CHAPITRE VIII
SUR LA lî ATURE DU POUVOIR EXERCÉ PAR LES PAPES.
Tout ce qu^on peut dire contre rautorité temporelle des Papes , et contre l'usage qu'ils en ont fait , se trouve réuni , et pour ainsi dire concentré dans ces deux lignes violentes tombées de la plume d'un magistrat français :
« Le délire de la toute-puissance temporelle r> des Papes inonda l'Europe de sang et de 9> fanatisme (i) ».
Or, avec sa permission, il n'est pas vrai que les Papes aient jamais prétendu la toutepuissance temporelle ; il n'est pas vrai que la puissance qu'ils ont recherchée fût un délire ; et il n'est pas vrai que cette prétention au , pendant près de quatre siècles , inondé t Europe de sang et de fanatisme.
D'abord , si l'on retranche de la prétention attribuée aux Papes la possession matérielle
(0 Lettres 6ur l'Iiistoirc, tom. II, lelt XXVIlIt pag. a2a ; ibid. lett. XU.
des terres et la souveraineté sur ces mêmes pays , ce qui reste ne peut pas certainement se nommer toute -puissance temporelle. Or , c'est précisément le cas où Ton se trouve % car jamais les Souverains Pontifes n'oht prétendu accroître leurs domaines temporels au préjudice des princes légitimes*, ni gêner l'exercice de la souveraineté chez ces princes , ni moins encore s'en emparer. Us n'ont jamais prétendu ''
que le droit de juger les princes qui leur étoient soumis dans tordre spirituel , lorsque ces princes s'étoient rendus coupables de certains crimes.
Ceci est bien différent , et non-seulement ce ' droit , s'il existe , ne sauroit s^appeler toutespuissance temporelle , mais il s'appelleroit beaucoup plus exactement toute ^puissance spirituelle^ puisque les Papes ne se sont jamais rien attribué qu'en vertu de la puissance spirituelle ;• et que la question se réduit absolument à la légitimité et à Tétendue de cette puissance.
Que si l'exercice de ce pouvoir , reconnu
Jégilime , amène des conséquences tempo-
V^Ues , les Papes ne sauroient en répondre ,
puisque les conséquences d'un principe vrai
ne peuvent être des torts.
JJU se sont chargés d'une grande responsa-^
• < 3io )
bîlité , ces écrivains ( français surtout )' qui ont mis en question si le Souverain Pontife a le droit d'excommunier les souverains , et qui- gnt parte en gênerai du scandale des excommunications. Les sages ne demandent pas mieux que de laisser certaines questions dans une salutaire obscurité ; mais si l'on attaque les principes , la sagesse même est forcée de répondre ; et c'est un grand mal , quoique l'imprudence Tait rendu nécessaire. Plus on avance dans la connoissance des choses, et plus on en découvre qu'il est utile de ne pas discuter surtout par écrit ce qu'il est impossible de définir par des lois, parce que le principe seul peut être décidé, et que toute la difficulté gît dans l'application , qui se refuse à une décbion écrite.
Fénélon a dit laconiquement et dans un ouvrage qui n'étoit point destiné à la publicité : tf L'Eglise peut excommunier le prince , » et le prince peut faire mourir le pasteur. Cha- » cun doit user de ce droit seulement à toute » extrémité ; mais c'est un vrai droit (i). »
Voilà l'incontestable vérité ; mais qu'est-ce que la dernière extrémité ? C'est ce qu'il es^T
(i) Hisl. de FënéJon^ tom. III , pièces justificatives du iiv. VU , mémoire n.** VllI , pag. 479»
(Su)
impossible de détinin II faut donc convenir du principe , et se taire sur les règles d'application.
On s'est plaint justement de l^xagëration qui vouloit soustraire l'ordre sacerdotal à toute juridiction temporelle ; on peut se plaindre avec autant de justice de l'exagération contraire qui prétend soustraire le pouvoir temporel à toute juridiction spirituelle.
En général, on nuit à l'autorité suprême en cherchant à l'affranchir de ces sortes d'entraves qui sont établies moins par l'action délibérée des hommes que par la force insensible des usages et des opinions ; car les peuples , privés de leurs garanties antiques, se trouvent ainsi portés à en cherclier d'autres plus fortes en apparence , mais toujours infiniment dangereuses, parce qu'elles reposent entièrement sur des théories et des raisqnnemens à priori qui n'ont cessé de tromper les hommes.
Il n'y a rien de moins exact, comme on voit j que cette expression de toiUe-piassance temporelle , employée pour exprimer la puissance que les Papes s'attribuoient sur les souverains. C'étoit au contraire l'exercice d'un pouvoir purement et éminemment spirituel , en vertu duquel ils se croyoicnt en droit de frapper d'exconununicalion des princes cou-
pables de certains crimes, sans aucune usur-^ pation matërielle , sans aucune suspension de la souveraineté, et sans aucune dérogation au dogme de son origine divine.
Il ner reste donc plus de doute sur cette proposition, que le pouvoir que s'attribuoient les Papes ne sauroit être nommé sans un insigne abus de mots, toute-puissance temporelle» Cest encore un point sur lequel on peut entendre Voltaire. Il s'étonne beaucoup de cette étrange puissance qui poui>oit tout chez F étranger et si peu chez elle y qui donnoii des royaumes et qui étoit gériée , suspendue , brapée à Borne, et réduite à faire jouer toutes les machines de la politique pour retenir ou recomn'er un çillage. Il nous avertit avec raison d'observer que ces Papes qui wulurent être trop puissans et donner des royaumes , Jurent tous persécutés chez eux ( i )•
Qu'est-ce donc que cette toute-^puissance temporelle qui n^a nulle force temporelle, qui ne demande rien de temporel ou de territorial chez les autres, qui anathématise tout attentat sur la puissance temporelle , et dont la puissance temporelle est si foible, que les boui^eois de Rome se sont souvent moqués d'elle ?
(i) Voit. Essai, etc. tom. Il , cbap. LXV.
Je croîs que la vérité ne se trouve que dans la proposition contraire, sa^ir que la puissance dont il s'agit est purement spirituelle. De décider ensuite quelles sont les bornes précises de cette puissance , c'est une autre question qui ne doit point être approfondie ici. Prouvons seulement, comme je m'y suis engagé, que la prétention à cette puissance quelconque n'est point un délire.
(.3i4) CHAPITRE IX.