‹ Du pape (volume 5)Chapitre 8 sur 41 · DE LA BULLE IN COENA DOMTNI · texte numérisé non relu

DE LA BULLE IN COENA DOMTNI

XL n'y a pas d'homme peut-être en Europe qui n'ait entendu parler de la bulle In cœnâ Domini ; mais combien d'hommes en Europe ont pris la peine de la lire? Je l'ignore. Ce qui me paroît certain , c'est qu'un homme très-sage a pu en parler de la manière la moins mesurée sans l'avoir lue.

Elle est au nombre de tant de monumens honteux dont il nose citer les expressions (i)!

Il ne tiendroit qu'à nous de croire qu'il s'agit ici de Jeanne-d Arc ou de VAloyse de Sigée, Comme on lit peu les in-folio dans notre siècle , à moins qu'ils ne traitent d'histoire naturelle , et qu'ils ne soient ornés de belles estampes enluminées, je crois que je ne ferai point une chose inutile en présentant ici à la masse des lecteurs la substance de celte fameuse buUe.Lorsque les enfans s'épouvantent

(i) Lettres sur l'histoire, tora. II, lettre XXXV, pag. 225. Note.

( 83 ) de quelque objet lointain, agrandi et défiguré par leur imagination , pour réfuter une Bonne crédule qui leur dit : C'est un ogre , c'est un esprit , c'est un rei^enant , il faut les prendre doucement par la main, et les mener en chantant à l'objet même.

Analyse de la bulle Jn cœnâ Domini.

Le Pape excommunie

Art, x,^"^ Tous les hérétiques (i).

Art. 2.^ Tous les appelans au futur concile (2).

(i) J'espère que sur ce point il n'y a pas de difficulté.

(2) Quelque parti qu'on prenne sur la question des appels au futur concile , on ne sauroit blâ-.ner uu Pape f surtout un Pape du XiV.^ siècle , qui réprime sévèrement ces appels comme absolument subversifs de tout gouvernement ecclésiastique. S. Augustin disoit déjà de son temps à certains appelans : Kt qui êtes-vous donc^ vous autres ^pour remuer Vunii>ers ? Je ne doule pas que, parmi les partisans les plus décidés de ces sortes d'appels , plusieurs ne conviennent de bonne foi que , de la part des particuliers au moins , ils ne soient ce qu'on peut imaginer de plus auticatholique , de plus indécent , de plus inadmissible sous tous les rappoits. On pourroit imaginer telle supposition qui présenleroit des apparences plausibles; mais que di»'e

( 84) Art. 3.*^ Tous les pirates courant la mer sans lettres de marque.

Art. ^.^ Tout homme qui osera voler quelque chose dans un vaisseau naufragé (i).

Art. 5.^ Tous ceux qui étahliront dans leurs terres de Jiouveaux impôts , ou se permettront d'augmenter les anciens , hors des cas portés par le droit , ou sans une permission expresse du Saint Siège (2).

d'un misérable sectaire qu'un Pape, aux grands applaudissemens de l'Eglise, a solennellement condamné; et qui , du haut de son galetas , s'avise d'appeler au futur concile ? La souveraineté est comme la nature , elle ne fait rien en vain. Pourquoi un concile œcuménique , quand le pilori suffit ?

(1) Peut-on imaginer un usage plus noble et plus touchant de la suprématie religieuse?

(2) En prenant dans chaque état l'impôt ordinaire comme un établissement légal ^ le Pape décide qu'on ne pourra ni l'augmenter , ni eu établir de nouveaux , hors les cas prévus par la loi nationale , ou dans les cas imprévus et absolument extraordinaires , en vertu d'une dispense du Saint Siège. — Il faut, je le dis à ma grande confusion , qu'à force d'avoir lu ces infamies,

Je me sois fait un front qui ne rougit jamais;

car je les transcris sans le moindre mouvement de honte, et même, en vérité, il me semble que j'y prends plaisir.

Art. 6.* Les falsificateurs de lettres apostoliques.

Art. y.* Les fournisseurs d'armes et munitions de guerre de toute espèce aux Turcs , aux Sarrasins et aux hérétiques.

Art. 8.^ Ceux qui arrêtent les prowsions de bouche et autres quelconques qu'on porte à Rome pour l'usage du Pape.

Art. 9.6 Ceux qui tuent , mutilent , dépouillent ou emprisonnent les personnes qui se rendent auprès du Pape ou qui en rei^iennent.

Art. 10.® Ceux qui traiteraient de même les pèlerins que leur déi^otion conduit à Rome.

Art. 1 1.® Ceux encore qui se rendraient coupables des mêmes violences envers les cardinaux 5 patriarches , archei^êques , éçêques et légats du Saint Siège (i ).

(1) Les quatre articles précédens peignent le siècle qui les rendit nécessaires. Quel homme de nos jours imagineroit d'arrêter les provisions destinées au Pape ; d'attendre au passage , pour les dépouiller , les mutiler ou les tuer , des voyageurs qui se rendent auprès du Pape ; des pèlerins , des cardinaux, ou enfin des légats du Saint Siège , etc. ? Mais , encore une fois , les actes des souverains ne doivent jamais être jugés sans égai-d aux temps et a\x\ lieux auxquels ils se rapportent ; et

( 8C ) Art. 12/ Ceux gui frappent , spolient ou maltraitent quelquun a raison des causes qu'il poursuit en cour romaine (i).

Art. I 3.^ Ceux qui ^ sous prétexte dune appellation friçole , transportent les causes du tribunal ecclésiastique au séculier.

Art. i4.® Ceux qui portent les causes béné- Jiciales et de dunes aux cours laïques.

Art. 1 5.^ Ceux qui amènent des ecclésiastiques dans ces tribunau x .

Art. 16.^ Ceux qui dépouillent les prélats de leur juridiction légitime.

Art. 17.® Ceux qui séquestrent les juridic-

quand les Papes seroient allés trop loin dans ces dififél'eotes dispositions , il faudroit dire : Ils allèrent trop loin , et ce seroit assez. Jamais il ne pourroit être question d'exclamations oratoires , ni surtout de rougeur.

(i) D'uii coté , on frappe ., on spolie^ on maltraite ceux qui vont plaider à Rome, et de l'autre on excommunie ceux, qui frappent , qui spolient ou qui maltraitent. Où est le tort ? et qui doit être blâmé ? Si tous les yeus. ne se fermoient pas volontairement , tous les yeux, verroient que , lorsqu'il y a des torts mutuels , le comble de l'iujuslice est de ne les voir que d'un côté; qu'il n'y a pas moyeu d'éviter ces combats , et que la fermentation qui trouble le vin , est un préliminaire indispensable de lu clarification.

( «7 ) lions ou retenus appartenant légitimement au Pape.

Art, 1 8.^ Ceux qui imposent sur V Eglise de noui^eaux tributs sans la permission du Saint Siège.

Art. 1 g.^ Ceux qui agissent criminellement contre les prêtres dans les causes capitales , sans la permission du Saint Siège.

Art. 2o.^ Ceux qui usurpent les pays , les terres de la souveraineté du Pape.

Le reste est sans importance.

La voilà donc cette fameuse bulle Jn cœnâ Domini ! Chacun est à même d'en juger; et je ne doute pas que tout lecteur équitable qui l'a entendu traiter de monument honteux dont on iiose citer les expressions , ne croie sans hésller que l'auteur de ce jugement n'a pas lu la bulle y et que c'est même la supposition la plus favorable qu'il soit possible de faire à l'égard d'un homme d'un aussi grand mérite. Plusieurs dispositions de la bulle appartiennent à une sagesse supérieure, et toutes ensemble auroient fait la police de l'Europe au XIV.^ siècle. Les deux derniers Papes , Clément XIV et Pie VI, ont cessé delà publier chaque aimée, suivant l'usage antique. Puis-

( 88) qu'ils l'ont fait, ils ont bien fait. Ils ont cru sans doute devoir accorder quelque chose aux idées du siècle ; mais je ne vois pas que l'Europe y ait rien gagné. Quoi qu'il en soit, il vaut la peine d'observer que nos hardis novateurs ont fait couler des torrens de sang pour obtenir , mais sans succès , des articles consacrés par la bulle il y a plus de trois siècles , et qu'il eût été souverainement déraisonnable d'attendre de la concession des souverains.

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