‹ Du PapeChapitre 9 sur 61 · XXXVIII · texte numérisé non relu

XXXVIII

liques , avec les croyances , les traditioDS et les pratiques de tout Tunivers (si ce sujet est traité avec l^éteudue convenable) produirait un ouvrage de controverse d'un nouveau genre ^ et qui ne serait pas des moins convaincants. Il saperait surent par les fondements la grande accusation des protestants tirée des imitations païennes quMls nous ont repi^ochées. On verrait que Hidieton et d'autres ont usé leurs plumes pour établir un dernier résultât qyA Va/nXiquiU pc^enne présente des traces nombreuses de ces mêmes vérités que nous enseignons ^ eu des ceremontes dont nous faisons usage* Tout caibolique instruit ne manquera pas de les remercier : sahUem ex im* micis nostris; mais ce #est point ici le lieu d'une disser* tation sur ce vaste sujet : c'est assez d'observer que Tertullien , en disant que Vhomme est naturellement chrétien^ a dit certainement bien plus qu'il ne crovait dire.

Quant à l'autre objection qui part d'un côté opposé » et qui roule sur les maximes gaUicanes , c'est un article sur lequel <m passera légèrement. L'auteur avoue n'avoir pas un fort grand respect pour les fameuses maximes. Il les avait môme attaquées de front dans un Y® livre de son ouvrage , intitulé : Du Pape dans son rapport avec V Eglise gallicane; mais il a supprimé ce V® livre , parce qu'il se trouvait hxx^ de proportion avec les autres , et encore, parce qu'il avait nécessairement une certaine couleur polémique qui lui semblait ne pas se trouver en parfaite harmonie avec le reste de l'ouvrage. S'il se détermine à publier à part cette Y® partie , ce qui peut arriver, l'auteur dira ses raisons. Il n'ignore point qu'on lui a reproché d'avoir traité un peu légèrement certaines autorisés qu'on regardait en France comme décisives ; néan-

xxwx

moins, après s'être examiné sévèrement, il n'a pas jugé à propos de faire sur ce point aucun changement à son ouvrage. Tout homme a son caractère , sa manière de voir et de s'exprimer ; sa conscience surtout , qui l'avertit de ce qu'il peut. Il est sans doute trop aisé de s'égarer en se livrant à cette impulsion intérieure , mais quelquefois aussi on s'expose à faire plus mal encore en la contrariant de front : Serpti humi ttUtês nimiûm*

• Quelle que soit d'ailleurs son infériorité à regard de ceriains personnages illustres que k lecteur pourrait avoir en vue ( infmorité dont fiui honmie au monde n'est plus persuadé que lui) on ne saurait néanmoins lui contester équitablement l'honneur de posséder avec eux deux qualités identiques , celle de raisonner et celle de parler français ; ce qui lui parait suflire pour avoir le droit d'exprimer irancbement ses pensées , dût-il même avoir le malheur de se trouver , une ou deux fois peut-être , en opposition avec ces honunes illustres devant qui il est à genoux.

On connaît d'ailleurs en France les pensées de l'auteur et sur la France en général , et sur l'Eglise de France en parnbulier. Certes , il n'a envie de choquer ni l'une ni Tautre ; il a dit ce qu'il en attend , et jamais il n'a attaqué que les funestes préjugés capables de tromper de si belles espérances. Les illusions de l'habitude et peut-être hélasl celles de l'orgueil , pourront sans doute retarder Taccomplissement de certaines prophéties; cependant il n'en faut pas moins compter sur T&poqae des lis , comme la nommait , il y a bien des années , un illuminé allemand.

Uauteur ne terminera point celte préface sans profiter de roccasion pour soumettre son ouvrage au jugement de Rome, sans la moindre réserve imaginable; il se contredirait de la manière la moins excusable , s*il refusait de reconnaître contre lui une autorité qu'il a défen* due contre les autres avec tant de zèle et de bonne foi*

Chambéry , le 1^' juillet 1820.

DISCOURS PRiLIMŒNAIML

n pourra paraître surprenant qu^un homme du moiv'jlé s^attribue le droit de traiter des questions qui, jusqu'à nos jours , ont semblé exclusivement dévolues au zèle et à la science de Tordre sacerdotal. J'espère néanmoins qu'après avoir pesé les raisons qui m'ont déterminé à me jeter dans cette lice honorable , tout lecteur de bonne volonté les approuvera dans sa conscience,. et m'absoudra de toute tache d'usurpation.

En premier lieu, puisque notre ordre s'est rendu, pendant le dernier siècle^ éminemment coupable envers la Religion , je ne vois pas pourquoi le même ordre ne fournirait pas aux écrivains ecclésiastiques quelques alliés fidèles qui se rangeraient autour de l'autel pour écarter au moins les téméraires, sans gêner les lévites.

Je ne sais même si dans ce moment cette espèce d'alliance n'est pas devenue nécessaire. Mille causes ont affiiibli Tordre sacerdotal. La révolution l'a dépouillé, exilé, massacré ; elle a sévi de toutes les manières contre les défenseurs-nés des maximes qu'elle abhorrait. Les anciens athlètes de la milice sainte sont descendus dans la tombe ; de jeunes recrues s'avancent pour occuper leurs places ; mais ces recrues sont nécessairement en petit nombre ^ Tennemi leur ayant d'avance coupé les vivres avec la plus funeste habileté. Qui sait d'ailleurs si , avant de s'envoler

DU PA?E. i

vers sa patrie , Elie a jeté son manteau , et si le vêtement sacré a pu être relevé sur-le-champ? II est sans doute probable qu'aucun motif humain n'ayant pu influer sur la détermination des jeunes héros qui ont donné leurs noms dans la nouvelle armée , on doit tout attendre de leur noble résolution. Néanmoins , de combien de temps auront-ils besoin pour se procurer l'instruction nécessaire au combat qui les attend! Et quand ils l'auront acquise, leur restera-t-îl assez de loisir pour l'employer? La plus indispensable polémique n'appartient guère qu'à ces temps de calme où les travaux peuvent être distribués librement, suivant les forces et les talents. Huet n'aurait pas écrit sa Démonstration évangélique , dans l'exercice de ses fonctions épiscopales ; et si Bergier avait été condamné par les circonstances à porter pendant toute sa vie , dans une paroisse de campagne , le poids du jour et de la chaleur , il n'aurait pu &ire présent à la Religion de cette foule d'ouvrages qui l'ont placé au rang des plus excellents apologistes.

C'est à cet état pénible d'occupations saintes , mais accablantes, que se trouve aujourd'hui plus ou moins réduit le clergé de toute l'Europe, et bien plus particulièrement celui de France, sur qui la tempête révolutionnaire a firappé plus directement et plus fortement. Toutes les fleurs du ministère sont fanées pour lui ; les épines seules lui sont restées. Pour lui , l'Eglise recommence ; et par la nature même des choses, les confesseurs et les martyrs doivent précéder les docteurs; II n'est pas même aisé de prévoir le moment où , rendu à son ancienne tranquillité, et assez nombreux pour faire marcher de front toutes les parties de son immense ministère^ il pourra nous étonner encore par sa science autant que par la sainteté de ses mœurs, l'activité de son lèle et les prodiges de ses succès apostoliques.

Pendant cette espèce dUnterstice qui , sous d'aulrcft rapports, ne sera point perdu pour la Religion , je ne vois pas pourquoi les gens du monde , que leur inclination a portés Yers les études sérieuses , ne viendraient pas se ranger panni les défenseurs delà plus sainte des causes. Quand ils ne serviraient qu'à remplir les vides de Tannée du Seigneur, on ne pourrait au moins leur refuser équitablement le mérite de ces femmes courageuses , qu'on a vues quelquefois monter sur les remparts d'une ville assiégée, pour effi-ayerau moins Fœilde l'ennemi.

Toute science , d'ailleurs, doit toujours, mais surtout à cette époque , une espèce de dîme à celui dont elle procède ; car c^est lui qui est le Dieu des sciences , et c'est lui jui prépare toutes nos pensées^. Nous touchons à la plus grande des époques religieuses, où tout homme est tenu d'apporter, s'il en a la force, une pierre pour l'édifice auguste , dont les plans sont visiblement arrêtés. La médiocrité des talents ne doit effrayer personne; du moins elle ne m'a pas fait trembler. L'indigent, qui ne sème dans son étroit jardin que la menthe , Vaneth et le cumin ^ , peut élever avec confiance la première tige vers le ciel , sûr d'être agréé autant que l'honune opulent qui , du milieu de ses vastes campagnes , verse à flots , dans les parvis du temple , la puissance du froment et le sang de la vigne '•

Une autre considération encore n'a pas eu peu de force pour m'encourager. Le prêtre qui défend la Religion , fait son devoir , sans doute , et mérite toute notre estime ;

(1) Dens 8cienliaram Dominus est , et ipsi prœparanlar cogitatîonei. '• Beg. , cap, II , V. 3.

(2}HaUh.XXin,23.

(3) Robur panîs sangninem uts. Pi. CiV , 16. Isaïe , III» 1.

GcD.XLIX, 11. Deul. XXXII , 14.

mais auprès d^une foule d^hommes légers ou préoccupés « il a l'air de défendre sa propre cause; et quoique sa bonne foi soit égale à la nôtre, tout observateur a pu s'apercevoir mille fois que le mécréant se défie moins de Thomme du monde , et s'en laisse assez souvent approcher sans la moindre répugnance : or, tous ceux qui ont beaucoup examiné cet oiseau sauvage et ombrageux , savent encore qu'il est incomparablement plus di£Gcile de l'approcher que de le saisir.

Me sera-t-il encore permis de le dire? Si l'homme qui s'est occupé toute sa vie d'un sujet important, qui lui a consacré tous les instants dont il a pu disposer , et qui a tourné de ce côté toutes ses connaissances ; si cet homme, dis-je, sent en lui je ne sais quelle force indéfinissable, qui lui fait éprouver le besoin de répandre ses idées, il doit sans doute se défier des illusions de l'amour-propre; cependant il a peut-être quelque droit de croire que cette espèce d'inspiration est quelque chose, si elle n'est pas dépourvue surtout de toute approbation étrangère.

. Il y a tongtemps que j'ai considéré la France * , et si je ne suis totalement aveuglé par l'honorable ambition de lui être agréable, il me semble que mon travail ne lui a pas déplu. Puisqu'au milieu de ses épouvantables malheurs, elle entendit avec bienveillance la voix d'un ami qui lui appartenait par la Religion , par la langue et par des espérances d'un ordre supérieur, qui vivent toujours, pourquoi ne consentirait-elle pas

À me prêter encore une oreille atlentive,

aujourd'hui qu'elle a fait un si grand pas vers le bonheur y

(i) Gonsid^ralions sur la France, in-S. Bâie, Genèye, Paris , 1795, 1796. [Lyon , 1830 , L. Lesne , laia. ]

et qu^elIe a recouvré au moins assez de calme pour s'examiner eUe-méme et se juger sagement?

n est vrai que les circonstances oçt bien changé depuis Tannée 1796. Alors chacun était libre d'attaquer les brigands à ses périls et risques : aujourd'hui que toutes les puissances sont à leur place , l'erreur ayant divers points de contact avec la politique , il pourrait arriver à l'écrivain qui ne veillerait pas continuellement sur lui-même, le malheur qui arriva à Diomède sous les murs de Troie, celui de blesser une divinité en poursuivant un ennemi.

Heureusement il n'y a rien de si évident pour la conscience que la conscience même. Si je ne me sentais pénétré d'une bienveillance universelle , absolument dégagée de tout esprit contentieux et de toute colère polémique, même à l'égard des hommes dont les systèmes me choquent le plus , Dieu m'est témoin que je jetterais la plume ; et j'ose espérer que la probité qui m'aura lu ne doutera pas de mes intentions. Mais ce sentiment n'exclut ni la profession solennelle de ma croyance , ni l'accent clair et élevé de la foi, ni le cri d'alarme en face de l'ennemi connu ou masqué , ni cet honnête prosélytisme enfin , qui procède de la persuasion.

Après une déclaration, dont la sincérité sera, je l'espère, parfaitement justifiée par tout mon ouvrage, quand même je me trouverais en opposition directe avec d'autres croyances, je serais parfaitement tranquille. Je sais ce qne l'on doit aux nations et à ceux qui les gouvernent ; mais jç ne croîs point déroger à ce sentiment , en leur disant la vérité avec les égards convenables. Les premières lignes de mon ouvrage le font connaître : celui qui poupi-ait craindre d'en être choqué , est instamment prié de ne le pas lire. Il m'est prouvé , et je voudrais de tout mon

cœur te prouver auiç^fiatres , que sans k Souverain Pontife U riy a point de vérifaUe christianisme , et que nul honnête homme chrétien , séparé de lui, ne signera sur son honneur {s^U a qudque science) une profession de foi clairement circonscrite»

Toutes les nations qui se sont soustraites à Tautorité du Père commun, ont sans doute, prises en masse, le droit (les savants ne l'ont pas) de crier au paradoxe ; mais nulle n'a celui de crier à Tinsulte. Tout écriTain qui se tient dans le cercle de la sévère logique , ne manque à personne. Il n'y a qu'une seule vengeance honorable à tirer de lui : c'est de raisonner contre lui , mieux que lui.

Quoique dans le cours entier de mon ouvrage je me sois attaché , autant qu'il m'a été possible , aux idées générales, néanmoins on s'apercevra aisément que je me suis particulièrement occupé de la France. Avant qu'elle ait bien connu ses erreurs , il n'y a pas de salut pour elle ; mais , si elle est encore aveugle sur ce point, l'Europe l'est peut-être davantage sur ce qu'elle doit attendre de la France.

Il y a des nations privilégiées qui ont une mission dans ce monde. J'ai tâché déjà d'expliquer celle de la France, qui me parait aussi visible que le soleil. U y a dans le gouvernement naturel , et dans les idées nationales du peuple français , je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours. Le Français a besoin de la Religion plus que tout autre homme; s'il en manque, il n'est pas seulement affaibli , il est mutilé. Voyez son histoire. Au gouvernement des druides , nui pouvaient tout , a succédé

celui des Evéques qui furent constamment, mais bien plus dans l'antiquité que de nos jours , les conseillers du roi en tous ses conseils* Les Evéques , c'est Gibbon qui l'observe, ont fait le royaume de France ^ : rien n'est plus vrai. Les Evéques ont construit cette monarchie , comme les abeilles construisent une ruche. Les conciles , dans les premiers siècles de la monarchie , étaient de véritables conseils na-« tionaux. Les druides chrétiens j si je puis m'exprimer ainsi, y jouaient le premier rôle. Les formes avaient changé, mais toujours on retrouve la même nation. Le sang teuton qui s'y mêla par la conquête, assez pour donner un nom à la France, disparut presque entièrement à la bataille de Fontenai , et ne laissa que des Gaulois. La preuve s'en trouve dans la langue ; car lorsqu'un peuple est un , la langue est une^ ; et s'il est mêlé de quelque manière, mais surtout par la conquête , chaque nation constituante prodm't sa portion de la langue nationale , la syntaxe et ce qu'on appelle le génie de la langue appartenant toujours à la nation dominante ; et le nombre des mots donnés par chaque nation est toujours rigoureusement proportionné à la quantité de sang respectivement fourni par les diverses nations constituantes , et fondues dans l'unité nationale.

(1) Gibbon , Hisl. de la décaJ. tom. YII, ch. XXXYIII. Paris , Maradan,1812, in-S.

(2) De là Tient que plus on s'^lèye dans Tantiquitë , et plus les langues sont radicales et par conséquent régulières. En partant , par exemple , da mot maison , pris comme racine , le grec aurait dit maisonniste , matV sonnier , maisonneur , maisonnerie , maisonner , emmaisonner, démaitonner, etc. Le Français , au contraire, est oblige de dire maison, domes' tique, économe, casanier, maçon, bâtir, habiter, démolir, ete. On reconnatt ici les poussières de diffërentes nations, mêlées et petites par la nain du temps. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir une seule langue qui ne possède quelque élément de celles qui l'ont précédées ; mais il y a principalement de grandes masses constituantes , et qu'on peut pour ainsi dir^ toucher .

Or , l'élément teutopique est à peine sensible dans la langue française; considérée en masse ^ elle est celtique et romaine. D n'y a rien de si grand dans le monde. Gicéron disait : « Flattons-nous tant qu^il nous plaira, nous ne « surpasserons ni les Gaulois en valeur , ni les Espagnols « en nombre , ni les Grecs en talents , etc«; mais c'est par a la religion et la crainte des Dieux, que nous surpassons a toutes les nations de l'univers. » [De At. resp. c. IX. ]

Cet élément romain , naturalisé dans les Gaules , s'ac* corda fort bien avec le druidisme , que le christianisme dépouilla de ses erreurs et de sa férocité , en laissant subsister une certaine racine qui était bonne ; et de tous ces éléments il résulta une nation extraordinaire , destinée à jouer un rôle étonnant parmi les autres , et surtout à se retrouver à la tête du système religieux en Europe.

Le christianisme pénétra de bonne heure les Français, avec une facilité qui ne pouvait être que le résultat d'une affinité particulière. L'Eglise gallicane n'eut presque pas d'enfance ; pour ainsi dire en naissant elle se trouva la première des Eglises nationales et le plus ferme appui de Tunité*

Les Français eurent l'honneur unique , et dont ils n'ont pas été à beaucoup près assez orgueilleux , celui d'avoir constitué ( humainement ) l'Eglise catholique dans le monde , en élevant son auguste Chef au rang indispensablement dû à ses fonctions divines , et sans lequel il n'eût été qu'un patriarche de Constantinople , déplorable jouet des sultans chrétiens et des autocrates musulmans.

Charlemagne , }e irismégiste moderne , éleva ou fit reconnaître ce trône , fait pour ennoblir et consolider tous les autres. Comme il n'y a pas eu de plus grande instito*

tion dans ruuivefô, ii n'y en a pas^ sans le moindre doute^ où la main de la Providence. se soit montrée d'une manière plus sensible; mais il est beaa d'avoir été choisi par elle , pour être l'instrument éclairé de cette merveille unique.

Lorsque, dans le moyen âge, nous allâmes en Asie, Tépée à la main, pour essayer de briser sur son propre terrain ce redoutable croissant , qui menaçait toutes les libertés de l'Europe , les Français furent encore ù la tête de cette immortelle entreprise. Un simple particulier, qui n'a Iqgué à la postérité que son nom de baptême , orné du modeste surnom d'ermtVe, aidé seulement de sa foi et de son invincible volonté, souleva l'Europe, épouvanta l'Asie , brisa la féodalité , anoblit les ser& , transporta le flambeau des sciences , et changea l'Europe.

Bernard le suivit; Bernard , le prodige de son siècle et Français conmie Pierre , homme du monde et cénobite mortifié, orateur, bel esprit^ homme d'état, solitaire, qui avait lui-même au dehors plus d^occupations que la plupart des hommes n^en auront jamais ; consulté de toute la terre j chargé d'une infinité de négociations importantes, focificateur des états , appelé aux conciles , portant des paroles aux rois , instruisant les Evêques , réprimandant Us Papes, gouvernant un ordre entier ^ prédicateur et orade de son temps ^ .

On ne cesse de nous répéter qu'aucune de ces fameuses entreprises ne réussit. Sans doute aucune croisade ne réussit, les en&nts même le savent ; mais toutes ont réussi, et c'est ce que les hommes même ne veulent pas voir.

Le nom français fit une telle impression en Orient , qu'il

(1) Boardaloue , serai, sur la fuite du monde , 1^^ partie.

y est demeuré comme syuonyme de celui d'Européen; et le plus grand poète de l'Italie , écrivant dans le XVI® siècle, ne refuse point d'employer la même expression *•

Le sceptre français brilla à Jérusalem et à Gonstantinople. Que ne pouvait-on pas en attendre? Il eût agrandi l'Europe , repoussé l'Islamisme et suffoqué le schisme ; malheureusement il ne sut pas se maintenir*

Hfagnit tamen exoidii ausis.

Une grande partie de la gloire littéraire des Français, surtout dans le grand siècle, appartient au clergé. La science s'opposant en général à la propagation des familles et des noms^, rien n'est plus conforme a l'ordre qu'une direction cachée de la science vers l'état sacerdotal et par conséquent célibataire.

Aucune nation n'a possédé un plus grand nombre d'établissements ecclésiastiques que la nation française , et nulle souveraineté n'employa , plus avantageusement pour elle , un plus grand nombre de prêtres que la cour de France. Ministres, ambassadeurs, négociateurs, instituteurs, etc., on les trouve partout. De Suger à Fleury, la France n'a qu'à se louer d'eux. On regrette que le plus fort et le plus éblouissant de tous se soit élevé quelquefois jusqu'à l'inexorable sévérité; mais il ne la dépassa pas; et je suis porté à croire que, sous le ministère de ce grand homme,

(1) Il popol Franco. (Les croises, Tannée de Godefroi.) Tasso.

(2) De là Tient sans doute Tantique préjuge sur rîncompatibilittf de la fcience et de la noblesse , préjuge qui lient , comme tous les autres , à quelque chose de cache. Aucun savant du premier ordre n*a pu cr^er une race. Les noms mêmes du XYU^ siècle , fameux dans les sciences et lef lattr«s , ne subsistent dëjà plua.

le supplice des Templiers et d'autres événements de ceita espèce n'eussent pas été possibles.

La plus haute noblesse de France s'honorait' de remplir les grandes dignités de l'Eglise. Qu'y avait-il en Europe au-dessus de cette Eglise gallicane , qui possédait tout ce qui plaît à Dieu et tout ce qui captive les hommes, la vertu, la science, la noblesse et l'opulence?

Veut-on dessiner la grandeur idéale? qu'on essaie d'imaginer quelque chose qui -surpasse Fénelon , on n'y réussira pas.

Charlemagne, dans son testament, légua à ses fils la tutelle de l'Eglise romaine. Ce legs , répudié par les empereurs allemands, avait passé comme une espèce de fidéicommis à la couronne de France. L'Eglise catholique pouvait être représentée par une ellipse. Dans l'un des foyers on voyait saint Pierre , et dans l'autre Charlemagne : l'Eglise gallicane avec sa puissance, sa doctrine, sa dignité, sa langue , son prosélytisme , semblait quelquefois rapprocher les deux centres, et les confondre dans la plus magnifique unité.

Mais , ô faiblesse humaine ! ô déplorable aveuglement ! des préjugés détestables que j'aurai occasion de développer dans cet ouvi^age, avaient totalement perverti cet ordre admirable , cette relation sublime entre les deux puissances, A force de sophismes et' de criminelles manœuvres , on était parvenu à cacher au roi très-chrétien l'une de ses plus brillantes prérogatives , celle de présider (humainement) le système religieux , et d'être le protecteur héréditaire de l'unité catholique. Constantin s'honora jadis du titre d^évêque extérieur. Celui de souverain pontife extérieur ne flattait pas l'ambition d'un successeur de Charle-

magne ; et cet emploi , offert par la Providence , était va* canl I Ah ! si les rois de France avaient voulu donner mainforte à la vérité , ils auraient opéré des miracles ! Mais que peut le roi , lorsque les lumières de son peuple sont éteintes? 11 faut même le dire à la gloire inunor telle de l'auguste maison , l'esprit royal qui l'anime a souvent et trèshèureusement été plus savant que les académies, et plus juste que les tribunaux.

Renversée à la fin par un orage surnaturel , nous avons vu cette maison si précieuse pour l'Europe, se relever par un miracle qui en promet d'autres , et qui doit pénétrer tous les Français d'un religieux courage ; mais le comble du malheur pour eux , serait de croire que la révolution est terminée^ et que la colonne est replacée, parce qu'elle est relevée. Il faut croire , au contraire , que l'esprit révolutionnaire est sans comparaison plus fort et plus dangereux qu'il ne l'était il y a peu d'années. Le puissant usurpateur ne s'en servait que pour lui. Il savait le comprimer dans sa main de fer , et le réduire à n'être qu'une espèce de monopole au profit de sa couronne. Mais depuis que la justice et la paix se sont embrassées, le génie mauvais a cessé d'avoir peur ; et au lieu de s'agiter dans un foyer unique , il a produit de nouveau une ébuUition générale sur une immense surface.

Je demande la permission de le répéter ; la révolution française ne ressemble à rien de ce qu'on a vu dans les temps passés. Elle est satanique dans son essence ^ Jamais elle ne sera totalement éteinte que par le principe contraire , et jamais les Français ne reprendront leur place jusqu'à ce qu'ils arant reconnu cette vérité. Le sacerdoce

il) Considérations sur la France. Ghap. X , § 3.

doit être l'objet principal de la pensée souveraine. Si j V vais sons les yeux le tableau des ordinations , je pourrais prédire de grands événements. La noblesse française trouve à cette époque Toccasion de faire à Tétat un sacrifiœ digne d'elle. Qu'elle oflre encore ses fils à Tautel comme dans les temps passés. Aujourd'hui , on ne dira pas qu'elle n'ambitionne que les trésors du sanctuaii'e. L'Eglise jadis l'enrichit et l'illustra ; qu'elle lui rende aujourd'hui tout ce qu'elle peut lui donner : l'éclat de ses grands noms, qui maintiendra l'ancienne opinion , et déterminera une foule d'hommes à suivre des étendards portés par de si dignes mains ; le temps fera le reste. En soutenant ainsi le sacerdoce , la noblesse française s'acquittera d'une dette immense qu'elle a contractée envers la France, et peut-être même envers l'Europe. La plus grande marque de respect et de profonde estime qu'on puisse lui donner , c'est de lui rappeler que la révolution française , qu'elle eût sans doute rachetée de tout son sang^ fut cependant en grandes partie son ouvrage. Tant qu'une aristocratie pure , c'est-^* dire professant jusqu'à l'exaltation les dogmes nationaux g environne le trône , il est inébranlable , quand même te faiblesse ou l'erreur viendrait à s'y asseoir ; mais si le barour' nage apostasie , il n'y a plus de salut pour le trône , quand même il porterait saint Louis ou Charlemagne ; ce qui est pins vrai en France qu'ailleurs. Par sa monstrueuse alliance avec le mauvais principe , pendant le dernier siècle , la noblesse française a tout perdu ; c'est à elle qu'il appartient de tout réparer. Sa destinée est sûre , pourvu qu'elle n'en doute pas, pourvu qu'elle soit bien persuadée de l'alliance naturelle , essentielle, nécessaire, française du sacerdoce et de la noblesse.

A l'époque la plus sinistre de la révolution , on a dit : Ce n'est pour la noblesse qu'une éclipse méritée. Elle re*

lA.

pretidra sa place. Elle en sera quitte pour embrasser un jour , de bonne grâce ,

Des enfants qu'en son sein elle n'a point portas 1.

Ce qui fut dit , il y a vingt ans , se vérifie aujourd'hui. Si la noblesse française est soumise à un recrutement, il dépend d'elle d'en ôter tout ce qu'il pourrait avoir d'afiffigeant pour les races antiques. Quand elle saura pourquoi il était devenu nécessaire , il ne pourra plus lui déplaire ni lui nuire ; mais ceci ne doit être dit qu'en passant et sans aucun détail approfondi*

Je rentre dans mon sujet principal , en observant que la race anti-religieuse du dernier siècle contre toutes les vérités et toutes les institutions chrétiennes s'était tournée surtout contre le Saint-Siège. Les conjurés savaient assez, et le savaient malheureusement bien mieux que la foule des hommes bien intentionnés , que le christianisme repose entièrement sur le Souverain Pontife. C'est donc de ce côté qu'ils tournèrent tous leurs efforts. S'ils avaient proposé aux cabinets catholiques des mesures directement antichrétiennes, la crainte ou la pudeur , au défaut de moti& plus nobles , aurait sufS pour les repousser ; ils tendhrent donc à tous les princes le piège le plus subtil.

Hëlas I ils ont des rois ëgarë les pins sages I

Ils leur présentèrent le Saint-Siège comme l'ennemi naturel de tous les trônes; ils l'environnèrent de calomnies^ de défiances de toute espèce ; ils tâchèrent de le brouiller avec la raison d'état ; ils n'oublièrent rien pour attacher l'idée de la dignité à celle de l'indépendance. À force d^usurpations, de violences^ de chicanes, d'empiétements de tous les genres , ils rendirent la politique romaine ombrageuse, lente , sournoise; et ils l'accusèrent ensuite des

(1) Considérations sur la France. Ghap. X #9 3.

débuts qu'elle tenait d'eux. Enfin, ils ont réussi à un point qui fait trembler. Le mal est tel que le spectacle de certains pays catholiques a pu quelquefois scandaliser des yeux étrangers à la vérité , et les détourner d'elle* Cependant, sans le Souverain Pontife , tout l'édifice du' christianisme est miné , et n'attend plus , pour crouler entièrement , que. le développement de certaines circonstances qui seront mises dans tout leur jour.

En attendant, les faits parlent. A-t-on jamais vu des protestants s'amuser à écrire des livres contre les églises grecque , nestorienne , syriaque , etc. , qui professent des dogmes que le protestantisme déteste ? Ils s'en gardent bien. Ils protègent , au contraire , ces églises ; ils leur adressent des compliments , et se montrent prêts à s'unir à elles , tenant constamment pour véritable allié tout ennemi du Saint-Siège ^

L'incrédule , de son côté , rit de tous les dissidents , et se sert de tous ., parfaitement sur que tous^ plus ou moins , et chacun à sa manière , avancent son grand œuvre , c'està-dire la destruction du christianisme.

Le protestantisme , le philosophisme et mille autres sectes plus ou moins perverses ou extravagantes , ayant prodigieusement diminué les vérités parmi les hommes^, le genre humain ne peut demeurer dans l'état où il se trouve, n s'agite , il est en travail , il a honte de lui-même , et cherche, avec je ne sais quel mouvement convulsif, à

(1) Voyez les Becherches asiatiques de M. Glaudius Buchanan, docteur en théologie anglaise , oh il propose à IVglise anglicane de s'allier dans Vlode à la syriaque , parce qu'elle rejette la suprématie du Pape, In-8. Londres , 1812 , p. 285 à 287.

(^) Biminuts sunt Teritates à filiis hoininum. Ps. XI , T. 2.

retnonter contre le torrent des càrpètùfe f apris s'y être abandonné avec raveuglement systématique de Torgaeil. A cette époque mémorable , il m'a paru utile d'exposer , dans toute sa plénitude , une théorie également vaste et importante , et de la débarrasser de tous les nuages dont on s'obstjne à Tenvelopper depuis si longtemps. Sans présumer trop de mes efforts , j'espère cependant qu'ils ne seront pas absolument vains. Un bon livre n'est pas celui qui persuade tout le monde , autrement il n'y aurait point de bon livre ; c'est celui qui satisfait complètement une certaine classe de lecteurs à qui l'ouvrage s'adresse particulièrement, et qui du reste ne laisse douter personne ni de la bonne foi parfaite de l'auteur , ni de l'infatigable travail qu'il s'est imposé pour se rendre maître de son sujets et lui trouver même , s'il était possible, quelques Êices nouvelles. Je me flatte naïvement que, sous ce point de vue , tout lecteur équitable jugera que je suis en règle. Je crois qu'il s'a jamais été plus nécessaire d'environner de tous les rayons de l'évidence une vérité du premier or* dre, et je crois de plus que la véri0 a besoin de la France. J'espère donc que la France me lira encore une fois avec bonté; et je m'estimerais heureux surtout si ses grands personnages de tous les ordres , en réfléchissant sur ce que j'attends d'eux , venaient à se fiûre une conscience de me réfuter.

Mai 181Y«

.^wtte.

Page 1