CHAPITRE IL
SUR LA PRÉTENDUE INVARIABILITÉ DU DOGME CHEZ LES EGLISES SÉPARÉES DANS LE XII.^ SIÈCLE.
Plusieurs catholiques , en déplorant notre funeste séparation d'avec les Eglises Photiennes , leur font cependant l'honneur de croire que, hors le petit nombre de points contestés , elles ont conservé le dépôt de la foi dans toute son intégrité. Elles-mêmes s'en vantent et parlent avec emphase de leur invariable orthodoxie.
Cette opinion mérite d'être examinée, parce qu'en l'éclaircissant on se trouve conduit à de grandes vérités.
Toutes ces Eglises séparées du Saint Siège, au commencement du XII.« siècle , peuvent être comparées à des cadavres gelés dont le froid a conservé les formes. Ce froid est l'ignorance qui devoit durer pour elles plus que pour nous ; car il a plu à Dieu , pour des raisons qui méritent d'être approfondies , de concentrer, jusqu'à nouvel ordre, toute la science humaine dans nos régions occidentales.
Mais dès que le vent de la science qui est cliaud viendra à soutïler sur ces Eglises , il arrivera ce qui doit arriver suivant les lois de la nature : les formes antiques se dissoudront, et il ne restera que de la poussière.
Je n'ai jamais habité la Grèce, ni aucune contrée de l'Asie; mais j'ai long-temps habité le monde , et j'ai le bonheur d'en connoître quelques lois. Un mathématicien seroit bien malheureux, s'il étoit obligé de calculer l'un après l'autre tous les termes d'une longue série ; pour ce cas et pour tant d'autres , il y a des formules qui expédient le travail. Je n'ai donc aucun besoin de savoir ( quoique je n'avoue point que je ne le sais pas ) ce qui se fait et ce qui se croit ici ou là. Je sais, et cela me suffit , que si la foi antique règne encore dans tel ou tel pays séparé, la science n'y est point encore arrivée , et que si la science y a fait son entrée, la foi en a disparu; ce qui ne s'entend point, comme on le sent assez, d'un changement subit, mais graduel, suivant une autre loi de la nature qui n'admet point les sauts , comme dit l'école. — Voici donc la loi aussi sûre , aussi invariable que son auteur :
aucune religion , excepté une , ne peut supporter l'Épreuve de la science.
Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
La science est une espèce d'acide qui dissout tous les métaux, excepté Vor,
Où sont les professions de foi du XV I.^ siècle ? — Dans les livres. Nous n'avons cessé de dire aux protestans : Vous ne pouvez t^ous arrêter sur lesjlancs d'un précipice rapide , vous roulerez jusqu'au fond. Les prédictions catholiques se trouvent aujourd'hui parfaitement justifiées. Que ceux qui n'ont fait encore que trois ou quatre pas sur cette même pente , ne viennent' point nous vanter leur prétendue immobilité : ils verront bientôt ce que c'est que le mouvement accéléré.
J'en jure par l'éternelle vérité , et nulle conscience européenne ne me contredira : La science et la foi ne s'allieront jamais hors de l'unité.
On sait ce que dit un jour le bon La Fontaine en xenà?ini\e nouveau Testament à un ami qui l'avoit engagé à le lire. J'ai lu votre nouveau Testament^ c'est un assez bon livre. C'est à cette confession , si l'on y prend bien garde , que se réduit à peu près la foi protestante, à je ne sais quel sentiment vague et confus qu'on exprimeroit fort bien par ce peu de mots :
// pourrait bien y avoir quelque chose de divin dans le christianisme.
Mais lorsqu'on en vienilra à une profession de foi délaillée , personne ne sera d'accord. Les anciennes formules ecclésiasti(|ues reposent dans les livres: on les signe aujourd'hui parce qu'on les si^^noil hier, mais qu'est-ce que tout cela signiiie pour la conscience?
Ce qu'il est bien important d'observer, c'est que les Eglises Pliotienues sont plus éloignées de la vérité (jue les autres Eglises protestantes ; car celles-ci ont parcouru le cerclade l'erreur, au lieu que les autres commencent seulement à le parcourir, et doivent par conséquent passer par le calvinisme , peut-être même par le socinianisme avant de remonter à l'unité. Tout ami de cette unité doit donc désirer que l'antique édifice achève de crouler incessamment chez ces peuples séparés, sous les coups de la science protestante , afin que la place demeure vide pour la vérité.
Il y a cependant une grande chance en faveur des Eglises dites schismatigues , et qui peut extrêmement accélérer leur retour; c'est celui des protestans qui est déjà fort avancé, et qui peu t être hâté plus que nous ne le croyons par un désir ardent et pur , séparé de tout esprit d'orgueil et de contention.
On ne sauroit croire à quel point les Eglises dites simplement schismatigues , s'appuient
à la révolte et à la science protestante. Ah ! si jamais la même foi parloit seulement anglais et français , en un clin-d'œil l'obstination contre cette foi deviendroit dans toute l'Europe un véritable ridicule , et pourquoi ne le dirois-je pas ? un mauvais ton.
J'ai dit pourquoi on ne devroit attacher aucun mérite à la conservation de la foi parmi les Eglises photiennes , quand même elle seroit réelle; c'est parce qu'elles n'auroient point subi l'épreuve de la science ; le grand acide ne les a pas touchées. D'ailleurs , que signifie ce mot dejoi, et qu'a-t-il de commun avec les formes extérieures et les confessions écrites ? S'agit-il entre nous de savoir ce qui est écrit ?