EXERCICE DE LA SUPRÉMATIE PONTIFICALE SUR LES SOUVERAINS TE2MP0RELS
La barbarie et des guerres interminables ayant eifacé tous les principes , réduit la souverain neté d'Europe à un certain état de fluctuation qu'on n'a jamais tu, et créé des déserts de toutes parts , il étoit avantageux qu'une puis* sance supérieure eût une certain^ influence sur cette souveraineté ; or , comme lesi Papes étoient supérieurs par la sagesse et p||P la science , et qu'ils commandoient d'ailleurs *ji toute la science qui existoit dans ce temps-là^ la force des choses les investit; d'elle-même et sans contradiction , de cette supériorité dont on ne pouvoit se passer alors» I^e principe très-vrai que la sojwercdneté talent de Dieu renforçoit d'ailleurs ces idées antiques, et il se forma enfin une opinion à peu près universelle y qui attribuoit aux Papes une certaine compétence sur les quçstions de souveraineté. Cette idée étoit trè*-sage et valoit mieux que tous nos sophisme$« Les Papes ne se mêloient
nullement de gêner les princes sages dans l'exercice de leurs fonctions , encore moins de troubler Tordre des successions souveraines, tant que les choses alloient suivant les règles ordinaires et connues ; c*est lorsqu'il y avoit grand abus , grand crime , ou grand doute , que le Souverain Pontife interposoit son autorité. Or, comment nous tirons-nous d'affaire en cas semblables, nous qui regardons nos pères en pitié ? Par la révolte , les guerres civiles et tous les maux qui en résultent En vérité , il n'y a pas de quoi se vanter. S le Pape avoit décidé le procès entre Henri IV et les ligueurs , il auroit adjugé le royaume de ÏVance à ce grand prince , à la charge par lui c^ler à la messe ; il auroit jugé comme kr Providence a jugé , mais les préliminaires eussent été un peu diflférens.
Et si la Fraftce d'aujourd'hui , pliant sous une autorité divii» , avoit reçu son excellent roi des mains du Souverain Pontife , croit-on qu'elle ne fût pas dans ce moment un peu plus contente d'elle-même et des autres ?
Le bon sens des siècles que nous appelons barbares , en savoit beaucoup plus que notre orgueil ne le croit cpmmunément. Il n'est point étonnant que des peuples nouveaux, obéissant pour ainsi dire au seul instinct»
aient adopté des idëes aussi simples et aussi plausibles ; et il est bien important d'observer comment ces mêmes idées qui entraînèrent jadis des peuples barbares, ont pu réunir dans ces derniers siècles l'assentiment de trois hommes tels que Bellarmin , Hobbes et Leibnitz (i).
a Et peu importe ici que le Pape ait eu » cette primauté de droit diçin ou de droit » humain , pourvu qu'il soit constant que , » pendant plusieurs siècles, il a exercé dans » l'Occident, avec le consentement et l'app plaudissement universel, une puissance as- » sûrement très-étendue. Il y a même plu- 9> sieurs hommes célèbres parmr les protes- » tans , qui ont cru qu'on pouvoit laisser ce p droit au Pape , et qu'il étoit utile à l'Eglise » si Ton retranchoit quelques abus (2). »
La théorie seule seroit donc inébranlable.
Mais que peut-on répondre aux faits qui sont
(i) « hes argumens de Bellarmin qui , de la supposi^ » tion que les Papes ont la juridiction sur le spirituel^ n injlre quils ont une juridiction au moins indirecte sur n le temporel f n'ont pas paru mëprisables i Hobbes n même. Effectivement, il est certain, etc. » (Leibnitz, Opp. tôm. IV, part. 111 , p. 401 , in-4*^ -— Pensées de Leibnitz, in-8.^ tom. Il, p. 406. )
(2) Leibnitz, ibid. pag. 4^i.
tout dans les questions de politique et de gouvernement ?
Personne ne doutoit, et les souverains même ne doutoient pas de cette puissance des Papes ; et Leibnitz observe avec beaucoup de vérité et de finesse à son ordinaire , que l'empereur Frédéric , disant au Pape Alexandre III , non pas à f^us , mais à Pierre j confesisoit la pois^ sance des Pontifes sur les rois, et n'en contes^ toit que l'abus (i)«
Cette observation peut être généralisée. Les princes , frappés par l'anathème des Papes y n'«i contestoient que la justice , de manière qu'ils étoient constamment prêts à s'en servir contre leurs ennemis , ce qu'ils ne pouvoient faire sans confesser manifestement la légiti-^ mité du pouvoir.
Voltaire , après avoir raconté à sa manière l'excommunication de Robert Ue France, remarque que r empereur Othon III assista luimême au concile où V excommunication fui prononcée (2). L'empereur confessoit donc l'autorité du Pape ; et c'est une chose bien singulière que les critiques modernes ne veuillent pas s'apercevoir de là contradiction ma-
(i) LeibnitZy 0pp. tom. IV, part. Ill, pag. 4oi* (2) Voltaire , Es^ai , eto. tom. II, pbap. XXXIX*
nifeste où ils tombent en observant tous d'une commune voix , que ce qu'il y açoit de plus déplorable dans ces grands jugemens y c'était Fai^euglement des princes qui n'en contestaient pas la légitimée y et qui souvent les inipquoieni eux-mimes.
Mais si les princes ëtoient d'accord , tout le monde étoit donc d'accord , et il ne s'agira plus que des abus qui se trouvent partout.
Philippe-Auguste , à qui le Pape venoit de transférer le royaume d'Angleterre en héritage perpétuel..... , ne publia point alors ^ quHl » TL appartenait pas au Pape de donner des cou-' » ronncs.... Lui-même avoit été excommunié
» quelques années auparavant parce qu'il
V avoit voulu changer de femme. Il avoit » déclaré alors les censures de Rome insolentes 3f> et abusives...... Il pensa tout différenunent
3» lorsqu'il se vit l'exécuteur d'une bulle qui » lui donuOTt l'Angleterre (i). »
C'est-à-dire que l'autorité des Papes sur les rois n'étoît contestée que par celui qu'elle frappoit. Il n'y eut donc jamais d'autorité plus légitime , comme jamais il n'y en eut de moins <H>ntestée.
(i) Voltaire , Essai sur les mœurs, tom. II, cbap. L.
La diète de Forcheim ayant déposé en 1077 Tempereur Henri IV, et nommé à sa place Rodolphe, duc de Souabe, le Pape assembla^ un concile à Rome pour juger les prétentions des deux rivaux ; ceux-ci jurèrent par la bouche de leurs ambassadeurs de s'en tenir à la décision des légats ( 1 ) , et l'élection de Rodolphe fut confirmée. Cest alors que parut sur le diadème de Rodolphe le vers célèbre :
La Pierre a choisi Pierre^ et Pierre t*a choisi (2).
Henri V, après son couronnement comme roi dltalie , fait en 1 1 1 o un traité avec le Pape, par lequel l'empereur abandonne ses prétentions sur les investitures, à condition que le Pape , de son côté , lui céderoit les duchés^ les comtés j les marquisats ^ les terres^ ainsi que les droits de justice y de monnaie , et autres , dont les éçéques dAllernagne étaient en possession.
En 1 209 , Othon de Saxe , s'étant jeté sur les terres du Saint Siège , contre les lois les plus sacrées de la justice, et même contre ses
(i) Maimbourg, ad annum 1077..
(2) Petra ( c'est Jësu»-Clirist ) dédit Petro , Petrus iiadema Rodulpho.
( 337 ) engagemens les plus solennels , il est excommunié. Le roi de France et toute TAllemagne prennent parti contre lui : il est déposé en 1 2 1 1 par les électeurs qui nonunent à sa place Frédéric IL
Et ce même Frédéric II , ayant été déposé en 1 228 y S. Louis fait représenter au Pape , que si V empereur açoU réellement mérité détre déposé^ il n'aurait dû F être que dans un concile général^ c'est-à-dire au fond, par le. Pape mieux informé (i).
En 1 245 , Frédéric II est excommunié et déposé j au concile général de Lyon.
. En 1 335 , l'empereur Louis de Bavière , excommunié par le Pape> envoie des ambassadeurs à Rome , pour solliciter son absolution. Us y retournèrent pour le même objet en i338y accompagnés par cçux du roi de France. '
(i) On voit déji, dans U représentation de ce grand prince, le germe de l'esprit d^opposition qui s'est développé en France plutôt qu'ailleurs. Philippe*le-Bel appela de même du décret de fionififbe VU! au concile universel ; mais dans ces appels même, ces princes eonfessoient que tEglise universelle , comme dit Leibnitz, (ubi su p. ) a*foit reçt^ quelque autorité sur leurs personnes, autorité dont on abusoit alors à leur égard.
En i346, le Ptpe excommunie de nouveau Louis de BâWère, et de concert wto le roi dp France j il feit nommer Charies de Monrie, etc. (i)
Voltaire a fait un long chapitre pour établir que les Papes ont donné tous les royaumes d'Europe avec le consentement des rois et des peuples, fl cite un roi de Banemaick disant au Pape, en 1^2^ i Le roymune de Dane^ marckj comm^ pous le savez , très^mint Pére^ ne dépend que de F Eglise romaine à kufuelle ûpaye tribut , et non de Fempire (2).
Yoltaire continue ces mêmes détails dans le chapitre suivant y puis il écrit à la mai^ avec une profondeur étourdissante: Grande preuçe que ies Papes donnoient les roy^mmes^
Pour cette Ibis, ^ suis parfutement de aon avis. ï^s Papes donnoient tous les royawnes ^ donc, Us donnoient tous les royaumes • C'est un des plus beaux raisonnemens de Voltaire (3).
(i) TouB ces faits sont universeUement comme. Oa peift les vérifier sons les années qni leur appartieniveot dans Touvrage de Maimbourg, qui est bien fttt, His* toire de la décadence de tempire^ etc. ; dans ies AnnaSet dttalie, de Moratori ; et générafement, 4aas totts les nvres historiques relatifs à cette épo({ue.
(2) Voit.Essaisurlesmc»ars,etc.tom.lII,cb.LXIlI.
(3) Volt. ibid. cfa. LXIV.
Lui-même encore a cité ailleurs le puissant Gharles-Quint demandant au Pape une dispense pour joindre le titre de roi de Naples à celui d'empereur ( i ).
L'origine divine de la souveraineté, et la légitimité individuelle conférée et déclarée par le vicaire de Jésus-Christ, étoient des idées si enracinées dans tous les esprits , que Livon, roi de la petite Arménie , envoya faire hommage à l'empereur et au Pape en 1 242 , et il fut couronné à Mayence par l'archevêque de cette ville (2).
Au commencement de ce même siècle , Joannice , roi des Bulgares ,* se soumet k l*Eglise romaine , envoie des ambassadeurs à Innocent III, pour lui prêter obéissance filiale et lui demander la couronne royale , comme ses prédécesseurs Va\>oierd caUref ois reçue du Saint Siège (3).
En 1375, Démétrius , chassé du trône de Bufisie, en appela au Pape , comme au juge de tous les clu^tîeos (4)«
(1) Volt Essai sur les mœurs, etc. t III, ch. CXXIII. (a) Maimbourg, Histoire de la décad. etc« A. ia4a*
(3) Id. Hist. du Schisme des Grecs, tom. ll,.liv. IV,
(4) Vollaife , Ann. de lïmp. lom. i , p. 178.
Et pour terminer par quelque chose de plus frappant peut-être y rappelons que dans l€ XVI.* siècle encore, Henri VII, roi d'Angleterre , prince passablement instruit de ses droits, demandoit cependant la confirmation de son titre au Pape Innocent VII , qui la lui accordoit par une bulle que Bacon a citée (i)«
U n'y a rien de si piquant que de voir les Papes justifiés par leurs accusateurs qui ne s'en doutent pas. Ecoutons encore Voltaire : a Tout >» prince , dit-il, qui vouloit usurper ou recou* 9» vrer un dom^iine , s'adressoit au Pape « p comme à son maître... Aucun nouveau » prince n'osott se dire souverain , et ne poup voit être reconnu des autres princes sans la y> permission du ^ape ; et le fondement de toute D l'histoire du moyen âge , est toujours que y» les Papes se croient seigneurs suzerains de » tous les états , sans en excepter aucuh (2).»
Je n'en veux pas davantage ; la légitimité du pouvoir est démontrée. L'auteur des^L^tres sur rhistoire , plus animé peut-être contre les Papes que Voltaire même , dont toute la haine étoit pour ainsi dire superficielle , s'est vu
(i) Bacon , Hist de Henri VU, p. 29 de la trad. franc, (a) Voltaire, Easai sur les mceurê, tom.llI, ch. LXIV.
conduit au même résultat ^^c'est-à^^lire à justifier complètement les Papes , en croyant led accuser.
a Malheureusement, dit-il, presque tous 9 les souverains , par un aveuglement inconce* •> vable , travaiUoient eux-mêmes à accréditer » dans f opinion publique une arme qui n'a voit y» et qui ne pouvoit avoir de force que par cette » opinion. Quand elle attaquoit un de leurs » rivaux et de leurs ennemis , non-seulement » ils Fapprouvoient , mais ils provoqument » quelquefois l'excommunication ; et en se n chargeant eux-mêmes d'exécuter la sentence y» qui dépouilloit un souverain de ses ^tats , I» ils soumettoient les leurs à cette jturidiction » usurpée (i)* >^
Il cite ailleurs un grand exemple de ce droit public , et en l'attaquant , il achève de le justifier. « n sembloit réservé , dit-il , à ce fu- » neste traité ( la ligue de Cambrai ) de » renfermer tous les vices. Le droit d'excom- 9 munication, en matière temporelle, y fut » reconnu par deux souverains ; et il fut sti-^ » pulé que Jules fulmineroit un interdit sur
(0 UtUe$ $or rbistoire, tom. U , Mt XU , p. 4t3 , în^.&«
( 342 ) » Venise , si dans quarante jours elle ne ren-' n doit pas 6^ usurpations (i)* »
tt Voilà , djsoit Montesquieu , l'ÉPONGE qu'il n faut passer sur toutes les objections fsûtes » contre les «anciennes excommunications, i»
Combien le préjugé est aveugle, même chez les hommes les plus clairvoyans ! Cest la première fois peut -être qu'on argumente de l'universalité d'un usage contre sa lé^timité. Et qu'y a-t-il donc de sûr parmi les hommes , si la coutume, non contredite surtout, n'est pas la mère de la légitimité ? Le plus grand de tous les sophismes , c'est celui de transporter un système moderne dans les temps passés, et de juger sur cette règle les choses et les hommes de ces époques plus ou moins reculées* Avec ce principe , on bouleverseroit l'univers ; car il n'y a pas d'institution établie qu'on ne pût renverser par le même moyen , en la jugeant sur une théorie abstraite. Dès que les peuples et les rois étoient d'accord sur l'autorité des Papes, tous les raisonnemens modernes tombent, d'autant plus que la théorie la plus certaine vient à l'appui des usages anciens.
(i) Lettres sur Thisloire, toxn. lU, lettrt LXD, pag. ^33.
En portant un oeil philosophique aur k pouvoir fàdis exerce par les Papes ^ on peut se «leinander pourquoi il s^est déployé si tard dans le monde ? U y a deux réponses à cette question»
En premier lieu» le pouvoir pcmtifical^ à raison de son caractère et de son impor^ tance , étoit su)et plus qu'un autre à la loi universelle du développement ; or , m Ton réfléchit qu'il devoit durer autant que la religion même , on ne trouvera pas que sa matu* rite ait été retardée. T^a plante est une knage naturelle des pouvoirs légitimes. Considères l'arbre : la durée de sa croissance est toujours proportionnelle à sa force et à sa durée totale. Tout pouvoir constitué immédiatement dans toute la plénitude de ses forces et de ses attributs, est, far cela même, faux, éphémère et ridicule. Autant vaudroit imaginer un homme adulte-né.
En second lieu , il falloit que l'explosion de la puissance pontificale, s'il est permis de s'exprimer ainsi , coïncidât avec la jeunesse des souverainetés européennes qu'elle devoit christianiser.
Je me résume. Nulle souveraineté n'est illimitée dans toute la force du terme, et même nulle souveraineté ne peut l'être : toujours et partout elle a été restreinte de quelr
(344) que manière (i). La plus naturelle ^t la moins dangereuse , chez des nations surtout neuves et féroces, c'étoit sans doute une intervention quelconque de la puissance spirituelle.
L'hypothèse de toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de république universelle , sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel suprême ; cette hypothèse , dis-je , n'avoit rien de choquant, et pouvoit même se présenter à la raison, comme supérieure à Tinstitution des Amphicfyens. Je ne vois pas que les temps
(0 Ce qui doit s^entendre suivant rexplicaiion que j*ai donnée plus haut ( liv* II , cbap. III, pag. 221) ; c'est-à-dire qu*il n*y a point de souveraineté qui, pour le iionheur des hommes, et pour le sien surtout, ne •oit bornée de quelque manière; mais que, dans l'intérieur de ces bornes, placées coqnme il plait à Dieu » elle est toujours et partout absolue , et tenue pour infaillible. Et quand je parle de Texercice légitime de la souveraineté , je n'entends point ou je ne dis point Texercice /t/ite , ce qui iiroduiroit une ampbit>ologie dangereuse , 4 moins que , par ce dernier mot, on ne veuille dire que tout ce qu'elle opère dans son cercle est juste ou tenu pour tel : ce qui est la vérité. C'est ainsi qu'un tribunal suprême, tant qu'il ne sort pas de ses attributions , ^est toujours juste ; car c'est la mCme chose dans la pratique d*étre infaillible , ou de •e tromper tans appel.
jndHemes aient imaginé rien de meilleur, ni même d'aussi bon. Qui sait ce qui seroit arrivé si la théocratie , la politique et la science avoient pu se mettre tranquillement en équilibre , comme il arrive toujours lorsque les élémens sont abandonnés à eux-mêmes, et qu'on laisse faire le temps ? Les* plus aflfreuses calamités , les guerres de religion, la révolution française, etc. n'eussent pas été possibles dans cet ordre de choses ; et telle encore que la puissance pontificale a pu se déployer , et malgré l'épouvantable alliage des erreurs , des vices et des passions qui ont désolé l'humanité à des époques déplorables , elle n'en a pas moins rendu les services les plus signalés à l'humanité.
Les écrivains sans nombre, qui n'ont pas aperçu ces vérités dans l'histoire , savoient écrire sans doute , ils ne l'ont que trop prouvé ; mais certainement aussi , jamais ils n'ont su lire.