CROIS
(i) Considérations sur les études nécessaires à ceux qui aspirent au saint ministère , par CI. Ces. Chavanne , min. du S. Ev. et prof, en tliéoi. à l'acad. de Lausanne. Yverdun , 177 1 , in-8.''pag. io5 et 106.
(2) r credo ch' ei credette ch'' io credesse. Daute , Infern. XII , IX.
( .65 ) L'un des fanatiques les plus endurcis qui aient jamais existé , W^arburton , fonda en mourant une chaire pour prouver que le Pape est \' Antéchrist (i). A la honte de notre malheureuse nature, cette chaire n'a pas encore vaqué; on a pu lire même, dans les papiers publics anglais de cette année ( i^iy) , l'annonce d'un discours prononcé à l'acquit de la fondation. Je ne crois point du tout à la bonne foi de Warburton ; mais quand elle seroit possible de la part d'un seul homme, le moyen d'imaginer de même comme pos-
(i) Ce nom de Warburton me fait souvenir qu'au nombre de ses œuvres se trouve une édition de Shakespeare avec une préface et un commentaire. Personne sans doute n'y verra rien de répréliensible de la part d'un homme de lettres ; mais que l'on se figure si l'on peut Christophe de Beaumont , par exemple , éditeur et commentateur de Corneille ou de Molière , jamais on n'y réussira. Pourquoi ? Parce que c'est un homme d'un autre ordre que Warburton. Tous les deux portent la mitre. Cependant l'un est pontife et l'autre n'est qu'un genllernan. Le premier peut être ridiculisé ou flétri par ce qui ne fait nul tort à l'autre.
On sait que lorsque Télémaque parut , Bossuet ne trouva pas l'ouvrage assez sérieux pour un prêtre. Je me garde bien de dire qu'il eut raison , je dis seulement que Bossuet a dit cela.
sible une série d'extravagans ayant tous perdu l'esprit dans le même sens , et délirant de bonne foi ? Le bon sens se refuse absolument à cette supposition; en sorte que, sans le moindre doute , plusieurs et peut-être tous auront parlé pour de l'argent contre leur conscience. Qu'on imagine maintenant un Pitt , un Fox , un Burhe, un Grey , un Gr enville , ou d'autres têtes de cette force , assistant à l'un de ces sermons. Non-seulement le prédicateur sera perdu dans leur esprit, mais la défaveur rejaillira même sur l'ordre entier des prédicateurs.
Je traits ici un cas particulier ; mais il y a bien d'autres causes générales qui blessent le caractère de l'ecclésiastique dissident , et le ravalent dans l'opinion. Il est impossible que des hommes dont on se défie constamment, jouissent d'une grande considération ; jamais on ne les regardera , dans leur parti même , que comme des avocats payés pour soutenir une certaine cause. On ne leur disputera ni le talent, ni la science , ni l'exactitude dans leurs fonctions; quant à la bonnefoi, c'est autre chose.
« La doctrine d'une Eglise réformée , a dit » Gibbon , n'a rien de commun avec les lu- » mières et la croyance de ceux qui en font » partie, et c'est avec un sourire ou y\\\ soupir
( '6/ ) » que le clergé moderne souscrit aux Formes
» de l'orthodoxie et aux symboles établis
» Les prédictions des catholiques se ironisent » accomplies. Les arminiens , les ariens , les )^ sociniens , dont il ne faut pas calculer le » nombre d après leurs coîigrégations respec- » tives ^ ont brisé et rejeté l'enchaînement des » mystères. »
Gibbon exprime ici l'opinion universelle des protestans éclairés sur leur clergé. Je m'en suis assuré par mille et mille expériences. Il n'y a donc plus de milieu pour le ministre réformé. S'il prêche le dogme , on croit qu'il ment ; s'il n'ose pas le prêcher, on croit qu'il n'est rien.
Le caractère sacré étant absolument effacé sur le front de ses ministres , les souverains n'ont plus vu dans eux que des officiers civils qui dévoient marcher avec le reste du troupeau, sous la houlette commune. On ne lira pas sans intérêt les plaintes touchantes exhalées par un membre même de cet ordre malheureux , sur la manière dont l'autorité temporelle se sert de leur ministère. Après avoir déclamé , comme un homme vulgaire , contre la hiérarchie catholique, il plane tout à coup au dessus de tous les préjugés , et il prononce ces paroles solennelles :
( 1(^8 ) « Le protestantisme n'a pas moins avili la dignité sacerdotale (i). Pour ne pas avoir l'air d'aspirer à la hiérarchie catholique , les prêtres protestans se sont défaits bien vite de toute apparence religieuse, et se sont tous mis très-humblement aux pieds
de l'autorité temporelle Parce que la
vocation des prêtres protestans n'étoit nullement de gouverner l'état, il n'auroit pas fallu en conclure que c'étoit à l'état à gouverner l'Eglise (2) Les récompenses que
(i) Ainsi ce caractère est avili des deux, côtés ! Il faudroit bien cependant prendre un parti ; car si le sacerdoce est avili par la hiérarchie et par la suppression de la hiérarchie , il est clair que Dieu n'a pas su faire un sacerdoce , ce qui me paroît un peu fort.
(2) Nulle part l'état ne gouverne VEglise ; mais toujours et partout il gouvernera justement ceux, qui , s'étant mis hors de VEglise , osent cependant s'appeler VEglise. Il faut choisir entre la hiérarchie catholique et la suprématie civile , il n'y a point de milieu. Et qui oseroit blâmer des souverains qui établissent l'unité civile partout où ils n'en trouvent pas d'autre ? Que ce clergé séparé , qui ue se plaint que de lui-même , rentre donc dans l'unité légitime, et tout de suite il remontera comme par euchantemeut à ce haut degré de dignité dont lui-même se reconnoît déchu. Avec quelle bienveillance , avec quelle alégresse nous l'y reporterions de nos propres mains! Notre respect les attend.
( '69) l'état accorde aux ecclésiastiques , les ont
rendus tout-à-fait séculiers Avec leurs
habits sacerdotaux , ils ont dépouillé le caractère spirituel L'état a fait son métier,
et tout le mal doit être mis sur le compte du clergé protestant. Il est devenu frivole.... Les prêtres n'ont bientôt plus fait que leur
devoir de citoyens L'état ne les prend
plus que pour des officiers de police Il
ne les estime guère , et ne les place que
dans la dernière classe de ses officiers
Dès que la religion devient la servante de rétat , il est permis de la regarder , dans cet état d'abaissement , comme l'ouvrage des hommes , et même comme une fourberie (i). C'est de nos jours seulement qu'on a pu voir l'industrie , la diète, la politi(jue , l'économie rurale , et la police entrer dans
la chaire Le prêtre doit croire qu'il
remplit sa destinée et tous ses devoirs en faisant lecture en chaire des ordonnances de la police. Il doit dans ses sermons publier des recettes contre les épizooties, montrer la nécessité de la vaccination , et prêcher sur la manière de prolonger la vie
(i) Voilà précisément ce que je disois tout- à-l' heure J et c'est uQ sujet iué|}ul&able d'utiles réflexions.
( lyo )
» humaine. Comment donc s'y prendra-t-il » après cela pour détacher les hommes des » choses temporelles et périssables , tandis » qu'il s'efforce lui-même , avec la sanction rt du gouvernement , d'attacher les hommes
» AUX GALÈRES DE LA VIE (l) ? »
En voilà plus que je n'aurois osé en dire d'après mes propres observations ; car il m'en coûte beaucoup d'écrire , même en récriminant , une seule ligne désobligeante ; mais je crois que c'est un devoir de montrer l'opinion dans tout son jour. J'honore sincèrement les ministres du saint Evangile , qui portent certainement un très-beau titre. Je sais même qu'un prêtre n'est rien s'il n'est pas ministre du saint Evangile ; mais celui-ci à son tour n'est rien s'il n'est pas prêtre. Qu'il écoute donc sans aigreur la vérité qui lui est dite non pas seulement sans aigreur, mais avec amour : Tout corps enseignant ^ dès qu'il n'est plus permis de croire à sa bonne foi , tombe
(i) Sur le irai caractère du prêtre é^angëlique , par le professeur Marhdnexe ,à Heidelberg, imprimé dans le musée patriotique des Allemands , à Hambourg. — Je n'ai pu lire qu'une traduction française de cet ouvrage , eu janvier 1812 ; mais elle m'a été donnée pour très-lidèle par un homme que je dois croire très- fidèle.
( '7' ) nécessairement dans Topinlon niérne de son propre parti ; et le dédain , la défiance , l'éloignement augmentent en raison directe. Si l'ecclésiastique protestant est plus considéré et moins étranger à la société que le clergé des Eglises seulement schismatiques, c'est qu'il est moins prêtre ; la dégradation étant toujours proportionnelle à l'intensité du caractère sacerdotal.
Il ne s'agit donc pas de se louer vainement soi-même, ou de se préférer encore plus vainement à d'autres ; il faut entendre la vérité et lui rendre hommage.
Rousseau n'écrivoit-il pas à une dame française : « J'aime naturellement votre clergé » autant que je hais le nôtre. J'ai beaucoup » d'amis parmi le clergé de France, etc. (i). »
Il est encore plus aimable dans ses lettres de la Montagne , où il nous fait confidence « que les ministres ne savent plus ce qu'ils p croient , ni ce qu'ils veulent , ni ce qu'ils » disent ; qu'on ne sait pas même ce qu'ils » font semblant de croire , et que l'intérêt » décide seul de leur foi (2). >.
(i) Lettres de J. J. Rousseau, ia-S.'', tom. II , p. 201, (2) Le même , 11.^ lettre de la montagne.
Le célèbre helléniste , M. Fréd. Aug. Wolff , remarque, avec une rare sagesse, dans ses prolégomènes sur Homère, ^< qu'un livre étant » une fois consacré par l'usage public ; la vén nération nous empêche d'y voir des choses » absurdes ou ridicules ; qu'on adoucit donc 5) et qu'on embellit par des interprétations » convenables, tout ce qui ne paroît pas sup- » portable à la raison particulière ; que plus » on met de finesse et de science dans ces » sortes d'explications , et plus on est censé » servir la religion ; que toujours on en a usé » ainsi à l'égard des livres qui passent pour » sacrés ; et que si l'on s'y détermine pour » rendre le livre utile à la masse du peuple , » on ne sauroit voir rien de répréhensible » dans cette mesure (i). »
Ce passage est un bon commentaire de celui de Rousseau, et dévoile en plein le secret de l'enseignement protestant. On feroit un livre de ces sortes de textes; et par une conséquence inévitable , on en feroit un autre des témoignages de froideur ou de mépris distribués à l'ordre ecclésiastique par les différens souverains protestans.
(i) Yrid. Aug. Wolfii Prolegomena in Homerum. — HalisSaxonuiTij 1795, tom. I, n.° 36,/:?. CLXIII.
L'un décide « qu'il a jugé à propos de faire f> composer une nouvelle liturgie plus con- » forme à l'enseignement pur de la religion , y» à l'édification publique et à l'esprit du siècle » actuel ; et que plusieurs motifs l'ont déter- » miné à ne point souffrir que les ecclésias- >i tiques se mêlent aucunement de la rédac- » tion de ces formules liturgiques (i). «
Un autre défend à tous les ministres et prédicateurs de ses états , d'employer la formule Que le Seigneur vous bénisse , etc. « attendu , y> dit le prince , que les ecclésiastiques ont » besoin eux-mêmes de la bénédiction divine , » et qu'il y a de l'arrogance de la part d'un >^ mortel de vouloir parler au nom de la » Providence (2). »
Quel sacerdoce et quelle opinion ! Je l'ai étudiée , cette opinion , dans les livres, dans
(î) Journal de Paris , mercredi 2.1 décembre 1808 , n.o 556, p. 1^573. — Il faut l'avouer , c'est un singulier spectacle que celui de l'ordre ecclésiastique déclaré incapable de se mêler de^i affaires ecclésiastiques.
(2) Journal de l'empire, du 17 octobre 1809 , p. 4 , ( sous la rubrique de Francfort , du n octobre. ) Par la même raison , un père seroit un arrogant s'il s'avisoit de béuir son fils ! Quelle force de raisonnement ! Mais tout cela n'est qu'une chicane faite au clergé qu'on n'aime pas.
( '74 ) les conversalions , tlans les actes de la souverainelé, et toujours je l'ai trouvée invariablement ennemie de Tordre ecclésiastique. Je puis même ajouter ( et Dieu sait que je dis la vérité ) que mille et mille fois en contemplant ces ministres, illégitimes sans doute et justement frappés, mais cependant moins rebelles eux-mêmes qu'enfans de rebelles , et victimes de ces préjugés tyranniques
Que peut-être eu nos cœurs Dieu seul peut effacer ;
je voyois dans le mien un intérêt tendre, une tristesse fraternelle, une compassion pleine de délicatesse et de révérence , enfin je ne sais quel sentiment indéfinissable que je ne trouvois pas à beaucoup près chez leurs propres frères.
Si les écrivains que j'ai cités au commencement de cet article, s'étoient contentés d'affirmer que le clergé catholique aurait probablement évité de grands malheurs , s'il ai^oit été plus pénétré des dei^oirs de son état , je doute qu'ils eussent trouvé des contradicteurs parmi ce clergé même ; car nul prêtre catholique ne se trouve au niveau de ses subhmes fonctions; toujours il croira qu'il lui manque quelque chose: mais en passant condamnation
( ■75) sur quelques relachemens , fruits inévitables d'une longue paix , il n'en est pas moins vrai que le clergé catholique demeure sans comparaison hors de pair pour la conduite comme pour la considération qui en est la suite. Cette considération est même si frappante , qu'elle ne peut être mise en question que par un aveuglement volontaire.
Il est heureux sans doute que l'expérience la plus magnifique soit venue de nos jours à l'appui d'une théorie incontestable en ellemême ; et qu'après avoir démontré ce qui doit être , je puisse encore montrer ce qui est. Le clergé français , dispersé chez toutes les nations étrangères , quel spectacle n'a-t-il pas donné au monde ? A l'aspect de ses vertus, que deviennent toutes les déclamations ennemies ? Le prêtre français, libre de toute autorité 5 environné de séductions , souvent dans toute la force de l'âge et des passions ; poussé chez des nations étrangères à son austère discipline , et qui auraient applaudi à ce que nous aurions appelé des crimes, est cependant demeuré invariablement fidèle à ses vœux. Quelle force l'a donc soutenu , et comment s'est-il montré constamment au dessus des foiblesses de l'humanité ? Il a conquis surtout l'estime de l'Angleterre, très-juste appréciatrice
( 176 ) des talens et des verliis , comme elle eût été l'inexorable délatrice des moindres foiblesses. L'Ijomme qui se présente pour entrer dans une maison anj^laise, à titre de médecin , de chirurgien, d'instituteur, etc. , ne passe pas le seuil, s'il est célibataire. Une prudence ombrageuse se défie de tout homme dont les désirs n'ont pas d'objet fixe et lé^al. On diroit qu'elle ne croit pas à la résistance , tant elle redoute l'attaque. Le prêtre seul a pu échapper à celte soupçonneuse délicatesse : il est entré dans les maisons anglaises en vertu de ce même titre qui en aurait exclu d'autres hommes. Une opinion rancuneuse , âgée de trois siècles , n'a pu s'empêcher de croire à la sainteté du célibat religieux. La défiance s'est tranquillisée devant le caractère sacerdotal si grand , sijrappant , si parfaitement inimitable (i) , comme celui de la vérité dont il émane ; et tel Anglais peut-être qui avoit souvent parlé ou écrit d'après ses préjugés contre le célibat ecclésiastique , voyoit sans crainte sa femme ou sa fille recevoir les leçons d'un prêtre cathohque ; tant la conscience est infaillible ! tant elle s'embarrasse
(i) Expressions très-conuues de Rousseau , à propos des caractères de vérité qui brilllent dans l'Evangile.
( >77 ) peu de ce que l'esprit imagine ou de ce que la bouche dit !
Les femmes même , vouées à ce même célibat, ont participé à la même gloire. Combien le philosophisme n'avoit-il pas déclamé contre les vœux forcés et les victimes du cloître (i)î Et cependant , lorsqu'une assemblée de fous qui faisoient ce quils pouvoient pour être des coquins (2) , se donna le plaisir sacrilège de déclarer les vœux illégitimes et d'ouvrir les cloîtres, il fallut payer je ne sais quelle effrontée du peuple, pour venir à la barre de l'assemblée jouer la religieuse affranchie.
Les vestales françaises déployèrent l'intré-
(i) Ces folles déclamatious se trouvent , comme on sait, réunies et pour ainsi dire condensées dans la Mélanie de La Harpe. En vain l'auteur , depuis sou retour à la vérité , lit les plus vives instances pour que sa pièce fût ôtée du répertoire 5 on s'y refusa obstinément , et ce défaut de délicatesse fait tort à la nation française bien plus qu'elle ne le pense. Ce n'est rien ^ dira-t-elle. C'est beaucoup. Cet exemple se joint à la nouvelle édition de Voltaire , à la stereotypie de Jeanne d'Arc , invariablement annoncée dans tous les catalogues , avec le discours sur l'Histoire universelle , et les Oraisons funèbres de Bossuet , etc. , etc.
(2) Douces expressions de Burke , dans sa lettre «a D. D. B. , en parlant de l'assemblée nationale. TOM. 11. 12
piclité des prêtres , dans les prisons et sur les échafauds ; et celles que la tempête révolutionnaire a voit dispersées chez les nations étrangères et jusqu'en Amérique, loin de céder aux séductions les plus dangereuses, ont fait admirer de tous cotes l'amour de leur état , le respect pour leurs vœux et le libre exercice de toutes les vertus.
Elle a péri celte sainte, cette noble Eglise gallicane ! elle a péri ; et nous en serions inconsolables, si le Seigneur ne nous avoit laissé un germe (i).
La haute noblesse du clergé catholique est due toute entière au célibat ; et cette institution sévère étant uniquement l'ouvrage des Papes secrètement animés et conduits par un esprit sur lequel la conscience ne sauroit se tromper , toute la gloire remonte à eux; et ils doivent être considérés, par tous les juges compétens, comme les véritables instituteurs du sacerdoce.