‹ Du pape (volume 5)Chapitre 13 sur 41 · LIBERTÉ CIVILE DES HOMMES · texte numérisé non relu

LIBERTÉ CIVILE DES HOMMES

l^ous avons vu que le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand Dennurge de la civilisation universelle ; ses forces sur ce point n'ont de bornes que dans l'aveuglement ou la mauvaise volonté des princes. Les papes n'ont pas moins mérité de l'humanité par l'extinction de la servitude qu'ils ont combattue sans relâche , et qu'ils éteindront infailliblement sans secousses , sans déchiremens et sans danger , partout où on les laissera faire.

Ce fut un singulier ridicule du dernier siècle que celui de juger de tout d'après des règles abstraites , sans égard à l'expérience ; et ce ridicule est d'autant plus frappant , que ce même siècle ne cessa de hurler en même temps contre tous les philosophes qui ont commencé par les principes abstraits, au lieu de les chercher dans l'expérience.

Rousseau est exquis lorsqu'il commence son Contrat social par cette maxime retentissante :

( ^'9 ) L'homme est né libre , et partout il est dans les fers.

Que veut-il dire? Il n'entend point parler du fait apparemment , puisque dans la même phrase, il affirme que PARTOUT Vhonime est dans les fers (i). Il s'agit donc du droit ; mais c'est ce qu'il falloit prouver contre le fait.

Le contraire de cette folle assertion, rhoimne est né libre , est la vérité. Dans tous les temps et dans tous les lieux, jusqu'à l'établissement du christianisme , et même jusqu'à ce que cette religion eût pénétré suffisamment dans les cœurs, l'esclavage a toujours été considéré comme une pièce nécessaire du gouvernement et de l'état politique des nations, dans les républiques comme dans les monarchies , sans que jamais il soit tombé dans la tête d'aucun philosophe de condamner l'esclavage , ni dans celle d'aucun législateur de l'attaquer par des lois fondamentales ou de circonstances.

L'un des plus profonds philosophes de l'antiquité, Aristote, est même allé, comme tout le monde sait, jusqu'à dire qu'il y awit des hommes qui naissoient esclaves , et rien n'est plus vrai. Je sais que dans notre siècle il a été blâmé pour cette assertion ; mais il eût mieux

(0 Dans les fers ! Voyez le poète.

valu le comprendre que de le critiquer. Sa proposition est londée sur l'iiisloire entière qui est la politique expérimentale , et sur la nature même de l'homme qui a produit l'histoire.

Celui qui a suffisamment étudié cette triste nature, sait que {'homme en général, , s'il est réduit à lui-même , est trop méchant pour être libre.

Que chacun examine l'homme dans son propre cœur , et il sentira que partout oi!i la liberté civile appartiendra à tout le monde, il n'y aura plus moyen , sans quelques secours extraordinaires, de gouverner les hommes en corps de nation.

De là vient que l'esclavage a constamment été l'état naturel d'une très-grande partie du genre humain , jusqu'à l'établissement du christianisme ; et comme le bon sens universel sentoit la nécessité de cet ordre de choses, jamais il ne fut combattu par les lois ni par le raisonnement.

Un grand poète latin a mis une maxime terrible dans la bouche de César :

Le genre humain est fait pour quelques

HOMMES (l).

CO Humanum paucis yiyit genus. Lucan , Phars.

Cette maxime se présente sans doute dans le sens que lui donne le poète , sous un aspect machiavélique et choquant ; mais sous un autre point de vue, elle est très-juste. Partout le très- petit nombre a mené le grand; car sans une aristocratie plus ou moins forte , la souveraineté ne Test plus assez.

Le nombre des hommes libres dans l'antiquité étoit de beaucoup inférieur à celui des esclaves. Athènes avoit 4ojOoo esclaves et 20,000 citoyens (i), A Rome qui comploit vers la fin de la république environ 1,200,000 habitans , il y avoit à peine 2,000 propriétaires (2) , ce qui seul démontre l'immense quantité d'esclaves. Un seul individu en avoit quelquefois plusieurs milliers à son service (3). On en vit une fois exécuter 4oo d'une seule maison , en veitu de la loi épouvantable qui ordonnoit à Rome que , lorsqu'un citoyen romain étoit tué chez lui , tous les esclaves qui habitoient sous le même toit fussent mis à mort (4).

(1) Larcher , sur Hérodote , liv. I , not. aSS.

(2) Vix esse duo millia hominum qui rem habeant. ( Cic. de Otïiciis. , II , 21.)

(S) Juveu. sat. III, 140.

(4) Tacit, ann. XIV ^ 4^- ^^^ discours tenus sur ce sujet daos le sénat sont es.trêmeineut curieux.

El lorsqu'il fut question de donner aux esclaves un babil particulier, le sénat s'y refusa, de peur quils ne vinssent à se compter (i).

D'aulres nations fourniroient à peu près les mêmes exemples , mais il faut abréger. Il seroit d'ailleurs inutile de prouver longuement ce qui n'est ignoré de personne , que V univers , jusqu'à V époque du christianisme , a toujours été couvert d'esclaves, et que jamais les sages n'ont blâmé cet usage. Cette proposition est inébranlable.

Mais enfin la loi divine parut sur la terre. Tout de suite elle s'empara du cœur de l'iiomme et le changea d'une manière faite pour exciter l'admiration éternelle de tout véritable observateur. La religion commença surtout à travailler sans relâche à l'abolition de l'esclavage ; chose qu'aucune autre religion , aucun législateur , aucun philosophe n'avoit jamais osé entreprendre ni même réver. Le christianisme qui agissoit divinement, agissoit par la même raison lentement ; car toutes les opérations légitimes , de quelque genre qu'elles soient , se font toujours d'une manière insensible. Partout oii se trouve le

(0 Adam' s roman Anticjuilies , iu-8.° London , pag. 35 et seqq.

( '=3 ) bruit , le fracas , l'impétuosité , les destructions , etc. , on peut être sûr que c'est le crime ou la folie qui agissent.

La religion livra donc un combat continuel à l'esclavage , agissant tantôt ici et tantôt là , d'une manière ou d'une autre , mais sans jamais se lasser ; et les souverains sentant, sans être encore en état de s'en rendre raison , que le sacerdoce les soulageoit d'une partie de leurs peines et de leurs craintes , lui cédèrent insensiblement , et se prêtèrent à ses vues bienfaisantes.

a F-nfin , en l'année 1 167 , le pape Alexan- » dre III déclara au nom du concile que tous » les chrétiens devient être exempts de la » ser\}itude. Cette loi seule doit rendre sa mé- » moire chère à tous les peuples ; ainsi que » ses efforts pour soutenir la liberté de l'Italie, « doivent rendre son nom précieux aux Ita- » liens. C'est en vertu de cette loi que long- » temps après , Louis-le-Hutin déclara que » tous les serfs qui restoient encore en France

w dévoient être affranchis Cependant les

« hommes ne rentrèrent que par degré et très- » difficilement dans leur droit naturel (1). »

(i) Voltaire , Essai sur les mœurs , etc. oh. LXXXIII. — Ou voit ici Voltaire entiché des rêveries de soa

Sans cloute que la mémoire du Pontife doit être clière à tous les peuples. C'étoit bien à sa sublime qualité qu'appartenoit légitimement l'initiative d'une telle déclaration ; mais observez qu'il ne prit la parole qu'au XII.« siècle , et même il déclara plutôt le droit à la liberté que la liberté même. Il ne se permit ni violence , ni menaces : rien de ce qui se fait bien ne se fait vite.

Partout où règne une autre religion que la nôtre , l'esclavage est de droit, et partout oii cette religion s'affoiblit, la nation devient, en proportion précise, moins susceptible de la liberté générale.

Nous venons de voir l'état social ébranlé jusque dans ses fondemens, parce qu'il y avoit trop de liberté en Europe , et qu'il n'y avoit plus assez de religion. Il y aura encore d'autres commotions , et le bon ordre ne sera solidement affermi que lorsque l'esclavage ou la religion seront rétablis.

siècle , nous citer ici le droit naturel de l'homme à la liberté'. Je serois curieux de savoir comment il auroit établi le droit contre les faits qui attestent invinciblement que l'esclavage est Vétat naturel d'une grande partie du genre humainjusqu'à Voffranchissement SUR- NATUREL.

Le goui^ernement seul ne peut gouverner. C'est une maxime qui paroîtra d'autant plus incontestable qu'on la méditera davantage. Il a donc besoin , comme d'un ministre indispensable , ou de l'esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l'état , ou de la force divine qui , par une espèce de greffe spirituelle , détruit l'àpreté naturelle de ces volontés , et les met en état d'agir ensemble sans se nuire.

Le Nouveau-Monde a donné un exemple qui complète la démonstration. Que n'ont pas fait les missionnaires catholiques, c'est-à-dire les envoyés du Pape , pour éteindre la servitude, pour consoler, pourrassainir, pour ennoblir l'espèce humaine dans ces vastes contrées?

Partout où on laissera faire cette puissance, elle opérera les mêmes effets. Mais que les nations qui la méconnoissent ne s'avisent pas, fussent-elles même chrétiennes , d'abolir la servitude , si elle subsiste encore chez elles : une grande calamité politique seroit infailliblement la suite de cette aveugle imprudence.

Mais que l'on ne s'imagine pas que l'Eglise, ou le Pape, cest tout un (i) , n'ait dans la

(i) Sup. liv. I ,pag, 6a.

( 1:^6 ) guerre déclarée à la servitude, d'autre vue que le perfectionnement politique de l'homme. Pour cette puissance , il y a quelque chose de plus haut , c'est le perfectionnement de la morale dont le rafilinement politique n'est qu'une simple dérivation. Partout où règne la servitude, il ne sauroit y avoir de véritable morale , à cause de l'empire désordonné de l'homme sur la femme. Maîtresse de ses droits et de ses actions , elle n'est déjà que trop foible contre les séductions qui l'environnent de toutes parts. Que sera-ce lorsque sa volonté même ne peut la défendre ? L'idée même de la résistance s'évanouira; le vice deviendra un devoir, et l'homme graduellement avili par la facilité des plaisirs, ne saura plus s'élever au dessus des mœurs de l'Asie.

M. Buchanan que je citois tout-à-l'heure et de qui j'emprunte volontiers une nouvelle citation également juste et importante , a fort bien remarqué que , dans tous les pays où le christianisme ne règne pas , on obsen^e une certaine tendance à la dégradation des femmes (i).

Rien n'est plus évidemment vrai : il est

(i) Christian Researches in Asia , etc. hy tht R. Claudius Buchanan. DD. Londres, 1812, pag. 56.

possible même d'assigiiei- la raison de cette dégradation qui ne peut être combattue que par un principe surnaturel. Partout où notre sexe peut commander le vice, il ne sauroit y avoir ni véritable morale, ni véritable dignité de mœurs. La femme , qui peut tout sur le cœur de l'homme, lui rend toute la perversité qu'elle en reçoit, et les nations croupissent dans ce cercle vicieux dont il est radicalement impossible qu'elles sortent par leurs propres forces.

Par une opération toute contraire et tout aussi naturelle, le moyen le plus efiicace de perfectionner l'homme , c'est d'ennoblir et d'exalter la femme. C'est ce à quoi le christianisme seul travaille sans relâche avec un succès infaillible , susceptible seulement de plus et de moins, suivant le genre et la multiplicité des obstacles qui peuvent contrarier son action. Mais ce pouvoir immense et sacré du christianisme est nul , dès qu'il n'est pas concentré dans une main unique qui l'exerce et le fait valoir. Il en est du christianisme disséminé sur le globe, comme d'une nation qui n'a d'existence, d'action , de pouvoir , de considération et de nom même, qu'en vertu de la souveraineté qui la représente et lui donne une personalité morale parmi les peuples.

La femme est plus que l'homme redevable au clirislianisme. C'est de lui qu'elle lient toute sa dignité. La femme cljrélienne est vraiment un être surnature/ , f)uisqu'elle est soulevée et maintenue par lui jus(ju'à un état qui ne lui est pas naturel. Mais par quels services immenses elle paye celte espèce d'ennoblissement !

Ainsi le genre liumain est naturellement en grande partie serf, et ne peut être tiré de cet état que surnaturellement. Avec la servitude, point de morale proprement dite; sans le christianisme , point de liberté générale ; et sans le Pape, point de véritable christianisme, c'est-à-dire point de christianisme opérateur, puissant, convertissant, régénérant, conquérant, yc>er/êc///z.sa«^. G'étoil donc au Souverain Pontife qu'il appartenoit de proclamer la liberté universelle; il l'a fait, et sa voix a retenti dans tout l'univers. Lui seul rendit cette liberté possible en sa qualité de chef unique de cette religion seule capable d'assouplir les volontés, et qui ne pou voit déployer toute sa puissance que par lui. Aujourd'hui il faudroit être aveugle pour ne pas voir que toutes les souverainetés s'affoiblissent en Europe. Elles perdent de tous côtés la confiance et l'amour. Les sectes et l'esprit particulier se multiplient

( "9 ) d'une manière effrayante. II faut purifier les volontés ou les enchaîner ; il n'y a pas de milieu. Les princes dissidens qui ont la servitude chez eux , la conserveront ou périront. Les autres seront ramenés à la servitude ou à l'unité

Mais qui me répond que je vivrai demain? Je veux donc écrire aujourd'hui une pensée qui me vient au sujet de l'esclavage, dussé-je même sortir de mon sujet; ce que je ne crois pas cependant.

Qu'est-ce que l'état reUgieux dans les contrées catholiques ? C'est l'esclavage ennobli. A l'institution antique , utile en elle-même sous de nombreux rapports, cet état ajoute une foule d'avantages particuliers et la sépare de tous les abus. Au lieu d'avilir l'homme, le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l'asservir aux vices d'autrui, il l'en afi'ranchit. En le soumettant à une personne de choix, il le déclare libre envers les autres avec qui il n'aura plus rien à démêler.

Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets , on rend à la société un service sans prix, en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes, de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse TOM. II. o

que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient, écrivent, font l'aumône, cultivent la terre, et ne demandent rien à l'autorité.

Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment où de tous côtés tous les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement qui ne sait qu'en faire.

Une jeunesse impétueuse , innombrable , libre pour son malheur, avide de distinctions et de richesses , se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudroit. Vous ne trouverez pas un bureau en Europe oii le nombre des employés n'ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans. On dit que les affaires ont augmenté ; mais ce sont les hommes qui créent les affaires, et trop d'hommes s'en mêlent. Tous à la fois s'élancent vers le pouvoir et les fonctions ; ils forcent toutes les portes , et nécessitent la création de nouvelles places; il y a trop de liberté, trop de mouvement, trop de volontés déchaînées dans le monde. A quoi servent les religieux? ont dit tant d'imbéciles. Comment donc ? Estce qu'on ne peut servir l'état sans être revêtu d'une charge ? et n'est-ce rien encore que le

( i3i ) bienfait d'enchaîner les passions et de neutraliser les vices ? Si Robespiere au lieu d'être avocat eût été capucin, on eût dit aussi de lui en le voyant passer : Bon Dieu ! à quoi sert cet homme? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux services que l'état religieux rendoit à la société; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu , et qui certes n'étoit pas le moins important, comme maître et directeur d'une foule de volontés , comme suppléteur inappréciable du gouvernement dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l'état, et d'augmenter le nombre des hommes qui ne lui demandent rien.

Aujourd'hui, grâces au système d'indépendance universelle, et à l'orgueil immense qui s'est emparé de toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer, gouverner. Qn se perd dans le tourbillon des affaires : on gémit sous le poids accablant des écritures; la moitié du monde est employée à gouverner l'autre sans pouvoir y réussir.

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