CHAPITRE VII
AUTRES GONSIDiRATlONS PAHTICULlèRES SUR
l'empire d'orient.
Le Pape est revêtu de cinq caractères bien distincts ; car il est Evéque de Rome , Métropolitain des églises suburbicaires, Primat d'Italie, Patriarche d'Occident, et enfin Souverain Pontife. Le Pape n'a jamais exercé sur les autres patriarcats que les pouvoirs résultants de ce dernier ; de sorte qu'à moins de quelque affaire d'une haute importance, de quelque abus frappant, ou de quelque appel dans les causes majeures , les Souverains Pontifes se mêlaient peu de l'administration ecclésiastique
dans les Eglises orientales ; et ce fut un grand malheur non-seulement pour elles , mais pour les états où elles étaient établies. On peut dire que TEglise grecque , dès son origine , a porté dans son sein un germe de division qui ne s'est complètement développé qu'au bout de douze siècles, mais qui a toujours existé sous des formes moins tranchantes, moins décisives, et par conséquent supportables*.
Cette division religieuse s'enracinait encore dans Topposition politique créée par l'empereur Constantin ; fortifiées l'une par l'autre, elles ne cessèrent de repousser l'union qui eût été si nécessaire contre les ennemis formidables qui s'avançaient de l'Orient et du Nord. Ecoutons encore sur ce point le respectable auteur des Lettres sur rhistoire.
« n est sûr, dit-il , que si les deux empereurs d'Orient « et d'Occident eussent réuni leurs efforts , ils auraient « inévitablement renvoyé dans les sables de l'Afrique « ces peuples (les Sarrasins) qu'ils devaient craindre de « voir établir au milieu d'eux ; mais il y avait entre les « deux empires une jalousie que rien ne put détruire, « et qui se manifesta bien plus pendant les croisades. « Le schisme des Grecs leur donnait contre Rome une « antipathie religieuse , et celle-là se soutint toujours, « même contre leur propre intérêt*. »
(1) ^int Basile même parle quelque part de forgueii occidental qu'il nomme 0*PÏN AÏTIKHN. ( Si je ne me trompe , c'est dans l'ouyragoqu'ila ëcrit tur le parti qu'on peut tirer des lectures profanée pour le bien de la Religion. ) Rien , et pas même la sainteté , ne pcuTail éteindre tout à fait l'ëtat naturel de guerre qni dif isait les deux ëtats «< les deux églises , état qui dérivait de la politique et qui remontait i Constantin.
(2) Lcllres sur Th-stoire, tom, TF , lettre XLV.
Ce moiceau est d^uDC vérité frappante. Si les Papes avaient eu sur l'empire d^Orient la même autorité qu'ils avaient sur l'autre , non-seulement ils auraient chassé les Sarrasins , mais les Turcs encore. Tous les maux que ces peuples nous o^it faits n'auraient pas eu lieu. Les Mahomet, les Soliman, les Âmurat, etc., seraient des noms inconnus pour nous. Français, qui vous laissez égarer par de vains sophismes, vous régneriez à Constantinople et dans la Cité sainte. Les assises de Jérusalem , qui ne sont plus qu'un monument historique , seraient citées et observées au lieu où elles fiurent écrites ; on parlerait français en Palestine. Les sciaices, les arts, la civilisation^ iikistreraient ces £smaeuses contrées de l'Asie, jadis le jardin de l'univers , aujourd'hui dépeuplées , livrées à l'ignorance, au despotisme , à la peste, à tous les genres d'abrutissement.
Si l'aveugle orgueil de ces contrées n'avait pas résisté constamment aux Souverains Pontifes ; ^ils avaient pu dominer les vils empereurs de Byzance , ou du moins les tenir en respect , ils auraient sauvé l'Asie comme ils ont sauvé l'Europe , qui leur doit tout, quoiqu'elle semble l'oublier.
Longtemps déchirée par les Barbares du Nord , l'Europe se voyait menacée des plus grands maux. Les redoutables Sarrasins fondaient sur elle , et déjà ses plus belles provinces étaient attaquées , conquises ou entamées. Déjà maîtres de la Syrie , de l'Egypte , de lu Tingitane ,*de la Numidie , ils avaient ajouté à leurs conquêtes d'Asie et d'Afrique une partie considérable de la Grèce , l'Espagne , la Sardaigne , la Corse , la Pouille , la Calabre et la Sicile en partie. Ils avaient fait le siège de Rome , et brûlé ses faubourgs. Enfin ils s'étaient jetés sur la France , et dès le Vlll* siècle , c'en était fait déjà de l'Europe ,
e'est'à-dirc du christianisme , des sciences et de la civilisation 9 sans le génie de Charles Martel et de Charlemagne qui arrêtèrent le torrent. Le nouvel ennemi n% ressemblait poim aux autres : les nobles enfants du Nord pouvaient s'accoutumer à nous , apprendre nos langues , et s'unir à nous enfin par le triple lien des lois , des ma* riages et de la Religion, Mais le disciple de Mahomet nQ nous appartient d'aucune manière : il est étranger, inas^ sociable , immisdbk à nous* Voyez les Tuf es ! spectateurs dédaigneux et hautains de notre civilisation , de nos arts, de nos sciences; enneinis mortels de notre culte, ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient en 1454 ; un camp de Tartares, assis sur une terre européenne. La guerre entre nous est naturelle , et la paix forcée. Dès que le chrétien et le musulman yienneiit à se toucher , l'un des deut doit servir ou périr <
Entro ces eottemis il n'cti point At traité..
Heureusement la tiare nous a sauvés du croissant. Elle n'a cessé de lui résister , de le combattre , de lui chercher des ennemis , de leâ réunir, de les animer , de les soudoyer et de les diriger. Si nous sommes libres , savants et chrétiens, c'est à elle que nous le devons.
Parmi les moyens employés par les Papes pour repousser le mahométisme, il faut distinguer celui de donner les terres usurpées par les Sarrasins au premier qui pourrait les en chasser. Eh I que pouvait-on taire de mieux dès que le maître ne se montrait pas? Y avait-il un meilleur moyen de légitimer la naissance d'une souveraineté? Et croit-on que cette institution ne valût pas un peu mieux que la volonté du peuple , c'est*à-dire d'une poignée de factieux dominés par un srîul ? Mais lorsqu'il s'a*
git de terres données par les Papes , nos raisonnemrats modernes ne manquent jamais de transporta tout le droit public de l'Europe moderne au milieu des déserts, de l'anarchie , des invasions et des souverainetés flottantes du moyen âge ; ce qui nécessairement ne peut produire f que d'étranges paralogismes.
Qu'on lise Thistoire avec des yeux purs , et on verra que les Papes ont Ëiit tout ce qu'ils ont pu dans ces temps malheureux. On verra surtout qu'ils se çont surpassés dans la guerre qu'ils ont faite au mahométisme.
« Déjà dans le IX^ siècle, lorsque l'armée fonnidaUe « des Sarrasins semblait devoir détruire l'Italie et £iire « une bourgade mahométane de la capitale du duristîa- « nisme, le Pape Léon IV, prenant dans ce danger « une autorité que les généraux de l'empereur Lothake « semblaient abandonner, se montra digne , endéfen- « dantRome, d'y commander en souverain. Il fortifia « Rome , il arma les milices , il visita lui-même tons les
« postes Il était né Romain. Le courage des premiars
« âges de la république revivait] en lui dans un âge de « lâcheté et de corruption : tel qu'un beau monument de « l'ancienne Rome qu'on trouve quelquefois dans les mi- « nés de la nouvelle^. »
Hais à la fin toute résistance eût été vaine , et Fascen. dant de l'islamisme l'eût infailliblement emporté , à nous n'avions été de nouveau sauvés par les Papes et par les croisades dont ils forent les auteurs , les promoteurs , et les directeurs , hélas ! autant que le permirent l'ignorance et les passions des hommes. Les Papes découvrh*ent , avec des yeux d'Ànnibal , que pour repousser on briser sans retouiç une puissance formidable et extravasée^ il ne sof-
(1) VUlaire, Essai sur les mœars, etc., lom. TI, chap. XXVHl
8t pas du tout de se défendre chez soi , mais qu'il faut l'attaquer chez elle. Les Croisés , lancés par eux sur TAsie , donnèrent bien aux soudans d'autres idées que celles d'envahir ou seulement d'insulter FEurope. Sans cesguer^ res saintes f toute la race humaine serait peut-être encore de aos fours dégradée jusqu'aux plus profonds abîmes de la servitude et de la barbarie * •
Ceux qui disent que les croisades ne furent pour les Papes que des guerres de dévotion, n'ont pas lu apparemment le discours d'Urbain II au concile de Clermont. Jamais les Papes n'ont fermé les yeux sur le mahométisme , jusqu'à ce qu'il se soit endormi lui-même de ce sommeil léthargique qui nous a tranquillisés pour tou* jours* Mais il est bien remarquable que le dernier coup, le coup décisif lui fiit porté par la main d'un Pape. Le 7 octobre 1571 , fiât enfin livré ce combat à jamais célèbre , « le plus furieux combat de mer qui se soit jamais « livré. Cette journée glorieuse pour les chrétiens fut l'é- « poque de la décadence des Turcs. Elle leur coûta plus « que des hommes et des vaisseaux dont on répare « la perte ; car ils y perdirent cette puissance d'opinion « qui £ût la prmçipale puissance des peuples conque» « rants ; puissance qu'on acquiert une fois , et qu'on ne « recouvre jamais K Cette immortelle journée brisa l'or- « gueil ottoman , et délrompa l'univers qui croyait les c flottes turques invincibles^. »
(1) Qoaterly Reyiew. Sept. 1819 , pag. 546. Je ne connais pa< l'avea pins clair d'une Térilë anssi inconleslable qu'obstinément contestée ; et comme cet aTeu est tombé d'une plume protestante et très-babile, il mérite d'être universellement connu.
(2) M. de Bonald. Législation primilÎTe. tom. III, p. 288* Discpoliliq. sur l'état de TEuropc , $ VIII.
' (3) Ces dernières expressions appartiennent au célèbre Ornantes qui
Mais cette bataille de lapante, Thoaneur éternel de l^Europe, époque de la décadence du Croissant, et que Tennemi mortel de la dignité humaine a pu seul tenter de ravaler * , à qui la chrétienté en fiit-elle redevable? Au Saint-Siège. Le vainqueur de Lépante fut moins don Juan d'Autriche que ce Pie Y dont Bacon a dit : « Je m'é- « tonne que FEglise romaine n'ait pas encore canonisé « ce grand homme ^* » Lié avec le roi d'Espagne et la république de Venise, il attaqua les Ottomans; il fot Fauteur et Pâme de cette glorieuse entreprise qu'il aida de ses conseils , de son influence , de ses trésors , et de ses armes même qui se montrèrent à Lépante d'une manière tout à fait digne d'un Souverain Pontife.
assista à la |ataille de Lépante, et qui eut même rhonnenr d*y ètreblefls<^- ( Don Quixole, part. I , ch. XXXIX. Madrid. 1799 , in-i6, tom. IV, p. 40. ) Dans l'avant-propos de la Ile part. , Cervantes revient encore i cette fameuse bataille qu*il appelle la mat alta oeeasion que itHron loi sigloi patadoSf lotpretentet; ni esperan ver lot venidorti, (Ibid. tom. y , p. S, édition de don Pelicer. )
Celui qui voudra assister à cette bataille peut en lire la description dans Fouv. de Gratiani , De hello Cyprio, Rome , 1664 , in-4«
(1) « Quel fut le fruit delà bataille de Lépante? Il semblait
que les Turcs Teussent gagnée.» ( Volt. Essui sur les roorars, eic. Ism. V, c. CLXI. ) Comme il est ridicule !
(2) Dans le dialogue de Bello Mic s*