NUL DANGER DANS LES &UITES DE LA SUPRÉMATIE RECONNUE
Lisez les livras des protestants; vous y venez Tinfaillibiiité représentée comme un despotisme épouvantable qui enchaîne l'esprit humain , qui l'accable , qui le prive de ses facultés , qui lui ordonne de croire et lui défend de penser. Le préjugé contre ce vain épouvantail a été porté au point qu'on a vu Locke soutenir sérieusement que Us catholiques croimit à la présence sur la foi de Vinfailli' hilité du Pape ^.
La France n'a pas légèrement augmenté le mal en se rendant en grande partie complice de ces extravagances. Les exagérateurs allemands sont venus à la charge. Enfin , il s'est formé en delà des Alpes , par rapport à Rome , une opinion si forte, quoique très-fausse , que ce n'est pas ime petite entreprise que celle de faire seulement comprendre aux hommes de quoi il s'agit.
Cette épouvantable juridiction du Pape sur les esprits ne sort pas des limites du symbole des Apôtres ; le cercle, comme on voit , n'est pas immense , et l'esprit humain a de quoi s'exercer au dehors de ce périmètre sacré.
(1) cr Que l'idée de l'infaillibililëy et celle d'uuc cerluinc personne, TÎei»n nent à s'unir inséparablement dans l'esprit de quelques hommes, et bienu tôt vous les Terrez àvalee le dogme de la présence simultanée d'un même « corps en deux lieux différents, sans autre aulorilé que celle de la personne « infaillible qui leur ordonne de croire sans bxamkn. » [Loeke^ $ur VEntend, hum, lie, U, ehap. XXXlll, § XF//.) Les lecteurs français doivent être avertis qae ce passage ne se trouve que dans le texte anglais. Goste, quoique proteslaot, IroufaDt U niaiserie un peu forte^ refusa de la traduiro.
Quant à la discipline , elle est générale ou locale. La première n'est pas fort étendue ; car il y a fort peu de points absolument généraux et qui ne puissent être altérés sans menacer l'essence de la religion. La seconde dépend des circonstances particulières , des localités , des privilèges, etc. Mais il est de notoriété que sur l'un et sur l'autre point , le Saint-Siège a toujours fait preuve de la plus grande condescendance envers toutes les Eglises ; souvent même, et presque toujours il est allé au-devant de leurs besoins et de leurs désirs. Quel intérêt pourrait avoir le Pape de chagriner inutilement les nations réunies dans sa communion ?
Il y a d'ailleurs , dans le génie occidental , je ne sais quelle raison exquise, je ne sais quel tact délicat et sûr , (pli va toujours chercher l'essence des choses et néglige tout le reste. Cela se voit surtout dans les formes religieuses ou les rits, au sujet desquels l'Eglise romaine a toujours montré toute la condescendance imaginable. Il a plu à Dieu , par exemple , d'attacher l'œuvre de la régénération humaine au signe sensible de l'eau , par des raisons nullement arbitraires , très-profondes au contraire et trè&dignes d'être recherchées. Nous professons ce dogme, comme tous les chrétiens ; mais nous considérons qu'il y a de Veau dans une burette comme il y en a dans la mer Pacifique, et que tout se réduit au contact mutuel de l'eau et de l'homme , accompagné de certaines paroles sacramentelles. D'autres chrétiens prétendent que pour cette lilurgieon ne saurait se passer au moins d'un bassin; que si Vhomme entre dans Veau, il est certainement baptisé; mais que si Veau tombe sur rhomme, le succès devient très-doth teux. Sur cela on peut leur dire ce que ce prêtre égyptien ieur disait déjà il y a plus de vingt siècles : Fous n'êtes que des enfants! Du reste , ils sont bien les maîtres : personne
ne les trouble ; s'ils Voulaient même une rivière comme lei baptistes anglais , on les laisserait faire, pourvu qu'ils ne nous donnassent point leur rit de Pimmersion comme nécessaire à la validité de Pacte, ce qui ne peut être toléré.
L'un des principaux mystères de la religion cfarétiemie a pour matière essentielle le pain. Or , une oublie est du pain , comme le plus énorme pain que les hommes aient jamais soumis à la cuisson : nous avons donc adopté Vim- Uie. D'autres nations chrétiennes croient-elles qu'il n^y a pas d'autre pain proprement dit , que celm que nous mangeons à table , ni de véritable mandncation sans mastication? nous resiiectonsbeaucoup cette logique orientale ; et bien^ûrs que ceux qui l'emploient aujourd'hui , feront volontiers c(Mnme nous, dès qu'ils seront aussi avancés que nous , il ne nous vient pas seulement dans Pesprit de les troubler; contents de retenir pour nous Pazyme léger qui a pour lui l'analo^e de la pàque antique y celle de la prenkière pâque chrétienne , et la convenance pluâ forte peut-être qu'on ne pense , de consacrer un pain particulier à la <^lébration d'un tel mystère *.
Les mêmes amateurs de Pimmersion et du levain viennent-ils , par une fausse interprétation de PEcrîtùte et par une ignorance visible de la nature humaine , nous soutenir que la pro&nation du mariage en dissout le lieu? c'est dans le lait une exhortation formelle au crime. ITimporte, nous avons évité de condanmer expressément des frères qui s'obstinent , et dans Poccasion la plus solenndle, nous leur avons dit simplement ; Nou$ W)Ui pas-
(1) n Ta sans dire qae notre toWranoe mr cet article tÉppow, eomme dans le prêchent, qu'en retenant leur rit, ibM conteateront pa« la talidîtd da autre.
terom sous silence; tnais m nom de la raison eî de la faix, ne dites pas que nous n^y entendons rien*.
Après ces exemples et tant d'autres que je pourrais dtep, queUe nation , ea vertu de la suprématie romaine , pourrait craindre pour sa discif^ine et pour ses privilèges particuliers? Jamais le Pape ne refusera d'entendre tout le monde, ni surtout de satisfaire les princes en tout ce qui sera chrétiennement possible. Il n'y a point de pédanterie à Rome ; et s'il y avait quelque diose à craindre sur rariide de la complaisance , je serais porté à craindre Texcès plus que le défaut.
Malgré ces assurances tirées des considérations les plus décisives, je ne doute pas que le préjugé ne s'obstine; je ne doute pas même que de très-bons esprits ne s'écrient : « Mais si rien n'arrête le Pape , où s'arrêtera-t-ilP L'his- « toire nous montre comment il peut user de ce pouvoir ; « quelle garantie nous donne-t-on que les mêmes événe- « ments ne se rejMroduiront pas? »
A cette objecticm, qui sera sûrement faite , je réponds d'abord en général, <pie les exemples tirés de Thistoire contre les Papes ne prouvent rien , et ne doivent inspirer aucune crainte pour l'avenir, parce qu'ils appartiennent à un autre ordre de choses que celui dont nous sommes les tànoins. La puissance des Papes fut excessive par rapport à BouB , loiiqu'il était nécessaire qu'elle fôt tdle , et que rimi dass le mon^ ne pouvait la suppléer. C'est ce ({ue j'esp^e prouver , dans la suite de cet ouvrage , d'une inanimé qui satisfera tout juge impartisd.
Divisant ensuite par la pensée ces hommes qui redoutent de benne foi les entr^rises des Psqpes , les divisant,
(1) Sî ^is dixerit Eccletiam errare cùm docnit el docet» etc. GoDciL Trident. sesB. XXÏV, De malrimonio, can. Vïl.
dis-je^ en deux classes, celle des catholiques et celle des autres, je dis d'abord aux premiers : « Par quel aveugle- « ment, par quelle défiance ignorante et coupable, re- « gardez-vous TEglise comme un édifice humain , dont on « puisse dire: Qui le soutiendra P et $orï chef , comme un « homme ordinaire , dont on puisse dire : Qui h gara. deraP » C'est une distraction assez commune él cependant inexcusable. Jamais une prétention désordonnée ne pourra séjourner sur le Saint-Siège : jamais l'injustice et l'erreur ne pourront y prendre racine et tromper la foi au profit de l'ambition.
Quant aux hommes qui , par naissance ou par système, se trouvent hors du cercle catholique , s'ils m'adressent la même question : Qu^ est-ce qui arrêtera le Pape P je leur répondrai : tout ; les canons , les lois , les coutumes des nations, les souverainetés, les grands tribunaux , les as^ semblées nationales, la prescription, les représentations, les négotiations , le devoir , la crainte, la prudence, et par-dessus tout , l'opinion , reine du monde.
Ainsi , qu'on ne me fasse point dire que je vetix donc faire du Pape un monarque universel. Certes , je ne veux rien de pareil , quoique je m'attende bien à ce donc , argument si commode au défaut d'autres. Mais comme les fautes épouvantables , commises par certains princes contre la Religion et contre son dief , ne m'empêchent nullement de respecter , autant que je le dois, la monarchie temporelle, les fautes possibles d'un Pape contre cette même souveraineté ne m'empêcheraient point de le reconnaître pour ce qu'il est. Tous les pouvoirs de l'univers se limitent mutuellement par une résistance réciproque : Dieu n'a pas voulu établir une plus grande perfection sur la terre , quoiqu'il ait mis d'un côté assez de caractères pour faire rcconnaîti^e sa main. Il n'y a pas dans le monde uir
seul pouvoir en état de suj^rter les suppositions possl*bles et arbitraires ; et si on les juge par ce qu'ils peuvent faire (sans parler de ce cju'ils ont fait) , il £siut les abolir
Ions.
GHAFITIifi XEE.
tiOKTimjATION DU MÊHE SUJET. éCLAIRGISSEHElITS ULTE- RIEURS SUR l'infaillibilité.
Combien les hommes sont sujets à s'aveugler sur les idées les plus simples! L'essentiel pour diaque nation est de conserver sa discipline particulière , c'est-à-dire ces sortes d'usages qui , sans tenir au dogme , constituent cependant une partie de son droit public , et se sont amalgamées depuis longteihps avec lé caractère et les lois de la nadon, de manière qu'on ne saurait y toucher sans la troubler et lui déplaire sensibleitient. Or , ces usages , ces lois particulières ^ c'est ce qu'elle peut défendre avec «ne respectueuse fermeté » si jamais (par une pure suppoâtion) le Saint-Siège entreprenait d'y déroger; tout le monde étant d'accord que le Pape et l'Eglise même réunie à lui , peuvent se tromper sur tout ce qui n'est pas dogme ou fait do^atique ; en sorte que , sur tout ce qui intéresse véKtablement le patriotisme, les affections, les habitudes , et pour tout dire enfin , l'orgueil national, nulle nation ne doit redouter Tinfaillibilité pontificale qui ne s'applique qu'à des objets d'un ordre supérieur.
Quant au dogme proprement dit , c'est précisément sur ce point que nous n'avonsaucun intérêt de mettre en question l'infaillibilité du Pape. Qu'il se présente une de ces fpiestions de métaphysique divine , qu'il faille absolument porter à la décision du tribunal suprême : notre intéfêt
ti*est point qu'elle soit décidée de telle ou telle mauiièrei mais qu'elle le soit sans retard et sans appel. Dans Taffaire célèhre de Fénelon , sur vingt examinateurs romains , dix furent pour lui , et dix contre. Dans un concile universel , cinq ou six cents Evéques auraient pu se partager de même. Ce qui est douteux pour vingt hommes choisis, est douteux pour le genre humain entier. Ceux qui croient qu'en multipliant les voix délibérantes » on diminue le doute , connaiss^t peu l'homme , et n'ont jamais siégé au sein d'un corps délibérant. Les Papes ont condamné plusieurs hérésies pendant le cours de dix-huit siècles. Quand est-ce qu'ils ont été contredits par un concile universel? On n'en citera pas un seul ex^nple. Jamais leurs bulles dogmatiques n'ont été contredites qae par ceux qu'elles condamnaient. Le janséniste ne man* que pas de nommer celle qui le frappa, la trop fameuse buUe Unigenittis j conune Luther trouva sans^ doute tr(^ fameuse la buUe Ea^wrge^j Domine* Souvent on nous a dit que les conciles généraux son^ inutiles, puisque jamms Us iCofni ramené personne^ C'est par cette observation que S^arpi débute au commencement de son histoire du eondk de Trente. La remarque porte à faux ssms doute ; car le but principal, des conciles n'est point du tout de ramener les novateurs doQt l'étemelle obstination ne fîit jamais ignorée ; mais bien de les mettre dans ftur tort , et de tranquilliser les fid^es en assurant le dogme. La résipiscence des dissidents est une conséquence plus que douteuse , que l'Eglise désire ardemment sans trop l'espérer. Cependant j'admets l'objection , et je dis : Puisque ks eondleê généraux ne sont uHks ni à nous qui croyons, i aux novateurs qui refuseni de croire, pourquoi les as^ sembler?
Le despotisme sur la pensée, tant i*epro(,hé aux Pape»»
est une pure chimère. Supposons qu'on demande de no$ jours, dans TEglise, s^U y a une mi deux narres , un& ou deux personnes dans VHomme^Dieu; si smi ècrps est t&n-' \ tenu dans V Eucharistie par transsnibstantiaJtion oupaïf im» panation, etc. , où est donc le despotisme qui dit mU eu non sur ces questions? Le concile qui les déciderait , iiMmposerait-il pas , comme le Pape » un joug sur la peméB? Vindqpendance se plaindra toujours de l'un coihme de Tautre. Tous les appels aux conciles ne sont que des inventions de Tesprit de révolte , qui ne cesse d'inVoquer le concile contre le Pape , pour se moquer ensuite du concîte dès qu'il aura parlé comme le Pape ^ •
Tout nous ramène aux grandes vérités établie^^ H fie peut y avoir de société humaine sans govKveniemeiit » ti de gouvernement sans souveraineté^ ni de souveraineté sass infaillibilité ; et ce dernier (Nrivilége est si âbsoluiiietlt nécessaire , qu'on est forcé de supposa fiitfailiibiUté , même dans les souverainetés temporelles (où die n'est pas) y sous peine de voir l'association se dissoudre. L'Eglise ne demande rien de plus que les autres souiverainetés, quoiqu'elle ait au-dessus d^elles une immense supériorité ,
(1) « Nous croyons qa'il est permii d'appeler an Pépé àh fiita^ cencîle, « nonobstant les baUes de Pie II et de Jules II, qui l'ont défendu ; mais ces « appellations doi?^ être très-rares et pdur des causes trbs-gratbs. » (I^eory, nouT. Opusc. pag. 52.) Voilà d'abord un Nout dont l'Eglise cathodique doit tHIs^pen s'embarrasser : et d'ailleurs qu'est-ce Qu'une occarsion trèt-^aî6èf ^ta^ fribufaal en jugera? et en attendant que faudrà-t^il fain on croire? Lès conciles derrMil éité ëtâtills eommé un éHbkiHtd ¥i' gU 9t ordinaire, our4etiu$ du Papt, oonérc ce que dit 1« ittèttie Wl^t^, à la même page. C'est une chose bien étrange que de voir sur mi point é$ ceue importance Fleury réfuté par Mosheîm (Step, p. 22), comme nous STons TU un Bossuet sur le point d'être remis dans la droite route par les tenturiaUun de Magdebourg. (Sup, pag. 113.) Yoilà o& Ton est cohduit far l'enfle de dire Nous. Ce pronom est terrible en théologie.
puisque rinfaillibilité est d^un côté humainemeni suppù* 8ée j et de Tautre divinement promise. Cette suprématie indispensable ne peut être exercée que par un organe unique : la diviser , c'est la détruire. Quand ces vérités seraient moins incontestables , il le serait toujours que toute décision dogmatique du Saint-Père doit faire loi , jusqu'à ce qu'il y ait opposition de la part de l'Eglise. Quand ce phénomène se montrera , nous verrons ce qu'il faudra taire ; en attendant , on devra s'en tenir au jugement de Rome. Cette nécessité est invincible, parce qu'elle tient à la nature des choses et à l'essence même de la souveraineté. L'Eglise gallicane a présenté plus d'un exemple précieux dans ce genre. Amenée quelquefois par de fausses théories et par certaines circonstances locales à se mettre dans une attitude d'opposition apparente avec le Saint-Siège , bientôt la force des choses la ramenait dans les sentiers antiques. Naguère encore, quelques-uns de ses chefs , dont je fais profession de respecter infiniment les noms, la doctrine , les vertus et les nobles souf* frances , firent retentir l'Europe de leurs plaintes contre le pilote qu'ils accusaient d'avoir manœuvré dans un coup de vent, sans leur demander conseil. Un instant ils purent efirayer le timide fidèle,
Res est soUiciti plena timoris amor (1) {
mais lorsqu'on est venu enfin à prendre un parti décisif, l'esprit immortel àe cette grande Eglise , survivant , suivant Tordre , à la dissolution du corps ^ a plané sur la tête de ces illustres mécontents^ et tout a fini par le silence «t par la soumission.
(i) [OtU. Episi. I, l^;J
CaOAPITRE XX.
DBUVlàuS BXPUGATIOK SUft LA DISCIPLINE^ BT DIGRESSION