INCONVÉNIENS DE LA SOUVERAINETÉ
V^uoiQUE la souveraineté n'ait pas d'intërêt plus grand et plus général que celui d'être juste , et quoique les cas où elle est tentée de ne Feutre pas, soient sans comparaison moins nombreux que les autres, cependant ils le sont malheureusement beaucoup ; et le caractère particulier de certains souverains peut augmenter ces inconvéniens , au point que , pour les trouver supportables , il n'y a guère d'autre moyen que de les comparer à ceux qui auroient lieu, si le souverain n'existoit pas.
Il étoit donc impossible que les hommes ne fissent pas de temps en temps quelques efforts pour «e mettre à l'abri des excès de cette énorme prérogative ; mais sur ce point l'univers s'est partagé en deux systèmes d'une diversité tranchante.
La race audacieuse de Japhet rCa cessé y s'il est permis de s'exprimer ainsi , de graviter vers ce qu'on appelle la liberté ^ c'est-à-dire vers cet état où le gouvernant est aussi peu gouvernant, et le gouverné aussi peu gou-
vemë qu'il est possible. Toujours en garde contre ses maîtres, tantôt l'Européen les a chassés , et tantôt il leur a opposé des lois. Il a tout tenté , il a épuisé toutes les formes imaginables de gouvernement, pour se passer de maîtres ou pour restreindre leur puissance.
L'immense postérité de Sem et de Cham a pris une autre coûte* Depuis les temps primitifs jusqu'à ceux que nous voyons , toujours elle a dit à un homme : Faites tout ce que i^us coudrez , et lorsque nous serons las , nous cous égorgerons.
Du reste , elle n'a jamais pu ni voulu comprendre ce que c'est qu'une république ; elle n'entend rien à la balance des pouvoirs, à tous ces privilèges , à toutes ces lois fondarmentales, dont nous sommes si fiers. Chez elle, l'homme le plus riche et le plus maître de ses actions , le possesseur d'une inunense fortune mobilière , absolument libre de la transporter où il voudroit, sûr d'ailleurs d'une protection parfaite sur le sol européen , et voyant déjà arriver à lui le cordon ou le poignard, les préfère cependant au malheur de mourir d'ennui au milieu de nous.
Personne sans doute n'imaginera de conseiller à l'Europe Icx droit public , si court et si clair , de l'Asie et de l'Afrique ; mais puisque
le pouvoir chez elle est toujours craint , discuté , attaqué ou transporté , puisqu'il n'y a rien de si insupportable à notre orgueil que le gouvernement despotique , le plus grand problème européen est donc de savoir : Com^ ment on peut restreindre le pouvoir souverain sans le détruire.
On a bientôt dit : « Il faut, des lois fondamentales , il faut une constitution. » Mais qui les établira ces lois fondamentales, et qui les fera exécuter ? Le corps ou l'individu qui en auroit la force , seroit souverain , puisqu'il seroit plus fort que le souverain'; de sorte que, par l'acte même de l'établissement , il le détrôneroit. Si la loi constitutionnelle est une concession du souverain , la question recommence. Qui empêchera un de ses successeurs de la violer ? 11 faut que le droit de résistance soit attribué à un corps ou à un individu -, autrement il ne peut être exercé que pair la révolte, remè4e terrible, pire que tous les maux»
D'ailleurs , on ne voit pas que les nombreuses tentatives faites pour restreindre le pouvoir souverain , aient jamais réussi d'une manière propre à donner l'envie de les imiter. L'Angleterre seule , favorisée par l'Océan qui l'entoure , et par un caractère national qui se prête à ces expériences , a pu faire quelque
( 2i3 ) chose dans ce genre ; mais sa constitution n'a point encore subi Tépreuve du temp%; et déjà même cet édifice fameux qui nous fait lire dans le fronton, M. DCLXxxvni, semble chanceler sur ses fondemens encore humides. Les lois civiles et criminelles de cette nation ne sont point supérieures à celles des autres. Le droit de se taxer elle-même, acheté par des flots de sang, ne lui a valu que le privilège d'être la nation la plus imposée de Tunivers. Un certain esprit soldatesque , qui est la gangrène de la liberté , menace assez visiblement la constitution anglaise ; je passe volontiers sous silence d'autres symptômes. Qu'arriverat-il ^ Je l'ignore ; maiis quand les choses tourneroient comme je le désire, un exemple isolé de l'histoire prouveroit peu en faveur des monarchies constitutionnelles , d'autant que l'expérience imiverselle est contraire à cet exemple unique.
Une grande et puissante nation vient de faire sous nos yeux le plus grand effort vers la liberté, qui ait jamais été fait dans le monde : qu'a-t-elle obtenu ? Elle s'est couverte de ridicule et de honte pour mettre enfin sur le trône un b italique, à la place d'un B majuscule ; et chez le peuple, la servitude, à la place de l'obéissance. Elle est tombée ensuite dans
l'abîme de rhumiliation , et n'ayant échappé à l'anëaiètissement politique que par un miracle qu'elle n'avoit pas droit d'attendre , elle s'amuse, sous le joug des étrangers (i), à lire sa charte qui ne fait honneur qu'à son roi, et sur laquelle d'ailleurs le temps n'a pu s'expliquer.
Le dogme catholique, comme tout le monde sait, proscrit toute espèce de révolte sans distinction ; et pour défendre ce dogme , nos docteurs disent d'assez bonnes raisons, philosophiques même , et politiques.
Le protestantisme, au contraire, partant de la souveraineté du peuple , dogme qu'il a transporté de la religion dans la politique , ne voit, dans le système de la non-résistance ^ que le dernier avilissement de l'homme. 'Le docteur Beattie peut être cité comme un représentant de tout son parti. Il appelle le système catholique àé hi non-résistance ^\xn^ doc-trine détestable. Il avance que Fhomnie , lorsqu'il s'agit de résister à la souveraineté , doit se déterminer par les sentimcns ultérieurs dun certain instinct moral dont il a la conscience en lui-même , et quon a tort de confondre açec
(I) Je rappelle au lecteur que j*ëcrivois ceci en 18174
la chaleur du sang et des esprits uitaux (i). Il reproche à son fameux compatriote , le doc-^ teur Barkeley , d'avoir mëconnu cette puissance intérieuie , et d'avoir cru que Vhomme^ en sa qualité dêtre raisonnable^ doit se laisser diriger par les préceptes dune sage et impar^ tiale raison (2).
J'admire fort ces belles maximes ; mais elles ont le défaut de ne fournir aucune lumière à l'esprit pour se décider dans les occasions difficiles , où les théories sont absolument inutiles. Lorsqu'on a décidé ( je l'accorde par supposition ) qu'on a droit de résister à la puissance souveraine , et de la faire rentrer dans ses limites, on n'a rien fait encore, puisqu'il reste à savoir quand on peut exercer ce droit, et quels honunes ont celui de l'exercer*
(i) Those înstinciîve sentiments ofmorality ç^ere of men are conscious ascribing ikem ta blooj and spritits , or to éducation and habit. {BesLitle ^ on Truth.Part. II, ehap. XII 9 p. 4o3. London , 1/1*8.^ ) Je q ai jamais vu tant de mots employés pour exprimer Torgueii.
(2) En eflfet , c'est un grand blasphème. (Asserting ihai the conduct of rational beings is to be directed not by those instinctis^e sentiments but by the dictâtes of sober and impartial reason ). Beattie, ibid. On voit ici bien clairement cette chaleur de sang , que Torgueil appelle instinct moral ^ etc«
Les plus ardens fauteurs du droit de résistance, conviennent ( et qui pourroit en douter ? ) qu'il ne sauroit être justifié que par la tyrannie. Mais qu'est-ce que la tyrannie ? Un seul acte , s'il est atroce, peut- il porter ce nom ? s'il en faut plus d'un , combien en fautil , et de quel genre ? Quel pouvoir dans l'état a droit de décider que le cas de résistance est arrwé? si le tribunal préexiste, il étoit donc déjà portion de la souveraineté, et en agissant sur l'autre portion , il l'anéantit ; s'il ne préexiste pas , par quel tribunal ce tribunal serat-il établi ? Peut-on d'ailleurs exercer un droit, même juste, même incontestable , sans mettre dans la balance les inconvéniens qui peuvent en résulter ? L'histoire n'a qu'un cri pour nous apprendre que les révolutions commencées par les hommes les plus sages , sont toujours terminées par les fous ; que les auteurs en sont toujours les victimes , et que les efforts des peuples pour créer ou accroître leur liberté, finissent presque toujours par leur donner des fers. On ne voit qu'abîmes de tous côtés.
Mais , dira-tron , voulez- vous donc démuseler le tigre et vous réduire à l'obéissance passive ? Eli bien , voici ce que fera le roi : << Il I» prendra vos enfans pour conduire ses cha-
( ^'7 ) » riots ; il s'en fera des gens de cheval et les » fera conduire devant son char ; il en fera des » officiers et des soldats ; il prendra les uns n pour labourer ses champs et recueillir ses » blés , et les autres pour lui fabriquer des » armes. Il fera de vos fîUes des parfumeuses, » des cuisinières et des boulangères à son » usage ; il prendra pour lui et les siens ce Tf> qu'il y a de meilleur dans vos champs , dans » vos vignes et dans vos vergers et se fera p payer la dime de vos blés et de vos raisins i> pour avoir de quoi récompenser ses eunuques » et ses domestiques. Il prendra vos serviteurs, p vos servantes , vos jeunes gens les plus rot> bustes et vos bétes de somme pour les faire y> travailler ensemble à son profit ; il prendra » aussi la dime de vos troupeaux, et vous serez ses esclaves (i). »
Je n'ai jamais dit que le pouvoir absolu n'entraîne de grands inconvéniens sous quelque forme qu'il existe dans le monde. Je le reconnois au contraire expressément, et ne pense nullement à les atténuer ; je dis seulement qu'on se trouve placé entre deux abîmes.
(0 Re6.I,Vm,V,H,ctseqq.