chercher ces peuples qui ne venoient plus à eux* Ceux-ci l'entendirent parler le jour de leur baptême , et depuis ils ne l'ont plus ou-
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bliée. Qu'on jette les yeux sur une mappemonde ; qu'on trace la ligne où cette langue universelle setut:\k sont les bornes de la civilisation et de la fraternité européennes ; audelà vous ne trouverez que la parenté humaine qui se trouve heureusement partout.
Le signe européen , c'est la langue latine. Les médailles , les monnoies , les trophées , les tombeaux^ les annales primitives , les lois , les canons , tous les monumeas parlent latin : faut-il doue les effacer ou ne plus les entendre ? Le dernier siècle qui s'acharna sur tout ce qu'il y a de sacré ou de vénérable , ne manqua pas de déclarer la guerre au latin. Les Français qui donnent le ton , oubhèrent presque entièrement cette langue ; ils se sont oubliés eux-mêmes jusqu'à la faire 4îsparoitre de leur monnoie, et ne paroissent point encore s'apercevoir de ce débt commis tout à la fois contre le bon sens européen , contre le goût et contre la religion* Les Anglais même , quoique sagement obstinés dans leurs usages, commencent aussi à iniiter la France ; ce qui leur arrive plus souvent qu'on ne le croit , et qu'ils ne le croient même , si je ne me trompe. Contemplez les piédestaux de leurs statues modernes : vous n'y trouverez plus le goût, sévère qui gr^va les épitaphes de Newton et de Ghris-^
( ^^^ ) ^»be Wkd. Au lieu de ce noble laconkme, vous lirez des hiatoires en langue vulgaire. Le marbre condamné à bavarder, pleure la langue dont il tenoit ce beau style qui avoit un nom entre tous les autres styles , et qui , de la pierre où il s'étoit établi, s'él»içoit dans la mémoire é^ tous les hommes.
Après avoir été l'instrument de la civilisa tien, il ne nuàuquoit plus au latin qu'un genre de gloire 9 qu'il s'acquit en devenant, lorsqu'il en fut temps , la langue de la science. Les génies créateurs l'adoptèrent pour conomuniquer au monde leurs grandes pensées. Ckh* pemic , Keppler , Descartes , Newton , et cent autres très-importans encore, quoique moins célèbres, ont écrit enlatiui Une foule innom-^ brable d'historiens , de publicistes , de théologiens , de médecins , d'antiquaires , etc. ^ inondèrent l'Europe d'ouvrages latins de tous les genres. De cbarmans ^poètes , des littérateurs du premier ordre , rendirent à la langue de Rome ^es formes antiques , et la reportèrent k xm degré de pei^fection qui ne cesse d'étonner. les hommes faits pour comparer les nouveaux écrivains à leurs modèles. Toutes les autres langues , quoique cultivées et com-» prises, se taisent cependant dans les monumens antiques, et très^probaUement pour toujours*
Seule entxe toutes les langues mortes , cellt lie Rome est yéritablement ressuscîtée ; et semblable à cdnî <^'elle célèbre depuis vingt siècles, unejbis ressèiMiiéey Me ne mourra phis (i)«
Contre ces brîUans privilèges » que signifie Fobjection vulgaire , et tant répétée , ^une langue inootmue au peuple F Les protestai»
ont beaucoup répété cette objection, sans réfléchir que cette patrtie du éulte, qui nous est commune avec eux, e^, en langue vulr^ gaire , de part et d'autre. Chez eux , la partie principale , et pour ainsi dire Famé du culte , est la prédication qui , par sa nature et dans tous les cultes , ne se fait qu'en lai^e vulgaire« Chez nous , c'est le sacrifice qui est le véritable culte ; tout le reste est accessoire ! et qu'importe au peuple que ces paroles sa* cramentelles qui ne se prononcent qu'à voix basse, soient récitées en français, en all&* mand , etc. , ou en hélnreu ?
On fait d'aiUeurs sur la liturgie le même sophisme que sur l'écriture sainte. On ne cesse de nous parler de langue inconnue ^ comme s'il s'agissoit de la langue chinoise ou
(0 Christus resurgêtts ex mortuis , jam non moritur. RoiiuVI,g.
sanscredane. Celui qui n'entend pas récriture et Toffice , est bien le maître d'apprendre le latin. A l'yard des dames même , Fénélon disoit qu'il aùneroit bien autant leur faire ap-prendre le latin pour entendre V office dii^in^ que t italien pour lire des poésies amoureuses (i)« Mais le préjugé n'entend jamais raison ; et depuis trois siècles, il nous accuse sérieusement de cacher l'écriture sainte et les prières publiques, tandis que nous les présentons dant une langue connue de tout homme qui peut s'appeler je ne dis pas sai^ant , mais ins-truitj et que l'ignorant qui s'ennuie de l'être ^ peut apprendre en quelques mois.
On a pourvu d'ailleurs à tout par des traductions de toutes les prières de l'Eglise. Les unes en représentent les mots, et les autres le sens. Ces livres , en nombre infini, s'adap* tent à tous les âges , à toutes les intelligences , à tous les caractères. Certains mots marquans dans la langue originale , et connus de toutes les oreilles ; certaines cérémonies, certains mouvemens , certains bruits même avertissent
(i) Fënëlon , dans le livre de YEiucaiion its Jilles. Ce grand homme semble ne pas craindre que la femme parvenue à comprendre le latin de la liturgie, ne soit tentée de s'élever jusqu'à celui d*Ovide.
( ^o5 ) l'assistant le moins lettré , de ce qui se fait et de ce qui se dit. Toujours il se trouve «i harmonie parfaite avec le prêtre ; et s'il est distrait, c'est sa faute.
Quant au peuple proprement dit , s'il n'entend pas les mots, c'est tant iiiieux. Le respect y gagne , et l'intelligence n'y perd rien. Celui qui ne comprend point , comprend mieux que celui qui comprend maL G)nmient d'ailleurs auroit-il à se plaindre d'une religion qui fait tout pour lui ? C'est l'ignorance , c'est la pauvreté , c'est l'humilité qu'elle instruit , qu'elle console, qu'elle aime pardessus touL Quant à la science , pourquoi ne lui diroit-elle pas en latin la seule chose qu'elle ait à lui dire : Qu!il n*y a point de salut pour t orgueil.
Enfin, toute langue changeante convient peu à une religion immuable. Le mouvement naturel des choses attaque constamment les langue! vivantes ( i ) ; et sans parler de ces
(i) On célëbroit , il y a quelqaés années, dans una grande capitale deFEurope, les obsèques d'un membre de la diplomatie étrangère , appartenant i la religion calviniste. La cérémonie avoit lieu dans une grande salle qui n'étoit distinguée de toute autre que par une aorte de chaire ou de fauteuil didacHifue flanqué à droite et à gauche d*nn décalogue , d*un côté en français et de
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grandis chailgemens <]ui les ctënaturent absolument, il en est d'autres qui ne semblent pas importons , et qui le sont beaucoup. La corruption du siècle s'empare tous les jours de certains mots , et les gâte pour se divertir. Si l'Eglise parloit notre langue , il pourroit dépendre d'un bel esprit effronté de rendre le mot le plus sacré de la liturgie , ou ridicule ou indécent Sous tous les rapports imaginables y la langue religieuse doit être mise hors du domaine de l'homme.
Tautre en allemand , ëcrit en lettres blanches sur deux longues planches noires. Un des assistans ayant jeté les yeux par hasard sur le décalogue français, y lut malheureusement, à Taitiele VU , TU N£ p.m..a8 point; et tout de suite U rire mesctinguible circula dans la nombreuse aasemblicSi Ton avoitiu i^ov aidcuAisaia, aucun homme, parmi ceux même quiauroieat oom<» pris ces paroles ^ n*eût eu la moindre en? ie de tÙDe.
FIN BU MtEMISK LITRE«