‹ Du pape (volume 4)Chapitre 39 sur 52 · LES PAPES · texte numérisé non relu

LES PAPES

Les Papes ont lutté quelquefois avec des souverains , jamais avec 1^ souveraineté.

L'acte même par lequel ils délioient les sujets du serment de fidélité , déclaroit la souveraineté inviolable. Les Papes avertissoient les peuples que nul pouvoir humain ne pouvoit atteindre le souverain dont Tautorité n'étoit suspendue que par une puissance toute divine ; de manière que leurs anathèmes , loin de jamais déroger à la rigueur des maximes catholiques sur l'inviolabilité des souverains , ne servoient au contraire qu'à leur donner mie nouvelle sanction aux yeux des peuples.

Si quelques personnes regardoient comme une subtilité cette distinction de souverain et de souveraineté, je leur sacrifierois volontiers ces expressions dont /je n'ai nul besoin. Je dirai tout simplement que les coups frappés par le Saint Siège sur un petit nombre de souverains, presque tous odieux et quelquefois

même insuppcnrtables par leurs crimes , puH rent les arrêter ou les effrayer , sans altérer dans l'esprit des peuples l'idée haute et sublime qu'ils dévoient ^voir de leurs maîtres. Les Papes étoient universellement reconnus comme délégués de la Divinité de laquelle émane la souveraineté. Les plus grands princes recherchoient dans le sacre la sanction et pour ainsi dire le complément de leur droit. Le premier de ces souverains dans les idées anciennes y l'empereur allemand , devoit être sacré par les mains même du Pape. U étoit censé tenir de lui son caractère auguste j et n'être véritablement enpipereur que par le sacre. On verra plus bas tout le détail de ce droit public ^ tel qu'il n'en a jamais existé de plus général, de plus incontestablement reconnu. Les peuples qui voyoient excommurnier un roi , se disoient : Il faut que cette puissance soit bien haute , bien sublime , bien au-dessus de tout jugement humain , puis-ifu'elle ne peut être contrôlée que par le Ficaire de Jésus-Christ.

En réfléchissant sur cet objet , nous sommes sujets à une grande illusion. Trompés par les criailleries philosopiiiques , nous croyons que les Papes passoient leur temps à déposer les roi^ ; et parce que ces faits se touchent dans

les brochures in-douze que nou^ lisons^ nous croyons qu'ils se sont touchés de même dans la durée. G)mbien compte-t-on de souverains héréditaires effectivement déposés par les Papes ? Tout se réduisoit à des menaces et à des transactions. Quant aux princes électifs , c'étoient des créatures humaines qu'on pou- Toit bien défaire puisqu'on les avoit faites ; et cependant 9 tout se réduit encore à deux ou trois princes forcenés , qui , pour le bonheur du genre humain, trouvèrent un frein ( foible même et très-insuffisant ) dans la puissance spirituelle des Papes. Au reste , tout se passoit à l'ordinaire dans le monde politique. Chaque roi étoit tranquille chez lui de la part de l'Eglise ; les Papes ne pensoient point à se mêler de leur administration ; et jusqu'à ce qu'il leur prît fantaisie de dépouiller le sacerdoce, de renvoyer leurs femmes ou d'en avoir deux à la fois , ils n'avoient rien à craindre de ce côté.

A cette solide théorie, Texpérience vient ajouter sa démonstration. Quel a été le résultat de ces grandes secousses dont on fait tant de bruit ? L'origine divine de la souveraineté , ce dogme conservateur des états , se trouva imiversellement établi en Europe. Il forma en quelque sorte notre droit public > et domina

dans toutes nos écoles jusqu'à la funeste scission du XVI.« concile*

L'expérience se trouve donc parfaitement d'accord avec le raisonnement Les excommunications des Papes n'ont fait aucun tort à la souveraineté dans l'esprit des peuples ; au contraire , en la réprimant sur certains points y en la rendant moins féroce et moins écrasante , en l'eârayant pour son propre bien qu'elle ignoroit, ils l'ont rendue plus vénérable; ils ont fait disparoitre de son front l'antique caractère de la bête, pour y substituer celui de la régénération ; ils l'ont rendue sainte pour la rendre inviolable : nouvelle et grande preuve , entre mille , que le pouvoir pontifical û. toujours été un pouvoir conservateur. Tout le monde , je crois , peut s'en convaincre ; mais c'est un devoir particulier pour tout enfant de l'Eglise , de reconnottre que l'esprit divin qui l'anime , et magno se corrpore miscet y ne sauroit enfanter rien de mal en résultat, malgré le mélange humain qui se fait trop et trop souvent apercevoir au milieu des tempêtes politiques.

A ceux qui s'arrêtent aux faits particuliers , aux torts accidentels, aux erreurs de tel ou tel homme ; qui s'appesantissent sur certaines phrases , qui découpent chaque ligne de l'his-

toire, pour la considérer à part, il n'y a qu'une chose à dire : Du point où il faut s^éle^>er pour embrasser F ensemble , on ne iH)it plus rien de ce que sHms voyez. Partant y il n'y a pas moyen de cous répondre ^ à moins que vous ne vouliez prendre ceci pour une réponse.

On peut observer que les philosophes modernes ont suivi à l'égard des souverains une rouie diamétralement opposée à celle que les Papes avoient tracée. Ceux-ci avoient consacré le caractère en frappant sur les personnes ; les autres au contraire ont flatté souvent , même assez bassement , la personne qui donne les emplois et les pensions ; et ils ont détruit, autant qu'il ^toit en eux, le caractère, en rendant la souveraineté odieuse bu ridicule y en la faisant dériver du peuple , en cherchant toujours à la restreindre par ie peuple.

Il y a tant d'analogie , tant de fraternité » tant.de dépendance entre le pouvoir pontifical et celui des rois , que jamais "on n'a ébranlé le premier sans toucher au second , et que leà novateurs de notre siècle n'ont cessé de montrer au peuple la conspiration du sacerdoce et du despotisme ; tandis qu'ils ne cessoient de montrer aux rois le plus grand ennemi de l'autorité royale, dans le sacerdoce: incroyable contradiction , piiénomène inoui »

gui seroit unique s'il n'y avoit pas quelque chose de plus extraordinaire encore ; c'est qu'ils aient pu se faire croire par les peuples et par les rois*

Le chef des réformateurs a fait en peu de lignes sa profession de foi sur les souverains*

« Les princes, dit-il , sont communânent les 3» plus grands fous et les plus fieffés coquins de » la terre: on n'ensauroit attendre rien de hon; » ils ne sont dans ce monde que les bourreaux 30 de Dieu dont il se sert pour nous châtier(i ).*

Les glaces du scepticisme ont calmé la fièvre du XVL« siècle, et le style s'est adouci avec les mœurs ; mais les principes sont toujours les mêmes. La secte qui abhorre le Souverain Pontife va réciter ses dogmes.

Que Tunivers se taise et Fëcoute parler !

« De quelque manière que le prince soit » revêtu de son autorité , il la tient toujours

(i) Luther dans ses œuvres in-folio , tom* II, p. 182, cité dans le livre allemand très-remarquable et trèsc^pnu, intitulé Dcr Triumph der philosophie in Acht'* zehnten Jahrhunderie , f n-8.<* , Tora« I, p. Ssl> Luther s'étolt même bit, à cet égard , une sorte de proverbe qui disoit : Principem , esse et non esse latronem vix possibile est ; c'est - à - dire , être prince et n'être pas brigand, c'est ce qui parolt à peine passible, (^ibid.)

p uniquement du peuple , et le peuple ne dé- 9» pend, jamais d'aucun homme mortel, qu'^ » vertu de son propre consentement (i).

» Du peuple dépend le bien-être , la sécurité p et la permanence" de tout gouvernement » légal.* Dans le peuple doit résider nécessaire- » ment T-essence de tout pouvoir ; et tous ceux » dont les connoissances ou la capacité ont » engagé le peuple à leur accorder une con- )» fiance quelquefois sage, et quelquefois im- I» prudente , sont responsables envers lui de » Tusage qu'ils ont fait du pouvoir qui leur » a été confié pour un temps (2). *>

Aujourd'hui , c'est aux princes à faire leurs réflexions. On leur a fait peur de cette puissance qui gêna quelquefois leurs devanciers il y a mille ans , mais qui a voit divinisé le caractère souverain. Ils ont donné dans ce piège très-habilement tendu : ils se sont laissé ramener sur la terre. — Us ne sont plus que des^ hommes.

(i) NOODT, sur le pouvoir des Souverains. — Recueil de discours sur diverses maiières importantes , traduites ou composées par Jean Barbey rac.Tom* I, p. 4i*

(2) Opinion du chevalier William Jones. — Mémoire ofthe life of sir William Jones j by lord Trignmouth. London , 1806 , in-4-'', ?• aoo.

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