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CHAPITRE VI

POUVOIR TEMPOREL DE| PAPES. — GUERRES QU'iLS ORt SOUTENUES GOMBEE PRINCES TEMPORELS.

Cest une chose eurèmement remarquaUe, mais nullement ou pas assez remarquée, que jamais les Papes ne se sont servis de l'immense pouvoir dcAit ils sont en possession pour agrandir leur état* Qu'y avait-il de plus naturel, par exemple, et de plus tentadf pour la natui*e humsdne, que de se réserver une portion des provinces conquises par les Sarrasins, et qu'ils donnaient au premier occupant pour repousser le Croissant qui ne cessait de s'avancer? Cependant jamais ils ne l'ont iait, pas même à l'égard des terres qui les touchaient, comme le royaume des Deux-Siciles, sur lequel ils avaient des droits incontestables, au moios selon les idées d'alors, et pour lequel néanmoins ils se coor tentèrent d*une vaine suzeraineté, qui finit bientôt par la haquenéej tribut léger et purement nominal, que le mauvais goût du siècle leur dispute encore.

Les Papes ont pu faire trop valoir, dans le temps, cette suzeraineté universelle^ qu'une opinion non moins universelle ne leur disputait point. Ils ont pu exiger des hommages, imposer des taxes trop arbitrairement si l'on veut; je n'ai nul intérêt d'examiner ici ces diflfrents points. Mais toujours il demeurera vrai qu'ils n'ont jamaisichercbé ni saisi l'occasion d'augmenter leurs ^ts aux dépens de la justice , tandis qu'aucune autre souveraineté temporelle

n'échappa à cet anathème, et que dans ce moment méme^ *

avec toute notre philosophie, notre civilisation et nos beaux

livres, il n'y a peut-être pas une puissance européenne en

état de justifier toutes ses possessions, devant Dieu et la

raison. I

Je lis dans les Lettres sur Fhistoire, que les Papes ont quelquefois profité de leur puissance temporelle pour ^ugrnmier leurs propriétés * .

Mais le terme de quelquefois est vague ; celui de puis^ sance temporelle Test aussi, et celui de propriété encore I

davantage : j'attends donc qu'il me soit expliqué quand et i

comment les Papes ont employé leur puissance spirituelle ou leurs moyens politiques pour étendre leurs états aux dépens d'un propriétaire légitime.

En attendant que ce propriétaire dépouillé se présente, 1

nous n'observerons point sans admiration, que parmi tous ;

les Papes qui ont régné, dans le temps de leur plus grande influence, il n'y ait pas eu un usurpateur^ et qu'alors même qu'ils faisaient valoir leur suzeraineté sur tel ou tel état, ils '

s'en soient toujours prévalus pour le donner, non pour lO retenir.

Considérés même comme simples souverains, les Papes sont encore remarquables sous ce point de vue. Jules II, par exemple, fit sans doute une guerre mortelle aux Véni-^ tiens; mais c'était pour avoir les villes usurpées par la république.

Ce point est un de ceux sur lequel j'invoquerai avec confiance ce coup d'œil général qui doit déterminer le ju- ;

gement des hommes sensés. Les Papes régnent depuis le IX® siècle au mo^^ : or^ à compter de ce temps, on ne

(1) Eipril de rhisloîre, J^Ure XL. Paris, Nyon, 1803. in-8, tom. lî/ p. 399. i

DU PAPE. t^

trouvera dans aucune dynastie souv^aine plus de respect pour le territoire d'antrui, et moins d'envie d'augmenter le sien.

Gomme princes temporeb, les Papes égalent ou surpassent en puissance plusieurs têtes couronnées d'Europe. Qu'on examine les histoires des différents pays, on verra en général une politique toute différente de celle des Papes. Pourquoi ceux-d n'auraient-ils pas agi poUtiquemeni comme les autres? Cependant on ne voit point de leur côté cette tendance à s'agrandir qui forme le caractère distinctif et général de toute souveraineté.

Jules n, que je citais tout à l'heure, est, si ma mémoire ne me trompe point, le seul Pape quf^ait acquis un territoire par les règles ordinaires du droit public, en vwtu d'un traité qui terminait une guerre ^. 11 se fit céder ainsi le duché de Parme; mais cette acquisition, quoique non coupable , choquait cependant le caractère pontifical : eUe échappa bientôt au Saint-Siège. A lui seul est réservé l'honneur de ne posséder aujourd'hui que ce qu'il possédait il y a dix siècles. On ne trouve ici ni traités, ni combats, ni intrigues, ni' usurpations; en remontant on arrive toujours à une donation. Pépin, Gharlemagne, Louis, Lothaire, Henri Otton, la comtesse Mathilde, formèrent cet état temporel des Papes, si précieux pour le christianisme : mais la force des choses l'avait commencé» et cette opération cachée est un des spectacles les plus curieux de l'histoire.

n n'y a pas en Europe de souveraineté plus justifiable, •11 est permis de s'exprimer ainsi, que celle des Souverains

(1) El même encore, d'après une observation faite k Rome, on poorrait eontester cette exception nniqne ; Jules II n'ayant fait que re#ndiqner les droits légitimes du Saint-Siège sur le duché de Parme, droits qui déri- «aient incontestablement dea libéralités de Pépin ou de e^liùè de la comtesst tfatUlde.

Pontifes. Elle est comme la loi divine, jU9ii/ieata in semet'* ^sâ^. Mais ce qu'il y a de véritablement étonnant, c'est de voir les Papes devenir souverains sans s'en apercevoir, et même, à parler exactement, malgré eux. Une loi invisi^ ble élevait le siège de Rome, et l'on peut dire que le Chef de TEglise universelle naquit souverain. De l'échafaud des martyrs, il monta sur un trône qu'on n'apercevait pas d'abord, mais qui se consolidait insensiblement comme toutes les grandes choses, et qui s'annonçait dès son premier âge par je ne sais quelle atmo^hère de grandeur qui l'enviroDDait, sans aucune cause humaine assignable* Le Pontife romain avait besoin des richesses, et les richesses aflSuaient g il avait besoin d'écht, et je ne sais quelle splendeur extra-^* ordinaire partait du trône de saint Pierre, au point que déjà dans le IV® siècle l'un des plus grands seigneurs de Rome, préfet de la ville, disait en se jouant, au rapport de saint Jérôme : « Promettes-mot de me faire Evéque de Ho- « me^ et tout de suite je me ferai chrétien K » Celui qui parlerait ici d!avidité religieuse, d^tivaricef âOnfluencé sa^ cer dotale f prouverait qu'il est au niveau de son siècle, mais tout à feit au-dessous du sd^u Gomment peut-on concevoir une souversôneté sans richesses? Ces éeux idées sont une contradiction manifeste. Les richesses de l'Eglise romaine étant donc le signe de sa dignité et rinstrument nécessaire de son action légitime , elles furent l'œuvre de la Providence qui les marqua dès l'origine du sceau de la légitimité. On les voit, et l'on ne sait d'où elles viennent ;

(1) [p». xvni, 10.]

(2) Zaeearia. Ànti-Febron, Vindie. Tom. IV, dissert. IX, cap. III, p. 33. [Misorabilis PraiexUtus, qui desigaatufl consul est mortuus, humo ucrile^s et idolomm cullor, solebat ludens beato papœ Daq^so dicere : Faeiêe mê Bornants urbis Epiteopum , et ero prêêinus ehrittianuéi S. Qieron. Bpitt, XXXTUI, ediU MarlianaY.]

on les voit, et personne ne se plaint. C'est le respect, c^est Tamour, c^est la piété, c'est la foi qui les ont accumulées. De là ces vastes patrimoines qui ont tant exercé la plume des savants. Saint Grégoire, à la fin du VI® siècle, en possédait vingt-trois en Italie, et dans les lies de la Méditerranée^ en Illyrie, en Dalmatie^ en Allemagne et dans les Gaules ^ La juridiction des Papes sur ces patrimoines porte un caractère singulier qa^on ne saisit pas aisément à travers les ténèbres de cette histoire , mais qui s'élève néanmoins visiblement au-dessus de la simple propriété. On voit les Papes envoyer des officiers, donner des ordres et se faire obéir au loin, sans qu'il soit possible de donner un nom à cette suprématie dont en effet la Providence n'avait point encore prononcé le nom*

Dans Rome , encore païenne , le Pontife romain gênait déjà les Césars. Il n'était que leur sujet ; ils avaient tout pouvoir contre lui , il n'en avait pas le moindre contre eux : cependant ils ne pouvaient tenir à côté de lui. On lisait sur son front le caractère (f un sacerdoce si éminent , que T empereur , qui portait parmi ses titres celui de Sou^ verain Pontife y le souffrait dans Rome avec plus âimpatience qu^il ne souffrait dans les armées un César qui lui disputait Vempire ^. Une main cachée les chassait de la eiTZe étemeïk pour la donner au chef de V Eglise étemdle. Peut-être que, dans l'esprit de Constantin , un commen-

(f ) Yoy. la dissertation de l'abbë Genni à la fin du lirre do cardinal Orii, Délia origine del dominio e délia eovranità de'rom, Pontefiei tovra gli tUUi loro ienq^almente eoggetti. Roma, Pa^Iiarini, m-12, 1754t p. 306 à 309. Le patrimoine appelé d«i Alpes CotOennee, était immense; il contenait Gènes et tonte la côte maritime jusqu'aux frontièreé de France. Toyez les autorités. Ib.

(2) Bossuet. Lettre pastor. sor la comman. pascale, N. lY, em C$p* epitU U ad Àni.

cernent de foi et de respect se mêla à la gène dont je parle ; mais je ne doute pas un instant que ce sentiment n'ait influé sur la détermination qu'il prit de transporter le siège de l'empire, beaucoup plus que tous les motife politiques qu'on lui prête : ainsi s'accomplissait le décret du Trés^HatU ^. La même enceinte ne pouvait renfermer l'empereur et le Pontife. Constantin céda Rome au Pape* La conscience du genre humain qui est infaillible ne l'entendit pas autrement, et de là naquit la fable de la donation, qui est très-vraie* L'antiquité, qui aime assez voir et tOQcher tout , fit bientôt de V abandon ( qu'elle n'aurait pas même su nommer ) une donation dans les formes. Elle la vit écrite sur le parchemin et déposée sur l'autel de saint Pierre» Les modernes crient à la fausseté, et c'est rinnocence même qui racontait ainsi ses pensées ^. Il n'y a donc rien de si vrai que la donation de Constantin. De c^ moment on sent que les empereurs ne sont plus chez eux à Rome. Ils ressemblent à des étrangers qui de temps eu temps viennent y loger avec permission. Mais voici qui est plos étonnant encore : Odoacre avec ses Hérules vient mettre fin à l'empire d'Occident ^ en 475 ; bientôt après les Hernies disparaissent devant les Goths ^ et ceux-ci à lem* tour cèdent la place aux Lombards^ qui s'emparent du royaume d'Italie. Quelle force , pendant plus de trois sièdes^ empêchait tous les princes de fixer d'une manière

(1) Iliade, I, 5.

(2) Ne Toyait-elle pas «isfsi un Ange qui effrayait Attila devant saint L(fon? Nous n'y voyons, nous autres modernes, que Vatcendaniàn Pontife ; mais conuBent peindie un atcendant ? Sans la langue pittoresque des hommes du Y* siècle, c'en ^tait fait d*un chef-d'œuvre de Baphaèl; au r<psle, nous sommes tout d'accord sur le prodige. Un aicendant qui arrête Auila est bien evssi surnaturel qu'un Ange ; et qui sait même si ce sont ^vux choses 7

stable leur trftne à Rome ? Quel bras les repoussait à Mihn^ à Pavie^ à Ravenne , etc. ? C'était la donation qui agissait sans cesse ^ et qui partait de trop haut pour n'être pas eiécutée.

Cest im point qui ne saurait être contesté , que les Papes ne cessèrent de travailler pour maintenir aux empereurs grecs ce qui leur restait de l'Italie contre les Goths^ les Hérules et les Lombards. Ils ne négligeaient rien pour inspirer le courage aux exarques et la fidélité aux peuples; ils conjuraient sans cesse les empereurs grecs de venir au secours de l'Italie ; mais que pouvait-on obtenir de ces misérables princes P Non-seulement ils ne pouvaient rien faire pour l'Italie^ mais ils la trahissaient systématiqaemrat, parce qu'ayant des traités avec les barbares qui les m^açaient du côté de Constantinople , ils n'osaient pas les inquiéter en Italie. L'état de ces belles contrées ne peut se décrire et fait encore pitié dans Thistoire. Désolée par les barbares , abandonnée par ses souverains , l'Italie ne savait plus à qui elle appartenait , et ses peuples étaient réduits au désespoir. Au milieu de ces grandes calamités, les Papes étaient le refuge unique des malheureux ; sans le vouloir et par la force seule descirconstances, les Papes étaient substitués à l'empereur , et tous les yeux se tournaient de leur côté. Italiens, Hérules , Lombards , Français , tous étaient d'accord sur ce point. Saint 6rég<»re disait déjà de son temps : Quiconque arrive à la place que f occupe est accablé par les affaires , au point de douter souvent s'il est prince ou Pontife *•

0) Hoc in loco q*jîsqnîs pastor dicitar, curis exterioribns graTÎter occo- |»atur, iU utsspè incertum sil utriim paslori^ olBcium an terieni procerîs •gat. Lib. I, episl. 25, al. 24, ad Joh. epifc. C P. el cal. wrieia. Pair. f^Orsi, d«nfl le livre cild, pr^f. p. xi».

En plusieurs endroits de ses lettres , on le voit Cure le râe d^nsi administrateur souverain. Il envoie , par exemple , un gouverneur à Nepi , avec injonction au peuple de lui obéir comme au Souverain Pontife lui-même : ailleurs il dépêche un tribun à Naples , chargé de la garde de cette grande ville ^. On pourrait citer un grand nombre d'exemples pareils. De tous côtés on s'adressait au Pape ; toutes les affidres lui étaient portées : insensiblement enfin , et sans savoir comment , il était devenu en Italie , par rapport à Tempereur grec , ce que le maire du palais était en France à Tégard du roi titulaire.

Et cependant les idées d'usurpation étaient si étrangères aux Papes , qu'une année seulement avant l'arrivée de Pépin en Italie, Etienne II conjurait encore le plus méprisable de ces princes (Léon l'Isaurien ) de prêter l'oreille aux remontrances qu'il n'avait cessé de lui adresser pour rengager à venir au secours de l'Italie \

On est assez communément porté à croire que les Papes passèrent subitement de l'état particulier à celui de souverain , et qu'ils durent tout aux Garlovingiens. Rien cependant ne serait plus faux que cette idée. Avant ces fameuses donations qui honorèrent la France plus que le Saint- Siège, quoique peut-être elle n'en soit pas assez persuadée, les Papes étaient souverains de fait , et le titre seul leur manquait.

Gi^oire II écrivait à l'empereur Léon : c VOceideni « entier a les yeux tournés sur notre humilité; »•• il nous • regarde conune l'arbitre et le modérateur de la tran-

(1) Lib. II, epiit. XI, al. VUI ad Nepes. ibid. pag. xx.

(2) Sepncans imperialem dementiam al Juxtà id qnodataspIÙA leripierat, com ex«mta ad tuendaa baa lialis partes modis omnibus adTenint» Mo. Cinast. le biblioth. t\U dans la dissert, de Cemaï, ibid. p. 208.)

« quiUité publique*. •• Si vous osiez en faire l'essai , vous « le trouveriez prêt à se porter même où vous êtes poury « venger les injures de vos sujets d^ Orient. »

Zacharie , qui occupa le siège pontifical de 741 à 752, envoie une ambassade à Rachis , roi des Lombards, et stipule avec lui une paix de vingt ans ^ en vertu de laqudh Umte Vltdie fut tranquille*

Grégoire II , en 726, envoie des ambassadeurs à Charles l^lartel^ et traite avec lui de prince à prince ^.

Lorsque le Pape Etienne se rendit en France , Pépin vint à sa rencontre avec toute sa famille et lui rendît ies honneurs souverains ; les fils du roi se prosternèrent devant \ Pontife. Quel Évéque, quel Patriarche de la chrétienté aurait oser prétendre à de telles distinctions ? En un mot, les Papes étaient maîtres absolus , souverains de fait, ou, pour s'exprimer exactement , souverains forcés , avant toutes les libéralités carlovingiennes ; et pendant ce temps même , ils ne cessaient encore , jusqu'à Constantin Copronyme , de dater leurs diplômes par les années des empereurs , les exhortant sans relâche à défendre l'Italie, à respecter l'opinion des peuples , à laisser les consciences en paix ; mais les empereurs n'écoutaient rien , et la dernière heure était arrivée. Les peuples d'Italie , poussés au désespoir, ne prirent conseil que d'eux-mêmes. Abandonnés par leurs maîtres , déchirés par les barbares , ils se choisirent des chefs et se donnèrent des lois. Les Papes devenus ducs de Rome , par le fait et par le droit ^ ne pouvant plus résister aux peuples qui se jetaient dans leurs bras , et ne sachant plus comment les défendre oon-

(1) On pealToir tons ces fitits àéxMH dans l'onTrage du cardinal Orsi qnf a épuise la matière. Je ne puis insister que sur Ses Tërilés générales et ^r les iraiU let plus marquanU.

tre les Darbares , tournèrent enfin les yeux sur les princes français* ,

Tout le reste est connu. Que dire afirès Baronius^ Pagi^ le Coinle , Marca , Tbomassin , Muratori , Orsi , et tant d'autres qui n'ont rien oublié pour mettre cette grande époque de l'histoire dans tout son jour? J'observerai seulement deux choses suivant le plan que je me suis tracé :

1® L'idée de la souveraineté pontificale antérieure aux donations carlovingiennes était si universelle et si incontestable^ que Pépin, avant d'attaquer Âstolphe, lui envoya plusieurs ambassadeurs pour l'engager à rétablir la paix et à restituer hs propriétés de la sainte Eglise de Dieu et de la^épubligue romaine; et le Pape de son côté conjurait le roi lombard , par ses ambassadeurs , de restituer de bonne volonté et sans effusion de sang les profriétés de la sainte Eglise de Dieu et de la république des Romains * ; et dans la fameuse charte Ego Ludovicus , Louis le Débonnaire énonce que P^in et Charlemagne mmmt depuis^longtemps , par un acte de donation y restitue V exarchat au bienheureux Jpôtre et aux Papes ^.

Imagine-t-on un oubli plus complet des empereurs grecs, une ocmfession plus claire et plus explicite de la souveraineté romaine?

Lorsque les armes françaises eurent ensuite écrasé les

Lombards et rétabli le Pape dans^tous ses droits, on vit

(1) Ut pacificè sine alla sanguinis effusione, propria S. Dei Ecelesiie ft reipnblic» rom. beddant jara. Et plas haut, rbstitubnoa jura. Orsi, <6td., chap. yn, p. 94, d'après Anastase le bibliothécaire.

(2) Exarcfaatom qoem. Pipinus rex et genitor noster Garolus.

inperator, B. Petro etprœdeeesioiibiuTestris jàm dudùm per donationis paginam REsriTirBRoin'. Celte pièce est imprimée tout ao long dans la nouvelle édition des Annales di cardinal Baroniof, tom. XIII, p. 627. (Orsi, <*«Vf.,cap. X, p.204,)

arriver en France les^ ambassadeurs de Fempereur grée qui venaient se plaindre , et « d'un air incivil , proposer « à Pépin de rendre ses conquêtes. » La cour de France se moqua d'eux , et avec grande raison. Le cardinal Orsi accumule ici les autorités les plus graves pour établir que les Papes se conduisirent dans cette occasion selon toutes les règles de la morale et du droit public. Je ne répéterai point ce qui a été dit par ce docte écrivain, qu^cHi est libre de consultera II ne parait pas d'ailleurs qu'il y ait des doutes sur ce point.

2® Les savants que j'ai cités plus haut , ont employé beaucoup d'érudition et de dialectique pour caractériser avec exactitude le genre de souveraineté que les empereurs français établirent à Rome , après l'expulsion des Grecs et des Lombards. Les monuments semblent assez souvent se contrarier, et cela doit être. Tantôt c'est le Pape qui commande à Rome, et tantôt c'est l'empereur. C'est que la souveraineté conservait beaucoup de cette mine ambiguë que nous lui avons reconnue avant l'arrivée des Carlovingiens. L'empereur de C. P. la possédait de droit ; les Papes , loin de la leur disputer, les exhortaient à la défendre. Ils prêchaient de la meilleure foi l'obéissance aux peuples, et cependant ils faisaient tout. Après le grand établissement opéré par les Français , le Pape et les Romains , accoutumés à cette espèce de gouvernement qui avait précédé, laissaient aller yolontiers les affaires sur le même pied. Us se prêtaient même d'autant plus aisément à cette forme d'administration , qu'elle était soutenue par la reconnaissance, par l'attachement et par la saine politique. An milieu du bouleversemoit général qui marque cette triste mais intéressante époque

(1) Orsî, ibid. cap. VII, p. 10» cl sf^f.

de l'histoire, Fimmeiise quantité cjie brigands que sup^ pose un tel ordre de choses , le danger des barbares tou* jours aux portes de Rome , l'esprit républicain qui commençait à s'emparer des têtes italiennes ; toutes ces causes réunies, dis-^je, rendaient Fintervention des empereurs absolument indispensable dans le gouvernement des Papes. \ Mais à travers cette espèce d'ondulation , qui semble balancer le pouvoir en sens contraire , il est aisé néanmoins de reconnaître la souveraineté des Papes qui est souvent protégée, quelquefois partagée de fait, mais jamais effacée* Ils font la guerre , ils font la paix ; ils rendent la justice, ils punissent les crimes, ils frappent monnaie , ils reçoivent et envoient des ambassades : le fait même qu'on a voulu tourner contre eux dépose en leur faveur ; je veux parler de cette dignité de patrice qu'ils avaient conférée à Charlemagne, à Pépin, et peut-être même à Charles Martel ; car ce titre n'exprimait certainement alors qm la plus haute dignité dont un homme peut jouir

sous un MAITRE ^

Je crains de me laisser entraîner ; cependant je ne dis que ce qui est rigoureusement nécessaire pour mettre dans tout son jour un point des plus intéressants de l'histoire. La souveraineté , de sa nature, ressemble au Nil ; elle cache sa tête* Celle des Papes seule déroge à la loi univer« selle. Tous les éléments en ont été mis à découvert , afin qu'elle soit visible à tous les yeux , et vincat cùm fudicu" tur. Il n'y a rien de si évidemment juste dans son origine

(1) Patricn lUçti illo seculo et saperioribus, qui provincîas cum tummà inclorilate, sab principam impcrio adminislrabant. (Marca, de Concord. saeerd. et imp. U 12.) Marca donne ici la formule du serment qne prêtait 'c palrice ; et le cardinal Orsi la copiëe, ch. II, p. 23. Il est remarquable 1*1 à la sDÎte de cette ct^r^inonie, le patrice recevait le inantean royal et It liadème: (Mantum cl aureura circulum in capite.) Ibid* p. 27.

que cette souveraineté extraordinaire. L'incapacité, If bassesse^ la férocité des souverains qui la précédèrent ; l'insupportable tyrannie exercée sur les biens , les personnes et la conscience des peuples ; l'abandon formel de ces mêmes peuples livrés sans défense à d'impitoyables barbares ; le cri de l'Occident qui abdique l'ancien maître ; la nouvelle souveraineté qui s'élève > s'avance et se substitue à l'ancienne sans secousse , sans révolte , sans effusion de sang , poussée par une force cachée^ inexplicable^ invincible, et jurant foi et fidélité jusqu'au dernier instant à la faible et méprisable puissance qu'elle allait remplacer ; le droit de conquête enfin obtenu et solennellement cédé par l'un des plus grands hommes qui ait existé^ par un homme si grand que la grandeur a pénétré son nom^ et que la voix du genre humain l'a proclamé grandeur au lieu de grand : tels sont les titres des Papes, et l'histoire ne présente rien de semblable.

Cette souveraineté se distingue donc de toutes les autres dans son principe et dans sa formation. Elle s'en distingue encore d'une manière éminente, en ce qu'elle ne présente point dans sa durée , comme je l'observais plus haut, cette soif inextinguible d'accroissement territorial qui caractérise toutes les autres. En effet, ni par la puissance spirituelle, dont elle fit jadis un si grand usage^ ni par la puissance temporelle dont elle a toujours pu se servir comme tout autre prince de la même force, on ne la voit jamais tendre à l'agrandissement de ses étau par les moyens trop familiers à la politique ordinaire. De manière qu'après avoir tenu compte de toutes les faiblesses humaines, il n'en reste pas moins dans l'esprit de tout sage observateur l'idée d'une puissance évidenunent as* sistée.

Sur les guerres soutenues par les Papes , il faut avani

tout bien expliquer le ^ mot de puissance Ufmporelk. Il est équivoque , comme je Fai dit plus haut ; et en effet il exprime chez les écrivains français^ tantAt Faction exercée sur le temporel des princes en vertu du pouvoir spi' rituel , et tantôt le pouvoir temporel^ qui appartient au Pape comme souverain , et qui Fassimile parfaitement à tous les autres.

Je parlerai ailleurs des guerres que Fopinion a pu mettre à la charge de la puissance spirituelle. Quant à celles que les Papes ont soutenues comme simples souverains ^ il semble qu'on a tout dit en observant qu'ils avaient précisément autant de droit de faire la guerre que les autres princes ; car nul prince ne saurait avoir droit de la faire iDJustement , et tout prince a droit de la faire justement. Il plut aux Vénitiens, par exemple, d'enlever quelques villes au Pape Jules II, ou du moins de les retenir contre ioutes les règles de la justice. Le Prince-Pontife , l'une des plus grandes têtes qui aient régné, les en Gt cruellement repentir. Ce fut une guerre comme une autre , mie affaire temporelle de prince à prince , et parfaitement étrangère à Thistoire ecclésiastique. D'où viendrait donc au Pape le singulier privilège de ne pouvoir se défendre? Depuis quand un souverain doit-il se laisser dépouiller de ses états sans opposer de résistance? Ce serait une thèse toute nouvelle et bien propre surtout à donner des encouragements au brigandage , qui n'en a pas besoin.

Sans doute c'est un très-grand mal que les Papes soient forcés de faire la guerre : sans doute encore Jules II , qui s'est trouvé sous ma plume , fut trop guerrier ; cependant l'équité l'absout jusqu'à un point qu'il n'est pas aisé de déterminer. « Jules , dit l'abbé de Feller , laissa échapper « le sublime de sa place ; il ne vit pas ce que voient si « bien aujourd'hui ses sages successeurs^ que le Pontife

« romain est le père commun , ei qa^il doit être Tarbitre « de la psiXj non le flambeau de la guerre^ »

Oui , lorsque la chose est possible ; mais dans ces sortes de cas la modération du Pape dépend de celle des autres puissances. S'il est attaqué, de quoi lui sert sa qualité de Pêrc commun ? Doit-il se borner à bénir les canons pointés contre lui? Lorsque Buonaparte envahit les états de l'Eglise, Pie YI lui opposa une armée : Impar eongresms JekiSi! Cependant il maintint Thonneur de la souveraineté, et Ton vitflotter ses drapeaux. Mais si d'autres princes avaient eu le pouvoir et la volonté de joindre leurs armes à celles du Saint-Père, le plus violent ennemi du Saint-Siège eût-il osé blâmer cette guerre et condamner chez les sujets du Pape ces mêmes efiorts qui auraient illustré fioas les autres hommes de Tunivers?

Tous les sermons adressés aux Papes sur le rôle pacifique qui convient à leur caractère sublime, me paraissent donc hors de propos, à moins qu'il ne fût question de guerres offensives et injustes ; ce qui, je crois ^ ne s'est pas vu, ou s'est vu du moins assez rarement pour que mes propositions générales n'en soient nullement ébranlées.

Le caractère, il faut encore le dire, ne saurait jamais être totalement effacé chez les hommes. La nature est bien la maîtresse de mettre dans la tête et dans le cœur d'uo Pape le génie et Tascendant d'un Gustave-Adolphe ou d'un Frédéric II. Que les chances de l'élection portent sur le trône pontifical un Cardinal de Richelieu , diffidlement il s'y tiendra tranquille. Il Êmdra qu'il s'agite , il faudra qu'il montre ce qu'il est : souvent il sera roi sans être Pontife, et rarement même il obtiendra de lui d'être Pontife sans être roi. Néanmoins dans ces oocasions Hiéme, à travers

(1) Fellcr, Dict. hist. art. Jukt IL

les âans de la souveraineté, on pourra sentir le Pontife. Prenons, par exemple, ce même Jules II, celui de tous les Papes , si je ne me trompe , qui semble avoii* donné le plus de prise à la ci^itique sur Tarticle de la guerre^ et comparons-le avec Louis XII , puisque Thistoire nous les présente dans une position absolument semblable, l'un au siège de la Mirandole^ l'autre au siège de Peschiera pendant la ligue de Gsmibrai. « Le bon roi, le père du « peuple, honnête homme chez hii^ , ne se piqua pas de tt faire usage envers la garnison de Peschiera de ses « maximes sur la clémence K Tons les habitants furent pas- « ses au fil de l'épée ; le gouverneur André Riva et son « fils furent pendus sur les nmrs^. »

Voyez au contraire Juks II au siège de la llirandole ; il accorda sans doute plusieurs choses à sou caractère moral , et son entrée par la brèche ne fiit pas extrêmement ponti* ficale ; mais au moment où le canon eut &it silence , il n'eut plus d'ennemis , et Thistorien anglais du pontificat de Léon X nous a conservé qudques vers latins où le poète dit élégamment à ce Pape guerrier : « A peine la guerre « est déclarée que vous êtes vainqueur ; mais chez vous le t pardon est aussi prompt que la victoire. Combattre, « vaincre et pardonner , pour vous c'est une même chose*

(l)yoluire» Essai sur les mœurs, etc. lom. III, chap. CXU. Ce Irait malicieux mérite atlentioo. Je ne Tante point la cuirasse de Jules II, <{uoiqne celle de Ximenès ait mëritë quelque louange; mais je dis qu'ayant de léTir contre la politique de Jules II» il faut bien examiner celle qu'il fut oblige de combattre. Les puissances du second ordre font ce qu'elles peu* ▼ent. On les juge ensuite comme si eUes aTaient fait ce qn'dles ont touIu. 11 n'y a rien de si commun et de si injuste.

(2) Hist. de la ligue de Cambrai, lit. I, c. XXY.

(3) Life and Pontificale of Léo the lenlh, by M. William Roseoe. Lon- ^D. Ai'Orcery. in-8., 1805, tom. II, cbap. YIII, p. 68

^ Un jour nous donna la guerre; lelendemam la vit finir, « et votre colère ne dura pas plus que la guerre. Ge nom « de Jute porte avec lui quelque chose de divin ; il laisse « douter si la valeur remporte sur la clémence * •»

Bologne avait insulté Jules II à l'excès : elle était ailée jusqu'à fondre les statues de ce Pontife altier ; et cependant après qu'elle eut été obligée de se rendre à discrétion, il se contenta de menacer et d'exiger quelques amendes; et bientôt Léon X, alors cardinal , ayant été nommé légat dans cette ville ^ tout demeura tranquille ^ . Sous la main de Maximilien, et même du ban Louis XII , Bologne n'en aurait pas été quitte à si bon maildié*

Qu'on lise l'histoire avec attention, comme sans préjngé, et l'on sera frappé de cette difiérence , même chez les Papes Us moins Papes, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Da reste, tous ensemble, comme princes y ont eu les mêmes droits que les autres princes, et il n'est pas permis de leur &ire des reprodies sur leurs opérations politiques , quand même ils auraient eu le malheur de ne pas faire mieux que leurs augustes collègues* Mais si l'on remarque , au sujet de la guerre en particulier , qu'ils l'ont faite moins qae les autres princes, qu'ils l'ont faite avec plus d'humanité, qu'ils ne l'ont jamais recherchée ni provoquée, et que du moment où les prmces, par je ne sais quelle convention ta*

(1) Yix bellmn indictom est quùm TÎnds, Dec citiùs tîi Vincere qnàm pareas : h»e tria agis pariter. Una dédit bellum, bellam Inx nutalH iina^

Nec tibi quàm beHum longior ira fuit.

Hoc nomen diTinam aliqnid fert secuin, et ntrùmât Mitior anne id^m fortior, ambigitor»

(GasanoTa, post expagnationem Mirandula. 21 jon. 1511 ; H. Aascw, ièid. p. 85.)

(S) RoMoe, ibiâ. chap. IX, p. 128.

€he qui mérite qudque attention , semblent s*ètre aceordé^ à reconnaître la neotralité des Papes , on n'a plus trouvé ceux-ci mêlés dans les intrigues ou opérations guerrières; on ne saurait disconvenir que , même dans Tordre politique, ils n'aient maintenu la supériorité qu'on a droit d'attendre de leur caractère religieux» Eu un mot, il est arrivé qudquefois aux Papes j considérés comme princes temporels ^ ient fasse conduire mieux ^ les autres. C'est le seul reproche qu'on puisse leur adresser justement ; le reste est calomnie*

Hais ce mot de quelquefois désigne des anomalies qui ne doivent jamais être prises en cotisidératiôn. Quand je dis, par exemple, que les Papes, comme princes temporels, n'ont jamais provoqué la guerre, je n'entends pas répondre de chaque fait de cette longue histoire examinée ligne par ligne; personne n'a droit de l'exiger de moi. Je n'insiste , sans convenir inutilement de rien , je n'insiste , dis-je , que snr le caractère général de la souveraineté pontificale. Pour la juger sainement, il faut t'egarder d'en haut et ne voir que l'ensemble. Les myopes ne doivent pas lireThistoire : ils perdent leur temps.

Mais qu'il est difficile de juger les Papes sans préjugés ! Le XVI® siècle alluma une haine mortelle contre le Pontife ; et l'incrédulité du nôtre , fille alùée de la réforme , ne pouvait manquer d'épouser toutes les passions de sai mère. De cette coalition terrible est née je ne sais quelle antipathie aveugle qui refuse même de se laisser instruire , et qui n'a pas encore cédé, à beaucoup près, au scepticisme universel. En feuilletant les papiers anglais^ on démeure fi^p)^ d'étonnément à la vue des inconcevables erreurs qui occupent encore des têtes d'ailleurs très-saines et très-estimables.

A l'époqiie des fameux dobnts qui eurent Hou en l'annt^ nu PAPE. r;^

1S06, au parlement d'Angleterre, sur ce qu'on appelait Vémàndpaiim des Catholiques , un membre de la chambre haute s'esiprimait ainsi , dans une séance du mms de mai :

« Je pense, et hêke je suis certain , que le Pape n*est « juhme misérable marionnette entre les mains de l'usurm pateur du trône des Bourbons; qu'il n'ose pas Mrele m moindre mouvement sans Tordre de Napoléon ; et que « si ce dernier lui demandait une bulle pour animer les « prêtres irlandais à soulever leur troupeau contrôle gou- « vemement , il ne la refuserait point au despote^ • »

Hais l'encre qui nous transmit cette certitude curieuse était à peine sèche, que le Pape, sommé avec tout l'ascendant de la terreur de se prêter aux vues générales de Buonaparte contre les Anglais, répond ^'éttmt le Pare eonrnun de tomles chrétiens, il ne peut avoir éPennemis parmi eux^; et plutôt que de plier sur la demande d'une fédération d'abord directe , et aisuite indirecte contre l'Angleterre, il se laisse outrager , chasser^ emjrâonner : il commuée enfin ce long martyre qui l'a rendu si recommandabte à l'univers entier.

(1) I thÎBg, nay, Jam certain that tJU Popé is the misérable pnppet ol ihe usurper of the throne of the Bourbons, that he dar<» not raoTe bat by Napoleon's command ; and shonld he order him to influence the Iriah pnesti to rose their flocks to rebeUion, he could not refuse to obey the despot. (Parliamentary debates. Vol. lY. London, 1805, in-8. €fA. 726.)

Ce ton colérique et insultant a ]ieu d'étonner dans la bouche d^un pair; car c'est une règle gënërale, et quo je recommande h TattentioB partîcalière de tout Tëritable obserrateur, qu'en Angleterre la haine contre It Pape et le système catholique est en raison inftrse de la dîgnîtë intriosèque des personnes. 11 y a des exoeptions sans doute, mais pco ftar sapp«rt à la masse.

(2) Yoyez la note du Cardinal secrétaire d'état, datée du palais Quirinal, le i9 atril 1808, en réponse à cette de M. Le Febyre, chargé des afTairei de France.

HmtBû^t si j'avais rhoimeor dViUrsetenu* çf^ mlaHe séb^ur de la Grande-Bretagne, qui pense U qfU es$ m0me certain qvud le Pape n'est qu'une misérable ini^rioimeUe aux ocdres des brigands qui veulenl; remployer , je lui de* manderais avec la franchise et les égards qa'on 4pît à nn homme de sa sorte; je lui demanderais, dis-je, non pas œ qu'il pense du Pape , mais ce qu'il pense de lui-même eu jse rappelant ce discours.

CBAPITBE Vil,

OBJETS QUS S£ FROVOSÊRErrT LES ANCIENS PAPES DANS lEORS CONTESTATIONS AYEG LES SOUVERAINS.

Si l'on examine, sur la règle incQ9testa))le que nous avons établie , la conduite des Papes peodaiiit la longqe lutte qu'ils ont soutenue contre la puissai&ce temporelle , on trouverai qu'ils se sont proposé trois buts, invariablerom suivis avec toutes les forces dcmt ib ont pu disposer en leur double qualité : 1^ inâ>ranlable maintien des i(Ms du marjs^e contre toutes les auaques du libertinage toutpuissant; 2^ conservation des droits de i'Eg&e et des iQo3irss$|oardotdes; 3"" liberté de Pltadie.

ARTiaE F

Sainteté des MarîageSé

tin grand adversaire des Papes, qui s'est beaucoup plaint du scQndàle des excommunications , observe que c^étaieni toujours des mariages faits ou rompus qui ajoutaient ce Meneau scandale au premier* .

(1) LeUres sur Thiitoire. Paris, Njw, 1805, fem. II, fettre XLYII, p. 485.

I^ papiers pablics m'apprennent que les talents et les serrices du ma-

Ainsi un adultère public est un $cemide, et Pacte des* tiné à le réprimer est un scandale aussi. Jamais deux choses plus différentes ne portèrent le même nom» Hais tenons^nous-en pour le moment à Tassertion incontestable jtte les Souverains Pontifes employèrent principalement Us armes spirituelles pour réprimer la licence anticonjugale des princes.

Or, jamais les Papes et FEgUse, en général , ne rendirent de service plus signalé au monde que celui de réprimer chez les princes, par l'autorité des censures ecdésia»liques, les accès d'une passion terrible , même chez les hommes doux , mais qui n*a plus de nom chez les hommes violents , et qui se jouera constamment des plus saintes lois du mariage^ partout où elle sera à Taise. L*amour, lorsqu'il n*e5t pas apprivoisé jusqu'à un certain point par une extrême civilisation, est un aidmal féroce^ capabledes plus horribles excès. Si l'on ne veut pas qu'il dévore tout, il faut qu'il soit enchaîné, et il ne peut l'être que par la terreur : mais que fei^-t-onrcraindre à celui qui ne craint rien sur la terre P La sainteté des mariages , base sacrée du bonheur public, est surtout de la plus haute importance dans les familles royales où les désordres d*un certain genre ont des suites incalculables, dont on est bien éloigné de se douter. Si dans la jeunesse des nations septentrionales, les

gif tnl frâBçaif , auteur de ces LeUres, l'ont porte à la double UlnstrltioB Ve la pairie et du ministère. Un goa?emement imitatenr de TAngleterre ne saurait l'imiter plus heureusement que dans les distinctions qn'die accorde aux grandes magistratures* Je prie lé respectable auteur de permettrs que je le contredise de temps en temps, à mesure que ses îdéee n'opposersit aux miennes t car nous sommes, lui et moi, une nonTelle preure qu'aTM des Tues également droites, de part et d'autte, on peut néanmoins se troiH ▼er oppose de firent. Cette polémique innooenle servira, je Tespère, la t^ fiié, sans blesser la courtoisie.

Papes n'avaient pas eu le moyen d'épouvanter les passions souveraines, les princes , de caprices en caprices et d'abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce, et peutétt« la polygamie; et ce désordre se répétant , comme il arrive toujours , jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus apercevoir les bornes oik se serait arrêté un tel débordement*

Luther, débarrassé de cette puissance incommode qui^ sur aucun point de la morale, n'est plus inflexible que sur celui du mariage, n'eut-il pas l'effironterie d'écrire dans son commentaire sur la Genèse , publié en 1625 , que mr la question de savoir si Von peut avoir plusieurs femmes , VanUoriU des poilriarches nous laisse libres; que la chose n^est ni permise ni défendue f et que pour lui il ne décide rien^ : édifiante théorie qui trouva bientôt son application dans la maison du landgrave de Hesse-Cassel.

Qu'on eût laissé faire les princes indomptés du moyen âge , et bientôt on eût vu les moeurs des païens^ L'Eglise même , malgré sa vigilance et ses efforts infotigables , et malgré la force qu'eDe exerçait sur les esprits dans les sièdes plus on moins reculés , n'obtenait cependant que des succès équivoques ou intermittents. EDe «'a vaincu ({u'en ne reculant jamais.

Le noble auteur que je citais tout à l'heure a fait des réflexi(ms bien sages sur la répudiation d'Eléonore de Guienne. « Cette répudiation, dit-il , fit perdre k Louis

(1) BeUanuiD, de Gontror. chrisU 6d« Ingolil. 1601, lu-fol. lom. m, •01.1734.

(2) c Les roii francs» Cronlnui, Giribert, SigdMH^ Ghflpérie, Dig»-

• krt, «Trient en plnsienis femmes à la fois, nns ^'on sa eût msaméi

• eisi eiuh nnsesndale, 0 était sans tionUn. » (Yob. Enal sor lliiit. I^r. lom. I, clisp. XXX, p. 446.) Admettons le bits fl pronro stnlt* ■«ni combiwi et semMaMw prinest «vaiwt bssoio d*llM r^run^.

m VII les ridies provinces qu'elle lui avait apportées. •.... ff Le mariage d'Eléonore arrondissait le royaume et Fé- « tendait jusqu'à la mer de Gascogne. C'était Touvrage # du célèbre Suger , un des plus grands hommes qui « aient existé , un des plus grands ministres, un des « plus grands bienfoiteurs de la monarchie. Tant qu'il « vécut, il s'opposa à une r^udiation qui devait attirer « sur la France tant de calamités; mais après sa mort, « Louis VU n'écouta que les motifs de méeont^stement <( personnels qu'il avait contre Eléopore. Jl devait songer il que les mariages des rois sont autre chose gue des acUs « de famitte : ce sotU, Et c'étaient surtout al(»s, des « traités politiques qu'an ne peut changer sans donner « les plus grandes secousses aux états dont ib ont ré^U « sort^. 9

On ne saurait mieux dire : mais tout à l'heure, iofsqu'il s'agissait des nuuriages sdr lesquels le Pape avait cm devoir interposer son autorité , la chose s'offrait à l'auteur sous une to«t autre face; et l'action du Souverain Pontife, pour empêcher un adultère solennel , n'était plus qu'un scandale ajouté à cdui de P adultère. Telle est, même sur les meilleurs eqprits^ la fcMrce entraînante des préjugés de siècle , de nation et de corps : il était cependant très-aisé de voir qu'un grand homme , capable d'arrêter un prince passionné , et un prince passionné capable de se laisser mener par un grand h(»nme, sont deox phénomènes si rares , qu'il n'y a rien de si rare au monde , excepté l'heureuse rencontre d'un tel ministre et d'un tel prince.

L'écrivain que j'ai cité dit fort bien , surtout alobs. Çeuift doutèy surtouê eiorsl 11 fallait donc àkrs des remè-

(1) ^ttm m rhtttoîre, ihid. kUre XLYI, f . 479 k 4H.

des dont on peut se passer et qui seraient même nuisibles mjourd^htà. L'extrême civilisation apprivoise les passions : en les rendant peut-être plus abjectes et plus corruptives, elle leur ôte au moins cette féroce impétuosité qui distingue la barbarie. Le christiam'sme , qui ne cesse de travailler sur l'homme, a surtout déployé ses forces dans . la jeunesse des nations ; mais toute la puissance de l'Eglise serait nulle si elle n'était pas concentrée sur une seule tète étrangère et souveraine. Le prêtre sujet manque toujours de force , et peut-être même qu'il en doit manquer à regard de son souverain. La Providence peut susciter un Âmbroise (rara avis in terris I) pour efifrayer un Théodose ; mais dans le cours ordinaire des choses , le bon exemple et les remontrances respectueuses sont tout ce qu'on doit attendre du sacerdoce. Â Dieu ne plaise que je me le mérite et l'efficacité réelle de ces moyens I mais, pour le grand oeuvre qui se préparait, il en fallait d^auires; et pour l'accomplir , autant que notre faible nature le permet , les Papes furent choisis. Ils ont tout fait pour la gloire, pour la dignité, pour la conservation surtout des races souveraines. Quelle autre puissance pouvait se douter de l'importance des lois du mariage sur les trônes surtout, et quelle autre puissance pouvait les faire exécuter sur les tr&nes surtout? Notre siècle grossier a-t-il pu seulement s'occuper de l'un des plus profonds mystères du monde 1 il ne serait cependant pas difficile de découvrir certaines lois , ni même d'en montrer la sanction dans les événements connus , si le respect le permettait : mais que dire à des hommes qui croient qu'ils peuvent faire des souverains?

Ce livre n'étant pas une histoire, je ne veux point accumuler les citations. Il suffira d'observer en général que les Papes ont lutté et pouvaient seuls lutter sans relâcîie

pour maintenir sur les trônes la pureté et ThidissoIubililB du mariage , et que , pour cette raison seule , ils pourraient être placés à la tète des bienfaiteurs du genre humain* « Car les mariages des princes, c'est Voltaire qai « parle, font dans l'Europe le destin des peuples; eijch « maù U n*yaeu de cour entièrement livrée à la débau" « che 9 sans quHl y ait eu des révolutions et même des sèdi- « tions^* »

Il est vrai que ce même Voltaire , après avoir rendu un témoignage si éclatant à la vérité^ se déshonore ailleurs par une contradiction frappante, qu'il appuie d'une dln servation pitoyable.

a L'aventure deLolhaire, dit-il, fut le premier 5<ran- « dale touchant le mariage des têtes couronnées en Occi- « denjt^. » Voilà encore le mot de scandale appliqué avec la même justesse que nous avons admirée plus haut; mais ce qui suit fsst exquis : « Les anciens Romains et les « Orientaux furentplusheureux.sur cepointK »

Quelle insigne déraison! Les anciens Romains n^avaient point de rois; depuis ils eurent des monstres. Les Oriaitaux ont la polygamie et tout ce qu^elle a produit. Nous aurions aujourd'hui des monstres , ou la polygamie , ou l'un et l'autre , sans les Papes.

LoUiaire ayant répudié sa femme pour épouser sa maitresse, avait fait approuver ^oo mariage par deux conciles assemblés , l'un à Metz, l'autre à Âix-la-Chapelle. Le Pape Nicolas I le cassa , et |son sucxresseur , Adrien II , fit jurer au roi , en lui donnant la communion , qu'il avait sincèrement quitté Waidrade (ce qui était cependant

(1) YoIUîre, Essai sur Thist. gën. tom. |II, ch. CI, p«|?. 518 ; ch. Ol fag. 520.

(2) Ibid. tom. I. cbap. XXX, p. 499.

(3) Ibid.

faux) , et il exigea le même serment de tous les seigneurs qui accompagnaient Lothaire. Ceux-ci moururent presque tous subitement, et le roi lui-même expira un mois juste après son serment. Là-dessus Voltaire fCa pas maU" gué de nous dire que tous les historiens n^ ont pas manqué 4e crier au miracle^. Au fond, on est étonné souvent de choses moins étoimantes : mais il ne s'agit point ici de miracles; contentons-nous d'observer que ces grands et mémorables actes d'autorité spirituelle sont dignes de l'éternelle reconnaissance des hommes , et n'ont jamais pu émaner que des Souverains Pontifes.

Et lorsque Philippe , roi de France, s'avisa , en 1092 , d'épouser une femme mariée, PÂrchevéque de Rouen, FEvéque de Senlis et celui de Bayeux n'eurent-ils pas la bonté de bénir cet étrange mariage , malgré l'opposition dTves de Chartres?

jQaand un roi vent le crime, 3 est trop obâ 3,

Le Pape seul pouvait donc y mettre opposition ; et loin de déployer une sévérité exagérée , il finit par se contenter d'une promesse fort mal exécutée.

Dans ces deux exemples on voit tous les autres. L'opposition ne saurait être placée mieux que dans une puissance étrangère et souveraine , même temporellement. Car lesUajesiés, en se contrariant, en se balançant, en se choquant même, ne se lèsent point , nul n'étant avili en combattant son égal; au lieu que si l'opposition est dans l'état même, chaque acte de résistance , de quelque maaière qu'il soit formé , compromet la souveraineté.

(1) Yollafre, Essai lor rbbtoiregéiiënle, tmn* I, eliap. XXX, p. 449« (â) [Voltaire, Hcnriade.]

Le temps est venu ou , pour le bonheur de Thumanité, il serait bien à désirer que les Papes reprissent une juridiction éclairée sur les mariages des princes , non par un vélo effirayant , mais par de simples refus , qui devraient plaire à là raison européenne. De funestes déchirements religieux ont divisé FEurope en trois grandes familles : la latine, la protestante, et celle qu'on nonune grecque. Cette scission a restreint infiniment le cercle des mariages dans la famille latine : chez les deux autres il y a moins de danger sans doute , Findifférence sur les dogmes se prêtant sans difficulté à toute sorte d'arrangements; mais chez nous le danger est immense. Si Ton n'y prend garde incessamment, toutes les races augustes marcheront rapidement à leur destruction , et sans doute il y aurait une faiblesse bien criminelle à cacher que le mal a déjà commencé. Qu'on se hâte d'y réfléchh* pédant qu'il en est temps. Toute dynastie nouvelle étant une plante qui ne croît que dans le sang humain, le mépris des principes les plus évidepts expose de nouveau l'Europe, et par conséquent le monde à d'interminables carnages. 0 princes I que nous aimons , que nous vénérons , pour qui nous sommes prêts à verser notre sang au premier appel , sauvez-nous des guerres de successions. Nous avons épousé vos races; consarvez-les 1 Vous avez succédé à vos pères, pourquoi ne voulez-vous pas que vos fils vous succédât? Et de quoi vous servira notre dévouement si vous le rendez inutile? Laissez donc arriver la vérité jusqu'à vous; et puisque les conseils les plus inconsidérés ont réduit le Grand Prêtre à ne plus oser vous la dire, permettez au moins que vos fidèles serviteurs l'introduisent auprès de vous.

Quelle loi dans la nature entière est plus évidente que celle qui a statué que tout ce qui germe dans l'univers

désire un sol étranger ? La graine se développe à regret sur ce mette sol qui porta la tige dont elle descend : il faut semer sur la montagne le blé de la plaine, et dans la plaine edtti de la montagne ; de tous côtés on appelle la semence tointame. La loi dans le règne animal devient plus frappante ; aussi tous les législateurs lui rendirent hommage par des probibitioBsplus ou moins étemlues. Chez les nations dégénérées, qui s'oublièrent jusqu'à permettre le mariage entre des frè^res et des soeurs , ces unions infâmes produisirent des monstres. La loi chrétienne, dont Tun des caractères les pins distinctife est de s'emparer de toutes les idées générales pour les réunir et les perfectionner , étendit beaucoup les prohibitions ; s'il y eut quelquefois de l'excès dans ce genre , c'était l'excès du bien , et jamais les canons n'égalèrent sur ce point la sévérité des lois chinoises *. Dans l'ordre matériet les animaux sont nos maîtres* Par quel aveuglement déplorable l'homme qui dépensera une somme énorme pour unir , par exempte , le cheval d'Arabie à la cavale normande , se donnera-t-il néanmoins sans la moindre difiSculté une épouse de son sang? Heureusement tontes nos fautes ne sont pas mortelles ; mais toutes cependant sont des fautes , et toutes deviennent mortelles par la continuation et par la répétition. Chaque forme organique portant en elle-même un principe de destruction , si deux de ces principes viennent à s'unir , ils produiront une troisième forme incomparablement plus mauvaise ; car toutes les puissances qui s'unissent ne s'additionnent pas seulement , elles se multiplient. Le Souverain Pontife aurait-il par hasard le droit de dispenser des lois physiques ? Partisan sincère et systématique de ses prérogatives,

(1) n n'y a que cent noms à la Chine, et îe mariage y est prohiba entre tontes personnes qui portent le même nom , quand m6me il n'y a plus ie parente.

j*avoue cependant que celle-là m'était inconnue. Rome moderne n'est-elle point surprise ou rêveuse, lorsque rhistoire lui apprend ce qu'on pensait , dans le siècle de Tibère et de Caligula, de certaines unions alors inouïes^? et les vers accusateurs qui faisaient retentir la scène antique, répétés aujourd'hui par la voix des sages, ne rencontreraient-ils point quelque faible écho dans les murs de saint Pierre^?

Sans doute que des circonstances extraordinaires exigent quelquefois , ou permettent au moins des dispositions extraordinaires; mais il faut se ressouvenir aussi que toute exception à la loi , admise par la loi , ne danaode plus qu'à devenir loi.

Quand même ma respectueuse voix pourrait s'élever jusqu'à ces hautes régions où les erreurs prolongées peuvent avoir de si funestes suites, elle ne saurait y être prise pour ceQe de l'audace ou de l'imprudence. Dieu donna à la franchise , à la fidélité , à la droiture , un accent qui ne peut être ni contrefait ni méconnu»

ARTICLE n.

Maintien des Lois eccI^siaBtîipies et des Mœurs sacerdotalei.

On peut dire , au pied de la lettre y en demandant grâce pour une expression trop familière, que vers le X® siècle le genre humain , en Europe , était devenu fou. Du mélange de la corruption romaine avec la férocité dei Barbares qui avaient inondé l'empire, il était enfin résulté

(1) Tacite, Ann. XU, 5, 6, 7.

(2) Seneca Trag. Octay. 1, 138, 13D,

\in état de choses que , heureusement , peut-être on ne re* verra plus. La férocité et la débauche , F anarchie et lapaur treté étaient dans totis les états. Jamais Tignorance ne fut plus universelle ^ Pour défendre FEglise contre le débordement affireux de la corruption et de l'ignorance , il ne fallait pas moins qu'une puissance d'un ordre supérieur , et tout à fait nouvelle dans le monde. Ce fut celle des Papes. Eux-mêmes, dans ce malheureux siècle , payèrent on tribut fatal et passager au désordre général. La Chaire ponUficak était opprimée, déshonorée et sanglante ^ ; mais bientôt eDe reprit son ancienne dignité ; et c'est aux Papes que l'on dut le nouvel ordre qui s'établit ^.

11 serait permis sans doute de s'irriter de la mauvaise foi qui insiste avec tant d'aigreur sur les vices de quelques i^pes, sans dire un mot de l'eflroyable débordement qui régna de leur temps*

J'ai toujours eu d'ailleurs , sur cette triste époque , une pensée qui veut absolument se placer ici. Lorsque des oonrtisanes toutes-puissantes , des monstres de licence et de scélératesse, profitant des désordres publics, s'étaient emparées du pouvoir, disposaient de tout à Rome, et portaient sur le siège de saint Pierre , par les moyens les plus coupables, ou leurs fils ou leurs amants, je nie très-expressément que ces hommes aient été Papes. Celui qui entreprendrait de prouver la proposition contraire , se trouve* rait certainement fort empêdhé *.

(1) YolU, Essai sur rhistoire gësërale, 1. 1, chap. XXXYIII.p. 533. (2)/ô«f. chap. XXXIV, p. 516.

(3) « On s'étonne qne sons tant de Papes si scandaleux ÇL^ siècle) et si * pcn poisBants, TEglise romaine ne perdit ni ses prërogatives ni ses pr^- « lenUons. » {fhid. ehap. XXXV.)

C'est fort bien dit de ê'HwMMri car le phéiomèno est liliuhainemeDt ^explicable.

(4) Qnelqnes théologiens que je respecte n'ont fait des objections sur le

Après avoir jelé cette observation stur ma rontc , je passe à la grande question qni à si fort retenti dans le monde : je veux parler de oelle des investitures, agitée alors entre les deux puissances avec une dialeur que des hommes, même passablement instruits , ont peine à comprendre de nos jours.

Cales, ce n'était pas une vaine querelle que celle des investitures. Le pouvoir temporel menaçait ouvertement d'éteindre la suprématie ecclésiastique. L'esprit féodal qoi dominait alors, allait faire de l'Eglise , en Allemagne et en Italie, un grand fief relevant de l'empereur. Les mots, toujours dangereux, l'étaient particulièrement sur ce point, en ce que celui de bénéfice appartenait à la langue féodale, et qu'il signifiait également le fief et le titre ecdésiastiqae; car le fief était le bénéfice ou le bienfait par excellence^ . Il fallut même des lois pour empêcher les Prélats de donner en fiefs les biens ecclésiastiques , tout le monde voulant être vassal ou suzerain ' •

Henri Y demandait ou qu'on lui abandonnât les inves^ titiu^ , ou qu'on obligeât les Evéques à r^oneer à tous les grands biens et à tous les droits qu'ils tenaient de Vm^ pire'.

paragraphe qn'on Tient de lire. Pent-^o poarrais-je le àétenàm m l'eipliqaer, mais je serais mène trop loin : j*aime mieux prier tout hoBiw^k tout ponToir à qui il dëplaira, de Teffiicer sur son «xemplake. Je ô/kAv Tabdiquer.

[H. Nolhac, dans ses Nouveîlet Soiréei é» lIolAaoa/ ^l^yon, 1SI4> in-8, pag. 16-18), a relevé cette étrange proposition. ]

(1) Sic progressum est ut ad filios deyeniret (/hMlum), in quem seifise* dominns hoc rellet benefiçinm pertinere. (Gonsoet. féad. lib. I, tit. I, $1*)

(2) Episcf^m Tel abbilem feudom dare ion posse. (Gonsnet. M> ihid. lib. I. tit. TI.)

(3) Maimbourg, Hist. de la décad. de Femp. tom. II, Vit. IV. A. 4 W9.

La confusion des idées est visible dans cette prétention, le prince ne voyait que les possessions temporelles et le litre féodal. Le Pape Galixte 11 lui fit proposer d'établir les choses sur le pied oili elles étaient en France , où , quoique les investitures ne se prissent point par Panneau et la crosse, les Evoques ne laissaient pas de s'acquitter parfaitement de leurs devoirs pour le temporel et les fiefs^ •

An concile de Reims , tenu en 1 1 19 par ce même Cali^te H, les Français prouvèrent déjà à quel point ils avaient Toreille juste. Car le Pape ayant dit : Nous défendons aisobiment de recevoir de la main d'une persmine laïque rinœstUure des églises , ni edU des biens ecclésiastiques ^ toute l'assemblée se récria, parce que le canon semblait reiiiser aux princes le droit de donner les fiefs et les régales dépendant de leurs couronnes. Mais dès que le Pape eut changé l'expression et dit : Nous défendons absolument de recevoir des laïqtMs V investiture des évéchés et des abbayes, il n'y eut qu'une voix pour approuver tant le décret que la sentence d'excommunication. 11 y avait à ce concile au moins quinze Archevêques, deux cents Evêquesde France, d'Espagne , d'Angleterre et d'Allem^igne même. Le roi de France était présent, et Suger approuvait.

Ce fameux ministre ne parle de Henri V que comme d'un parridde dépourvu de tout sentiment d'humanité; et le '^oi de France promit au Pape de ^ass^-ster de toutes ses forces o&sktre l'eaip^rew ^.

Ce n'est point ici un caprice du Pape ; c'est l'avis de toute l'Eglise , et cf'est encore celui de la puissance temporelle la plus éclatée qu'il fi!kt possible de dter alors.

I^ Pape Àdriepi IV doiana un second exemple de l'ex*

(l)Maimbonrg,HUt. de la dëead. de l'emp. tom.II, H?. lY. A. 1119; S} Maimboerg, Ibid.

Uéïùe aucntîon qui était indispensable alors pour dîsdn- Ifuer des choses qui ne pouvaient ni différer davantage , V se toucher de plus près. Ce Pape ayant avancé , peutêtre sans y bien réfléchir , que T empereur (Frédéric F) fienait de lui le bénéficb de la couronne impériale i ce prince crut devoir le contredire publiquement par une lettré circulaire*; sur quoi le Pape, voyant combien ce mot de bénéfice avait exdté d'alarmes , prit le parti de s'expliquer , en déclarant que par bénéfice il avait entendu Uenfait^m

Cependant Tempereur d'Allemagne vendait publiiquement les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres portaient les armes ' ; un concubinage scandaleux souillait l'ordre sacerdotal; il ne Ëillait plus <jpi'une mauvaise tète potir anéantir le sacerdoce, en proposant le mariage des prêtres comme un remède à de plus grands maux. Le Saint-Siège seul put s'opposer au torrent, et mettre au moins l'Eglise en état d'attendre, sans une sùbtersion totale , la réforme qui devait s'opârer dans les siècles suivants. Ecoutons encore Voltaire dont le bon sens naturel fait regretter que la passion Ten prive si souvent.

(1) Des personnes très-instruites pensent an contraire qne le Pape s'^ tAit fort bien explique ; ïnais que rempereur, trompe par la mal?eiUance de quelques conseillers, tels qu'il y en a toujours, s'irrita sans raison de ce qu'il n'a?ait pas compris. Cette namtioB est beaucoup plus probable.

(â) n serait inutile de parler id latin, puisque notre langue se prête à reprësenler exactement cette redoutable tbèse de grammaire.

(3) Maimbourg, ibid. li?. UI, A. 1074.— « Frëdëric ternit, par « plusieurs actes de tyrannie, l'éclat de ses beUcs qualités. H se broailb « sans raison a^ec différents Papes; il saisit le re^ienu des bénéfices n- « canis , s'appropria la nomination aux éyècbÀ, et fit ouyertemenl untra- « fie simoniaque de ce qui était sacré. » (Vies des Saints, trad. de l'anglais, in-S, tom. IIl, p. 522. S. Guldin, 18 avril.)

« II n'y avait peut-être pas alors un seul Eréque qui cr6t la simbnv ua

« Il résulte de toute riiistoire de ces temps-là , que la é société 2i\2àtpeu de règles certaines chez les nations occi- « dentales; que les états avaient |>eu de hns, et que TE* « glise voulait leur en donner ^ »

Mais parmi tous les Pontifes , appelés à ce grand enivre, Grégoire VII s'élève majestueusement ,

Qnanlùm lenta soient inter Tibuma cupressi K

Les historiens de son temps , même ceux que leur naissance pouvait faire pencher du côté des empereurs, ont rendu pleine justice à ce grand homme* v C'était, dit « l'un d'eux , un homme profondément instruit dans les « saintes lettres, et brillant de toutes les sortes de ver- « tus ^. » — « Il exprimait^ dit un autre ^ dans sa con- « duite toutes les vertus que sa bouche enseignait aux

< hommes ^ ; » et Fleury qui ne gâte pas les Papes, Goinme on sait, ne refuse point cependant de reconnaître qne Grégoire VII «fut un homme vertueux , né avec un ^ grand courage, élevé dans la discipline monastique la « plus sévère, et plein d'un zèle ardent pour purger l'E-

< glise des vices dont il la voyait infectée , particulière- « ihent de la simonie ei de l'incontinence du clergé ' • »

Ce Alt un superbe moment , et qui fournirait le sujet d'un très-beau tableau, que celui de l'entrevue de Ganossa

* féfhé. » C'est le iëmoignage de saint Pierre Damien, cil^ par le docteur Marchettiy dans sa critique de Fleury. (tom. l, art. I, g II, p. 49.)

(1) Volt. Essai sorThist. gén. t. I, ch. XXX, p. 50*

(2) [Virgll. Eelog. 1. 26.]

(3) yîmm sacrîs litteris erudilissimnm et omnium Tirtntum génère celeberrimnm. (Lambert d'Aschaffenbourg, le plus fidèle des historiens de et

i temps-là.) Maimb. ibid, ann. 1071 à 1076.

(i) Qaod Terbo docoU, exemple declaraTil. (Othon de Frisingue, ibiê, ann. 1073.) Le témoignage de cet annaliste n*est pas suspect,

(5) l»îsc. in, sur l'hist. ecclës. B. 17, et IV^ dise. n. 1.

nu PAP£« 14

près de Reggio, en 1077 , lorsque ce Pape, tenant TEu' charistie entre ses mains, se tourna du côté de Tempereur, et le sonuna âe jurer, comme il jurait lui-même y sur son sàbU étemdy de fC avoir jamais agi qu^aoec une pureêé parfaite d^intention pour la gloire de Dieu et le bonheur des peuples; sans que Tempereur, oppressé par sa conscience et par l'ascendant du Pontife, osât répéter la formule ni recevoir la communion.

Grégoire ne présumait donc pas trop de lui-même, lorsqu'en s'attribuant^ avec la confiance intime de sa force, la mission d'instituer la souveraineté européenne , jeune encore à cette époque et dans la fougue des passions, il écrivait ces paroles remarquables : « Nous avons soin , € avec l'assistance divine, de fournir aux empereurs, aux « rois et aux autres souverains les armes spirituelles dont <K ils ont besoin pour apaiser chez eux les tempêtes furieuses a de Torgueil.»

C'est-à-dire , je leur apprends qu'un roi n'est pas un lyran. — Et qui donc le leur aurait appris sans lui ^ ?

Maimbourg se plaint sérieusement de ce que rhumeur « impérieuse et inflexible de Grégoire VII ne put lui per- « mettre d'accompagner son zèle de cette belle modéra- « tion qu'eurent ses cinq prédécesseurs \ »

(1) Imperatoribns et regibns, cœterîsqae principibus, ut elationes maris Rt superbiœ flactns coiuprimere valeant, arma homilitatb , Deo aactore, proTÎdere curamns.

C'est cependant de ce grand bomme que Voltaire a ose dire : « L'Eglise « l*a nûsau nombre des Saints, comme les peuples de l'antiquité dëifîsieot « leurs défenseurs ; et les sages Tont mis au nombre des fous. » (Tom* UI, chap» 3Q4yi, p. 44.)— 'Grégoire VII un fou I et fou au jugement dtt 9age9, comme le» aneiene défenseurs des peuples II En yénié, — Maison ne réfute pas un fou (id l'expression est exacte) ; il sufBl de le prëseoler et de le laisser dire.

(2) Hist. de la d^cad., etc. Iiv. III. A. 107â,

Malheureusement, lahlle modèroShn de ces Pontifes fie corrigea rien, et toujours on se moqua d eux^ . Jamais la violence ne (ut arrêtée par la modération. Jamais les puis-' sanoes ne se balancent que par des efforts contraires. Lesr empereurs se portèrent contre les Papes à des excès inouïs :Jont on ne parle jamais : ceux-ci à leur tour peuventquel' quefois avoir passé ^vers les empereurs les bornes de la modération; et Ton fait grand bruit de ces actes un peu exagérés que Ton présente comme des forfaits. Mais les choses humaines ne vont point autrement. Jamais aucune constitution ne s'est formée, jamais aucun amalgame politique n'a pu s'opérer autrement que par le mélange de diffin^nts éléments qui , s'étant d'abord ehoqués , oet fini par se pénétrer et se tranquilliser.

Les Papes ne disputaient point aux empereurs rinvestitjire par le sceptre , mais seulement l'investiture par la crosse et Vanneau. Ce n'était rien, dira-t-on. Au contraire c'était tout. Et comment se serait-on si. fort échauffé de part et d'antre , si la .. question n'avait pas été importante? Les Papes ne disputaient pas même sur les élections, comme Maimbourg le prouve par l'exemple de Suger^. Hs conseotajent de plus à l'investiture j>ar le sceptre ; c^esi-k-dire qa?ib,iâé s'opposaient point à ce que les Prélats, considérés conmie vassaux , reçussent de leur seigneur suzerain , par l'investiture féodale , ce mère et mixte empire (pour

(1) SnWant la crit:que romaine, dont j'ai souvent profité avec recon> naissance, le cardinal Norîs (Hisl. des InTCstilures» pag. 58) aurait prouyë contre Maimbourg, que cet historien n'a pas rendu pleine justice 4iax cinq {trédecesseurs de Grégoire TU, en ne louant que leur modération, tandis qu'ils promulguèrent réellement des canons rigoureux pour maintenir la Ii2>erté des élections canoniques. Je n*ai nul intérêt à contredire les obser^ ▼ations du dodo Cardinal.

(2) Hisl. de la décad. etc., lir. ÏIÎ. A. 1121.

'2VZ

' parler le langage fëoaal) véritable essence da fief, qoi suppose de la paît du seigneur féodal une participation à la souveraineté , payée envers le seigneur suzerain qui en est la source, par la dépendance politique et la loi mili» taire ^«

Mais ils ne voulaient point dMnvestiture par la crosse et parTanneaUj de peur que le souverain temporel, en se servant de ces deux signes religieux pour la cérémonie de l'investiture , n'eàt l'air de conférer lui*mteie le titre et la juridiction spirituelle, en changeant ainsi le bénéfice en fief; et sur ce point, l'empereur se vit à la fin obligé de céder ^« Mais dix ans après, Lothaire revenait encore à la charge et tâchait d^obtenir du Pape Innocent II le rétablis^ sèment des investitures j?ar la crasse el Tonneau (1131) , tant cet objet j>ara»«9at/, c'est-à-dire était important I

Grégoire YII alla sans doute sur ce point plus Icia que les autres Papes, puisqu'il se crut en droit de contester au souverain le serment purement féodal duPr^at vassal. Icï on peut voir une de ces exagérations dont je parlais tout à

(1) Yollaire «it exoessiTement plaisant sur le gonvemement fîfodal. « On a longtemps recherche, dit-il, l'origine de ce gouvememeol : il »t « à croire qu'il n'en a point d'antre que l'ancienne contnme de tontei les « natioBs d'imposer nn hommage et on tribnt an plus faible. » (JMd. U>m. I, chap. XXXin, p. 512.) Yoilà ce qne Voltaire saTsit snr ce gonTcrnement qui fui, comme Ta dit Monlesquien avec beaaconp de rérité, ^ moment unique dan$ Vhiitoire. Tons les ontrages sërienx de Yollaire. s'il en a fait de sérieux, étineelleni de traite semblables ; et il est utBo de les fiiire remarquer, afin qne chacun soit bien conraincu qne noi degré d'esprit et de talent ne saurait donner à aucun homme le droit de parler de ce qu'il ne sait pas.

« Les empereurs et les rois ne prétendaient pas donner le Saint-Esprit, « mais ils Tonlaieat l'hommage du temporel qu'ils auraient donné. On s« « batUt pour une cérémonie indifférente. • (Volt, ikid, chap. XLVIV Voltaire n'y comprend rien.

(2) Hist. de la décad. etc., Ut. IIÎ. A. 4121.

rheurc; mais il &ut aussi considérer Texcès cpie Grégoire avait en vue. Il craignait le fief qui éclipsait le bàiéfice. U craignait les prêtres guerriers. Il tant se mettre dans le véritable point de vue, et l'on trouwa moins légère cette raison alléguée dans le concile de Ghâlons-sur-Saône (1073) pour soustraire les ecclésiastiques au serment féodal, que ïee mains qm consacraient le corps de Jésus^Christ ne devoient point se mettre entre des mains trop souvent souillées par T effusion du sang humain^ peut-être encore par des rapines ou d'autres crimes ^ . Chaque siècle a ses préjugés et sa noanière de voir d'après laquelle il doit être jugé. C'est un insupportable sophisme du nôtre de supposer constamment que ^e qui serait condamnable de nos jours, l'était de aiémedans les temps passés; et que Grégoire Vil devait en agir avec Henri IV , comme en agirait Pie VII envers Kl majesté l'empereur François IL

On accuse ce Pape d'avoir envoyé trop de légats; mais c'est uniquement parce qu'il ne pouvait se fier auK conciles provinciaux ; et Fleury , qui n'est pas suspect et qui préférait ces conciles aux légats ^ , convient néanmoins que si les Prélats allemands redoutaient si fort l'arrivée des légats , c'est qu'ils se sentaient coupables de simonie ^ et qu'ils voyaient arriver leurs juges \

(1) On sait que le Tawal, en prÊtant le serment qni prëcëdait TinTesliture, leoail aef maini jointes dans celles de son seigneur,

The oooncil deelared exécrable that pore hands whîch cou]d cbbati •OD, etc. (Hume*! William Rofns. eh. Y.) Il faat femarqner en passant la belle eiprestion créer Dieu. Nons atons beaa rëpëter qne l'assertion ge pain eit Dieu ne taurait appartenir qn'à an insensé (Bossuet, Hist. des ▼ariat. Ht. II, n. 3); les protestants finiront pentrètre eax-mèmes avant que finisse le reprocln qnMIs noos adressent de faire Dieu mfee été /« farine. I! en coûte de renoncer à celle ëlëganct*

(-2) IV« Disc. n. 11.

(3) llisl. eccl. lit. LXII, n.ll.

En un mot, c*en était fait de l'Eglise , hunialoemcnt parlant ; elle n'avait phis de forme , plus de police , et bientôt plus de nom, sans Tintervention extraordinaire des Papes qui se substituèrent à des autorités égarées ou corrompues, et gouvernèrent d'ime manière plus immédiate pour rétablir l'ordre.

C'en était fait aussi de la monarchie européenne , si des souverains détestables n'avaient pas trouvé sur leur route un obstacle terrible ; et pour ne parler dans ce moment que de Grégoire VII , je ne doute pas que tout homme équitable ne souscrive au jugement parfaitement désintéressé qu'en a porté l'historien des révolutions d^AUemagne. « La simple exposition des faits, dit-il^ démontre que la « conduite de ce Pon:ife fut c^lleque tout homme d'un « caractère ferme et éclairé aurait tenue dans les mêmes « circonstances ^ » Oi aura beau lutter contre la vérité', il faudra enfin que tous les bons esprits en reviennent à cette décKion.

ARTICLE IIL

Libertë de l'ItaUe.

Le troisième but que les Papes poursuivirent sans refâche , comme princes temporels , fiit la liberté de l'Italie qu'ils voulaient absolument soustraire à la puissance allemande.

« Après les trois Oihons , le combat de la domination « allemande et de la liberté italique resta longtemps dans « les mêmes ternes ^. Il me parait sensible que le vrai

(1) RiToluxione délia Germania, di Carlo Denina. Firenze^ Piatti, in-S, ^om. II, cap. y, p. 49.

(^ Toit. Ebm! sur Tbist. gén. tom. I, ch. XXXYU, p. 52G,

SIS « fond de la querelle était que les Papes et les Romains « ne voulaient point d'empereurs à Rome * ; » c'est-à-dire qu'ils ne voulaient poins de maiires diez eux.

Voilà la vérité. La postérité de Charlemagne était éteinte. L'Italie ni les Papes en particulier ne devaient rien aux princes qui la remplacèrent en Allemagne. « Ces princes t tranchaient tout par le glaive^. Les Italiens avaient « certes un droit plus naturel à la liberté , qtf un Alle- « mand n'en avait d'être leur maître'. Les Italiens « n'obéissaient jamais que malgré eux au sang germa- « nique ; et celte liberté , dont les villes d'Italie étaient « alors idolâtres , respectait peu la possession des Césarf^ « allemands^, b Dans ces temps malheureux « la papauté c était à l'encan ainsi que presque tous les évéchés : si « cette autorité des empereurs avait duré , les Papes c n'eussent été que leurs chapelains^ et l'Italie eût été es- « clave*.

« L'imprudence du Pape Jean XII d'avoir appelé les « Allemands à Rome , fut la source de toutes les calami- « tés dont Rome et l'Italie furent aflDigées pendant tant de « âècles*. » L'aveugle Pontife ne vit pas quel genre de prétentions il allait déchaîner , et la force incalculable d'un nom porté par un grand homme. « 11 ne paraît pas « que l'Allemagne , sous Henri l'Oiseleur , prétendit être a l'empire : il n'en fut pas ainsi sous Othon le Grand^. » Ce prince, qui sentait ses forces, € se fit sacrer et obligeai

(i) Yolt. EsMi sur rfant. g^n. tom I. ch. XLYI.

(2) Ibid. tom. U, ch. XLYU, p. 57.

(3) Ibii. p. 56.

(4) Ibid. ch. LXI et LXU.

(5) Ibid, tom. I, ch. XÎXVin, p. 529 à 53t. (6)/W(l. ch. XXXYI, p.521.

P) m, ton. II, ch. XXXÏX, p. 513 ei 514.

€ le Pape à lui &ire serment de fidélité *• Les Allemands « tenaient donc les Romains subjugués^ et les Romainsbri- « saient leurs fers dès qu'ils le pouvaient^. » Voilà tout te droit public de l'Italie pendant ces temps déplorables où les hommes manquaient absolument de principes pour se conduire. « Le droit de succession même (ce palladium € de la tranquillité publique) ne paraissait alors établi « dans aucun état de l'Europe^. Rome ne savait ni ce « qu'elle ^tait , ni à qui elle était^. L'usage s'établissait « de donner les couronnes non par le droit du sang, mais f par le suffrage des seigneurs'. Personne ne savait ce « que c'était que l'empire^. Il n'y avait point de lois en « Europe'. On n'y reconnaissait ni droit de naissance , « ni droit d'élection ; l'Europe était un chaos dans lequel « le plus fort s'élevait sur les ruines du plus faible, pour « être ensuite précipité par d'autres. Toute l'histoire de « ces temps n'est que celle de quelques capitaines bar- « bares qui disputaient avec des Evéques la domination « sur des ser& imbéciles*.

f 11 n'y avait réellement plus d'empire ni de droit, ni « de fait. Les Romains, qui s'étaient donnés à Cbarlea magne par acclamation , ne voulurent plus reconnaître « des bâtards , des étrangers à peine maîtres d'une partie « de la Germanie. C'était un singulier empire romaine a Le corps germanique s'appelait le saint empire romain,

(1) Volt. E58ai snri'hisl. g^n. tom. T, ch. XXXVI. p. 521,

(2) Ibid. p. 522 et 523.

(3) Ibid. ch. XL, p. 261.

(4) Ibid. ch. XXXVII, p. 527.

(5) Ibid.

(6) Ibid. t. n, ch. XLVU, p. 56 ; ch. LXIIT. -c 223»

(7) Ibid. ch, XXIV.

(8) Ibid. tom. I, ch. XXXn, p. 508, 509 et 510.

(9) Ibid. tom. II, ch. LXYI, p. 267.

« tandis que réellement il n'était m saint , ni empire , ni « fiOMA.iN^« Il paraît évident que le grand dessein de Fré- « déric II était d'établir en Italie le trône des nouveaux « Césars, et il est bien sûr au moins qu'il voulait régner « sur Vltalie sans borne et sans partage. C'est le nœud * searet de toutes les querelles qu'il eut avec les Papes ; « il miploya tour à tour la souplesse et la violence, et « le Saint-Siège le combattit avec les mêmes armes ^. Les « Gaelfes, ces partisans de la papauté, et encore plus < DE LA liberté, balancèrent toujours le pouvoir des a Gibelins, partisans de l'empire. Les divisions entre « Frédéric et le Saint-rSiége n'eurent jamais la religion

a POUR OB JET '. »

De quel front le même écrivain, oubliant ces aveux solennels, s'avîse-t-il de nous dire ailleurs : « Depuis Char- « lemagne jusqu'à nos jours la guerre de l'empire et du « sacerdoce fat le principe de toutes les révolutions ; « c'est là le fil qui conduit dans ce labyrinthe de V histoire « moderne^.

En quoi d'abord l'histoire moderne esi-elleunlàbyrinthe plutôtque l'histoire ancienne? J'avoue , pour mon compte, y voir plus clair, par exemple , dans la dynastie des Capets que dans celle des Pharaons : mais passons sur cette fausse expression , bien moins fausse que le fond des choses- Voltaire convenant formellement que la lutte sanglante des deux partis en Italie était absolument étrangère à la Religion , que veut-il dire avec son fil? 11 est faux qu'il y

(1) Voit. Essai sur Thisl. gën. tom. II, ch. LXVI, p. 267,

(2) C'esl-à-dire, avec Vépée e( la politique. Je irondrais bien saTOÎr quelles armes nouTèlies on a iuTentëes dès lors, et ce que devaient faire les Papes à l'ëpoquc dont nous parlons? (Yc^l. tom. II, chap. LU, p. 98.)

(3) Volt. Essai sur i'hisl. gt^n. tom. II, ch. Lll, p* 98. L^) mu. tom. IV, ch. CXCV, p. 369.

ait eu une ijuerre proprement dite entre V empire et le sacerdoce. On ne cesse de le répéter pour rendi'e le sacerdoce responsable de tont le sang versé pendant cette grande lutte ; mais dans le vrai ce fut une guerre entre TÂlIemagne et l'Italie, entre l'usurpation et la liberté, entre le maître qui apporte des chaînes , et l'esclave cpii les repousse ; guerre dans laquelle les Papes firent leur devoir de princes italiens et de politiques sages en prenant parti pour l'Italie , puisqu'ils ne pouvaient ni favoriser les empereurs sans se déshonorer , ni essayer même la neutralité sans se perdre*

Henri VI, roi de Sicile et empereur, étant 3iort à Messine , en 1197, la guerre s'alluma en Allemagne pour la succession entre Philippe , duc de Souabe , et Othon , fils de Henri-Léon , duc de Saxe et de Bavière. Celui-ci descendait de la maison des princes à! Est-Guelfes, et Philippe des princes Gibelins^. La rivalité de ces deux princes donna naissance aux deux factions trop fameuses qui désolèrent l'Italie pendant si longtemps ; mais rien n'est plus étranger aux Papes et au sacerdoce : la guerre civile une fois allumée , il fallait bien prendre parti et se battre. Par leur caractère si respecté et par l'immense autorité dont ils jouissaient, les Papesse trouvèrent naturellement placés à la tête du noble parti des convenances , de la justice et de l'indépendance nationale. L'imagination

s*i<i * eiaeujjar) e{jep oai^uo ojo[ i!\ luoizi^j^qaiioqcip onp sisanb ojdssejx

*OMao8 es f jaioomu) e|(}ai3s *9ii\t\i 03 icCAijje ua 'cDoa ao ap aoipsj cf oab a>io8 aa isuoueij IQjtin^ 'oxeg «i jns ia aj^ueg ^ jqs janS^j ap iubaq 'sajiaa^ saaoud sd| laepiiddad *i9ffvj #07710; ajip isaie jood 'oiieii aa siadapeaundÀ laadSeut ~'*{[y B^ ^^ luatsaj sooiiovj xoap saa anbionf) *aab aiq&niueoiaj tsa [{

s'accoutuma donc à ne voir que le Pape au lieu do Fllalie ; mais dans le fond il s'agissait d'elle , et nullement de la Religion ; ce qu'on ne saurait trop , ni même assez répéter.

Le venin de ces deux factions avait pénétré si avant dans les cœurs italiens , qu'en se divisant il finit par laisser échapper son acception primordiale , et que ces mots de Gutlfe^ et de Gibelins ne signifièrent plus que des geiis qui se haïssaient. Pendant cette fièvre épouvantable , le clergé fit ce qu'il fera toujours. Il n'oublia rien de ce qui était en son pouvoir pour rétablir la paix , et plus d'une fois on vit des Evéques accompagnés de leur clergé , se jeter avec les croix et les reliques des Saints entre deux ai^mées prêtes à se charger , et les conjurer , au nom de la Religion , d'éviter l'effiision du sang humain. Ils firent beaucoup de bien sans pouvoir étouffer le mal ^.

« n n'y a point de Pape , c'est encore l'aveu exprès « d'un censeur sévère du Saînt-Siége, il n'y a point de « Pape qui ne doive craindre en Italie l'a^^randissemeni

« des empereurs. Les anciennes prétentions seront

« honnes le jour où on leis fera valoir avec avantage ^. »

Donc , il n^y a point de Pape qui ne dût s'y opposer. Où est la charte qui avait donné l'Italie aux empereurs allemands? Où a-t-on pris que le Pape ne doive point agir comme prince temporel , qu'il doive être purement passif, se laisser batti^e , dépouiller? etc. Jamais on ne prouvera cela.

A l'époque de Rodolphe (en 1274 ) « les anciens droits

(1) Muratori , ibid, p. 119. — LeUres sur Thistoire , tom. ill, Ht. LXiri , p. 230.

(â) LeUres sur rhist. tom. III , leU. LXII , p. 230.

Autres ayeux du même auteur , tom. II , leU. XUII , p. 437 ; et le». XXXIV, p. 316.

« de Pempire étaient perdus..... et la nouvelle maison ne

« pouvait les revendiquer sans injustice; rien u^est

« plus incohérent que de vouloir , pour soutenir les pré* « tentions de Tempire , raisonner d'après oe qu'il était « sous Charlemagne^. »

Donc les Papes , conune die& naturels de rassociation italienne , et protécteurs-nés des peuples qui la composaient , avaient toutes les raisons imaginables de s'opposer de toutes leurs forces à la renaissance en Italie de oe pouvoir nominal , qui , malgré les titres affichés à la télé de ses édits, n'était cependant ni sairUj ni emptr« , ni rofnain.

Le sac de Milan , l'un des événements les plus horribles de l'histoire 9 suffirait seul^ au jugement de Voltaire, pour justifier tout ce que firent les PapesK

Que dirons-nous d'Othon II et de son fameux repas de l'an 981 ? Il invite une grande quantité de seigneurs à un repas magnifique , pendant lequel un officier de l'empereur entre avec une liste de ceux que son maître a proscrits. On les conduit dans une chambre voisine oii ils sont égorgés. Tels étaient les princes à qui les Papes eurent affaire.

Et lorsque Frédéric , avec la plus abominable inhumanité, faisait pendre de sang-froid des parents du Pape, faits prisonniers dans une ville conquise' , il était pa-

(1) LeUres sur Thist. tom. II, lettre XXXIY , p. 316.

(2) Celait bien justifier les Papes que d'en user ainsi. (Volt. Essai air rhist. gën. loM. II, ch; LXI, p. 156.)

(3) En 1241. Maimbourg est bon à enteodre sur ces geDlilleues. (Art. ann. 1250.) « Les bonnes qualité de Frëdërie furent obscurcies parplu- « sieurs autres trèa-mauTaises» el surtout par son immoralité, par son dé- « sir insatiable de TOigeance, et par sa cruantë, qui lui firent conuneiire « de grands crimes, que Dieu néanmoins, à ce qu*on peut croire, lui fit U « grAce d'effacer daas sa dernière maladie. » — Avbh.

nis apparemment de faire quelques efforts pour se sous* traire à ce droit public.

Le plus grand malheur pour l'homme politique, c'est d'obéir à mie puissance étrangère. Aucune humiliation , aucun tourment de cœur ne peut être comparé à celui-là. La nation sujette , à moins qu'elle ne soit protégée par quelque loi extraordinaire , ne croit point obéir au souverain, mais à la nation de ce souverain : or, nulle nation ne veut obéir à une autre , par la raison toute simple qu'aucune nation ne sait conunander à une autre. Observez les peuples les plus sages et les mieux gouvernés chez eux; vous les verrez perdre absolument cette sagesse et ue ressembler plus à eux-mêmes , lorsqu'il s'agira d'en

juvemer d'autres* La rage de la domination étant innée dans l'homme , la rage de la faire sentir n'est peut-être pas

moins naturelle : l'étranger qui vient conunander chez une nation sujette , au nom d'une souveraineté lointaine, au lieu de s'informer des idées nationales pour s'y conformer, ne semble trop souvent les étudier que pour les con* trarier ; il se croit plus mattre , à mesure qu'il appuie plus rudement la main. Il prend la morgue pour la dignité , et semble croire cette dignité mieux attestée par l'indignation qu'il excite , que par les bénédictions qu'il pourrait obtemr.

Aussi , tous les peuples sont convenus de placer an premier rang des grands hommes ces fortunés citoyens qui eurent l'honneur d'arracher leur pays au joug étranger ; héros s'ils ont réussi , ou martyrs s'ils ont édioué , leurs noms traverseront les siècles. La stupidité moderne Tondrait teulemeût excepter les Papes de cette apothéose universelle , et les priver de l'immortelle gloire qui leur est due comme princes temporels , pour avoir travaillé sans relâdie à Taffranchisement de leur patrie. Que certains

écrivains français refusent dei rendre justice à Grégoire VII, cela se conçoit. Ayant sur les yeux des préjugés protestants, philosophiques, jansénistes et parlementaires, qub peuvent-ils voir à travers ce quadruple bandeau? Le despotisme parlementaire pourra même s'élever jusqu\^ défendre à la liturgie nationale d'attacher une certaioe célébrité à la fête de saint Grégoire ; et le sacerdoce, pom* éviter des chocs dangereux , se verra forcé de plier*, confessant ainsi Thumiliante servitude de cette Eglise dont on nous vantait les fabuleuses libertés. Mais vous, étrangers à tous ces préjugés , vous , habitants de ces belles contrées que Grégoire voulut affiranchîr^ ^ous que la reconnaissance au moins devrait éclairer ,

• • • i . . • vosdl

Pompilius sangnis . . . • . 3.

Harmonieux héritiers de la Grèce , illustres descendants des Scipions et des Virgile , vous à qui il ne manque que l'unité et rindépendance , élevez des aiuels au sublime Pontife , qui fit des prodiges pour vous donner un nom.

(1) On célébrait en France TofBce de Grégoire Vil, commun de» eoftfeneun, l'église gallicane (si libre comme on sait) n'ayant point osé lui décerner un oflice pbopkb, de peur de se brouiller avec les parlements qoi aTaîent condamné la mémoire de ce Pape par arrêts du 20 juillet iTlO, et iu23 février 1730. (Zaeearia, Ânli-Febroniui ^ndieatus , iom. l,difseri. II, cap. Y, p. 387, not. 13.)

Observez que ces mêmes luagistrats qui condamnent la mémoire d'M Pape déclaré saint, m plaindront fort bien de la MOXSTaaBUSB confusion pue tel ou tel Pape « faite de Vusajc des deux puinanceê* (LeU. sar fhisl. lom. lU, lell, LXII, p. 2?1.)

(â) [Hmt. A4 Piiones , 291.

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