‹ Du parti à prendre envers l'Espagne :Chapitre 4 sur 6 · DD PARTI A PRENDRE · texte numérisé non relu

DD PARTI A PRENDRE

une charfe qui, en créant des pouvoirs secondaires, donne à la couronne des contre-poids*, et commence pour l’Espagne , Père de la monarcbiè constitutionnelle? Avant de répondrè, abaissons nos regards sur le pays, cherchons si l’Espagne peut être mise en possession du grand b^nfait de la liberté; et sans doute, nous ne serons pas plus heureux de ce côté que du côté du trône.

\ La lutté qui tourmente les Espagnes ne ressemble à aucune autre. Là une aristocratie' puissante n’est point- aux prises avec des plébéiens jàloux. 'de serjut ce qu’on a vu 'par toute la terre. 'Mais dh' bcft dire en' quelque sorte que' deux nations, diverses de sentimens , d’opinions, de volontés, sont en présence sur le vieux sol des Carthaginois et dès Ibères , des Goths et des Sar- .rasins. L’une' barbare , stationnaire , fataliste , b^ofesse unvrespect asiatique pour l’œuvre' du tem"w;‘ Qu’elle appelle l’œuvre de Dieu. L’autre, ^sst^ré aux lumières de notre Europe , avide de impatiente de la longue décadencé' et de 'l'^guOTunce'populaire de son pays, ne respire que changement. Pour celle-ci depuis long-temps , il n’y avait plus de Pyrénées.* On dirait que' pour Celle-là fl n’y a point de détroit de Gibraltar. La première, éparse dans tous les rangs de la société, mais occupant les derniers sans partage , bst terrible par le nombre ; elle n’aime que lès coutumes paternellés ,' ne veut que le pouvoir absolu.

BfIVBRS l'bSPAGNK. 3I

La seconde concentrée dans une plus haute région v n'a pour elle que ,des puissance morales.' Elle demande des réformes: elle soupire après la liberté V elle en est capable ; elle en est digue presque tout entière.

La fortune de l’Espagne, après six ans d’une tyrannie à la fois inepte et cruelle , lui livra tout-àcoup le [)Ouvoir. Son règne n’a véritablement duré que quelques mois. Mais son avènement ne coûta point de larmes : pas une goutte de sang ne fut versée pour la querelle ou le châtiment du., Système abattu. 'Forte des fautes qui avaient été commises, forte de son organisation et de son accord, elle régnait entre deux zônes ennemies, la Caraarilla et la multitude , qui semblaient faire, effort pour se rejoindre, comme les deux portions du reptile que la hache a brisé. Tout pouvait être sauvé alprs, si, mieux instruite.de ce qui se passait au-delà de Pyrénées , l’Europe avait tendu la main à cette poignée d’hommes éclairés et sages qui avaient entrepris de mettre l’avenir de leur patrie à l’abri des excès du despotisme'et de la licence, il n’en fut pas ainsi. Croyons que les révolutions de Lisbonne, de Naples, de Turin troublèrent les conseils des rois , et que la crainte d’une commotion universelle les porta loin des sentiers où les eussent fixés leur justice eb leur humanité. Toujours est-il que dès-lors la révolution espagnole , ébranlée par des complots , environnée d’orages ,

Ciyi.izoo

sia pu P'ARTI A l>RBnPfiR

fut emportée hors de sa sphèr^; elle arriva promptement à ses extrêmes,', et, comme elle n’avait pas derrière elle la multitirde , elle • ne pouvait pas être violente impunément. Elle fut- aussitôt perdue : l’armée française n’eut qu’à paraître pour qae l’autre peuple triomphât.

Maintenant, Voudrions-nous rechercher l’alliance de cette portion de la nation espagnole à laquelle nous avôns fait la guerre? Tenterions-nous de la rallier, après l’avoir dissoute, proscrite, jetée au Imn sur tous les rivages ? Il serait difficile de le vouloir,' plusdiffieilei de l’accomplir. Mille griels la divisent. Mille assassinats Vont décimée» Ces derniers temps ont mis en mouvement les classes inférieures. L’apparition des hommes que nous avons vaincus ou des formes que nous avons détruites, soulèverait le déchaînement d’une faction implacable. Il est aisé de démuseler un tigre aitéré -de carnage ; -il ne l’est pas de loi rendre ses fers.

Sans doute nous parviendrions à faire "régner ■ sous la «atjVe-garde'de nos soldats la constitution que Ferdinand aurait signée ; mais qu’esl-oe qu’une libetlé imposée par les baïonnettes étrangères ? Le caractère national reprendrait le dessus. Il y aurais Un accord de tous les partis , une émulation , de toutes les vôix ponr repousser le'bienfait. On sonnerait le tocsin 'des Vêpres siciliennes à la tribune.' '■> '

Ou plutôt, dans Véfatd’etferve^ence auquel cè

' ENVERS l'ÊSPAGNR. 23

malheureux pays est en proie, penser à élever des tribunes serait insensé. On volerait avec le poignard. La faction de rignorance , du , fanatisme , des réactions, siégerait seule dans les assemblées. Les passions qui désolent la Péninsule prendraient, parcelle excitation perpétuelle de la parole, un essor délirant. Rien n’est terrible comme les formes de la liberté mises à la disposition d’un parti , à la disposition surtout de la multitude. Mieux vaut encore .sa domination h l’ombre du pouvoir et d,u nom d’un seul. -

Etrange cercle vicieux que celui dans lequel notre politique est renfermée! Nous voulons le bonheur, la sécurité, la gloire de la nation et du trône, l’un et l’autre sont contre nous. Il faut des garanties à la première ,»âes 'limites, des sauvegardes peut-être an.. second, et nous ne pouvons pas établir le règne des lois. Le despotisme nous manque aussi bien que la liberté. ‘

Cependant, on a besoin de le* redire, fout ne saurait être perdu. Il n’y a point, dans la conduite des affaires politiques, de dillicultés surhumaines. Le jour où nous avons mis le pied sur la rive gauche de la Bidassoa , nous avons contracté le devoir de dénouer tous les noeuds gordiens, même ceuj^ qui ne'pourraient pas être tranchés avec l’épée. Si nous ne pouvons de long-temps instituer • des Cortès , diviser en branches distinctes le pouvoir souverain, associer’ les sujets' au gouverne-

• Digiti? '-.J i .uogli

24 lUaTI A PRBMORt:

ment de leur patrie, affranchir la petisée en consacrant la publicité, ce premier des biens, ce droit le plus 'fécond de tous, dû moins nous pouvons trouver quelque chose d’intermédiaire entre le régime de la Charte et celui de Constantinople.

.Ce qui constitue, suivant nous, les monarchies absolues , c^st la réunion de l'autorité .rojale* et de la plénitude du pouvoir législatif; Ce que nôns appelons la liberté, c’est la participation du pays à la confection des lois, Le vote de l’impôt, l’aflft*anchis”semenl de la presse , le contrôle de l’adminis-, tration ne sont quQ des corollaires plus moins restreints, plus ou moins nécessaires du premier principe. Hé bien.! les monarchies les plus absolues de l'Europe admettent cependant des limites que rarbitrahre ne tenterait pas de franchir. Le monarque .trace la loi ; mais il en confie le dépôt à dçs corps respectés. Il ne se fait pas jitstice lui-méme. Chaque famille ne craint pas d’heure- en heure qu’uni délation* un caprice, une- vengeance, un calcul avare peut-être la déciment. Il faudrait aller jusqu'aux sept tours pour trouver une autre contrée"', où ce terrible 'mot,.^o el-vey. ( moi le roi), puisse disposer de 'toutes les fortunes et de toutes les vies , jeter, un général illustre , un prélat vén^ rable aux galères, confisquer les patrimoines, renverser des Iranehises contemporaines de Wamba ou de Pélàge, raser des villes , détruire la ipatrie même, la vendre à l’étranger, traiter enfin- un ter-

ENVERS l’esPAGNB. ^5

riloire qu’on a la prétention d’étendre des îles Baléares aux Philippines, comme un champ que le propriétaire exploite à son gré, bouleverse, saccage s’il est un furieux. Le bon plaisir, poussé ace point, est une insulte gratuite pounla nature humaine. On l’a trop vu sous le règne de Godoy et lors des scènes de Marrac , il n’assure pas les couronnes ; il p’en rend pas la possession plus douce et plus belle. De toutes les autocraties européennes, nulle n’a été aussi cruellement battue par les orages.Toutes, il est vrai, respectent certaines coutumes , certaines institutions comme d’inviolables barrières. La triste Espagne seule n’en a aucunes ^ là , il n’y a que des ruines et un trône 1 la , il n y a qu’un troupeau de. dix millions d’hommes, elle roi Ferdinand pour pasteur.

/ Il n’en fut pas toujours ainsi. Sans rappeler les temps où la liberté fleurissait sur cette vieille terre des assemblées délibérantes , depuis même que Charles-Quint eut consommé l’établissement de la royauté absolue, eu dépouillant les^peuples de tout concours dans la discussion de leurs intérêts et 4e leurs lois, la puissance souveraine^ illimitée pour vouloir, était bornée de toutes parts pour agir. Le régime municipal, les privilèges des provinces, des castes, des universités, l’indépendance du pouvoir judiciaire , les prérogatives du , conseil de Castille, les droits de la chambre de ce conseil chargée de présenter les candidats pour toutes les magis-

2 Ô , DU parti' a prendre

(ratures et tous les be'néfices du royaume, formaient autour du chef de PEtat autant de digues tutélaires. Les rois les ont renversées l’une après, l’autre. Ils se sont réjoui de leur triomphe facile ; et voilà qu’expiant les envahissemens de ses prédécesseurs, un prince qui a mieux aimé disperser les débris des institutions nationales, qu’essayer de' les reconstruire, est obligé, deux fois en dix ans, d’ébranler l’Europe pour qu’elle affermisse sous lui ce trône qui a perdu des appuis en même temps que des limites, ce trône ensanglanté aux pieds duquel veillent seuls, impuissans gardiens, le fanatisme et la terreur!

Ces barrières, que depuis trois'cents ans le pouvoir royal travaille à détruire, penvent être, en grande partie , relevées. Les Bourbons, qui ont’ donné la Charte à la France et brisé en Eispagne la constitution de Cadix , croiront-ils demander trop à Ferdinand, s’ils exigent de lui qu’il accepte la monarchie de Philippe II ? *

La première condition des Etats policés est que '■protection soit acquise à toutes les vies et à tous les biens. Si une décision arbitraire, prise, exécutée dans l’ombre, peut à tout moment vous envoyer au bagne, vous livrer à des bourreaux, chasser vos fils du toit de. leurs pères, la société est dissoute. Mieux vaut l’état sauvage. Là, du moins, il y a de plus la liberté et la défense. Avant tout, que l’Espagne rentre dans l’ordre sofcial par la

Kt^'F-RS 1 ,’esPAGNF. 'AJ

conslitufion du pouvoir judiciaire que l’etendue de ce pouvoir soit fixe'e; que les audiences royales reçoivent, comme' un* dépôt sacré, la garde dé toutes les existences et de toutes les fortunes ; ' qu’elles soient indépendantes, inamovibles, capables de remplir leur glorieux mandai; quCPadininistration et la justice cessent d’étre partodt confondues; quC la confiscation soit abolie pour qu’oii n’égorge point les riches et lès grands'^, comme à Rome sous les empereurs, par mesure de finances ; qu’enfin l’Espagne ait des tribunaüx ; que l’arbitraire s’interdise l’accès du foyer domestique. L’acte par lequel la royauté se sera dessaisie de la plus exorbitante ,• de la plus désastreuse partie de sa puissance, aura, dès le premier jour, beaucoup fait pour la pacific'ation^de la Péninsule^ deux classes d’hommes seront intéressées à îe défendre ; les citoyens et les magistrats.

■Cependant, il importe qu’en n’âyant plus à re- (fouter les invasions et les caprices dé l’autorité royale, les cours sou'tfëraines cessent de ■voir leurs attributions envahies par la multitude. Il est temps que le peuple reprenne des habitudes^ d’obéissance, qu’un autre droit que celui du poignard', qu’une autre force que celle du nombre règne sur la Péninsule et sur son roi. Mais si on essaie d’organiser une armée, comment pourra ' la rassembler ce roi absolu dontpersonne n’accompHt les volontés ? .Comment pourra la soudoyer ce

roi des Ëspugnes el des Indes qui çst' sans ref.eQu? Comment pourra la contenir ce monarqufey ce dç. la contre - re'volution qui n’a point ^d!offîciCES dans son parti ? Les nouvelles troupes.*prendraieat, ayant six mois , l’esprit des corps qu’elles serakpt destine'es à remplacer; car elles aüraient; •maigre tout, les mêmes guides et les mêmes griefs. Les fissiez-vous commander par le Irapiste, vous les verriez passer, au premier refus de solde, >3 la première menace d’embarquement, •sons les peaux de Mina. % ■ ■ •

L’Espagne n’a pas besoin d’année contre les périls du dehors. Elle n’est point animée de l’esprit de conquête, et comment pourrait-elle avoir à la redouter ? Ce dont elle a besoin, c’est d’une force qui maintienne la paix publique , et n’ajoute pas aux embarras immenses du trésor. Rendez aux cités IqUF antique, droit de se défendre elles-mêmes^; qu’une Sainte-Hermandad, mieux constituée, -veille sur les chemins ; qu’en un mot les milices des ai>ciens . temps revivent. La propriété ou le rang seront les conditions inflexibles de l’admission .sous les drapeaux. Les prolétaires rendront aux classes élevées ces armes dont ils font usage pour consti- ,tuc^ le^massaore et le pillage.. Ainsi seront assurés . l’pbéissance aux autorités légales , . l’inviolabilité • d^ppjrspnnes., le respect pour la, propriété ; ainsi i«afitconl la confiance et la tranquillité publique. itbisi. se rétablira nn ordre de choses à , l’ombre

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KiyVERS l’eSPAGNE. 20

duquel le? vaincus osevonl reposer leur lète. Les promesses d’amnistie ne seront point vaines'. I, 'Espagne respirera. Qui pourrait en Europe réprouver un tel système ?• est-il une aristocratie qui s’alarme de voir l’aristocratie espagnole remise en possession de l’épée? est-il des cabinets qui préfèrent à la noblesse castillane la -tourbedéguenilhée et sanglante des septembriseurs de la junte aposHque.' '

Ce n’est pas tout encore : nous n’aurioiis accompli qu’une œuvre inutile,'' si nous- n’avions pas essayé de rendre à la monarchie espagnole dû crédit en Europe,. La 'société une fois replacée Sur ses bases, il faut bien qu’à son tour l’Etat sorte de ses ruines ; sans finances il n’est point d’Etat, sans crédit point de finances. 'Après la -seconde restauration , la Erance semblait accablée.soùs le faix de ses charges. Un ministre s’illustra en disant': «Nous n’avolls pas d’argent : payons nos dettes; «'l’argent sortît de terre pour sceller cette alliance du bon sens et de l’honneur.

Aurions-nous besoin de démontrer au successeur de ce ministre honnête homme , la nécessité d’avertir l’Espagne de tout ce qu'il y a'd’impoJitique dans la prétention d’élever son crédit , c’est-àdire la confiance à la parole'royale , sur un système où la banqueroute n’est produite que eorome la moindre des infractions à de publics engagemens ? Le roi a. fait usage de l’emprunt des Cortès pour payer les administrateurs , les juges, les serviteurs

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de ER persunnc, doiil il avait laissé trente mois arriérer les traiteinens. Il s'eu est servi pour ftûre aller deux ans sa monarchie qui louibait de misère. 11 s’en est servi pour avoir ‘'mie liste civile , pour payer le tissu , jusqu'alors pris à crédit , dont sa Jeune épouse était vêtue ; 4 >our alimenter , durant la rigueur de l'hiver , le feu dont il lui arriva de manquer au temps de sa toute-puissance; U s’en est servi pour soudoyer les complots qui devaient déposer comme autant de témoignages de. ses secrètes protestations contre les sermens arrachés de lui , et son ministère méconnaîtrait des traités solennels , sous prétexte qu'il n'était pas libre ! Mais nous u’avons pas ouï dire que le roi ait essaye ^ d'opposer à cet acte le véto dont il fit usage plus

d’unè fois pour repousser d’autres décrets. On • avait vu jusqu'à ce jour des emprunts forcés , en

ce sens que laforce avait arraché l’or des pr^urs: on n’avait pas vu encore des créanciers se plaindre de l’avoir reçu , de l’avoir dépensé malgré soi. Pour le bien de l'Espagne -, exigeons qu'à defaut de meilleure hypothèque, le monde puisse sr confier aux promesses de sés .maîtres ; ,exigepns-lc aussi i, pour le bien de la France , et pour sa dignité, j La plupart des capitalistes qu’on menace étaient Français ; ils ont traité avec un gouvernement près lequel le roi de France avait des ambassadeurs; ils ont pris leur part des frais de la guerre ; leurs fils, eux-méniies peut-être ontdonné leur vie sur la brèche

KNVEitS l'ëSPAÊNB. 3l

tlu Trocadéro, el ils auront été déçus par la paix, eomprumis par l’invasion, ruinés parla victoire! C’est quand un homme de finances était le chef des conseils, que la France aurait armé ses princes et ses soldats, qu’elle aurait déboursé trois cent millions^pour aller conquérir une banqueroute à trois cents lieues des Pyrénées! Ce système est par trop insensé;

Faire briller au milieu de l’Espagne désolée le jour de la justice, désarmer la multitude au profil des classes intéressées à l’ordre , obtenir d eclataqs témoignages du respect pour la foi pubique , ces trois biens ne seraient que des élémens incomplets de paix et dç crédit , si après avoir relevé la société par le premier, l’Etat par le second , je gouvernement par le troisième, nous n’assurions à jcette machine , péniblement remontée , des ressorts capables de la moüvoir. L’une des plus grandis plaies de ce' pays , est l’aveuglement qui a présidé, sous l’empire de ses deux restaurations, à la distribution de tous les offices et de toutes les dignités. Il y a péoorie d’hommes, et tous les hommes dtOués de quelque expérience et de quelques lumières, gégoissent dans les cachots ou sous le poids d’inexoràS^es anathèmes. Noos avons dit combien peu nombreuse était l’Espagne éclairée. Voyons ce (fui est advenu d’elle. Une partie souhaita un despotisme réformateur. Elle se spumit aux décisions de la fortune. Elle plia sous Napoléon comme tous les potentats : on Pa proscrite.

Une autre partie recourut à la liberté pour sauver et l’Espagne et son roi. Elle ne fléchit pasdevant le maître du monde : elle fut héroïque. Peuples et rois , tous l’admirèrent sans l’imiter : on l’a proscrite.

Parmi les sectateurs fidèles du passé , il s’en trouva qui , désabusés de leur amour pour la monarchie absolue par les spectacles déroulés six ans devant eux, acceptèrent la révolution de (820. Ç’aulres , magistrats éprouvés, vieux capitaines^, illustres évêques , la subirent à l’exemple de leur roi : on les a proscrits.

Parmi les Espagnols qui la combattirent, il s’en est trouvé que les premiers' attentats de la contrerévolution indignèrent. Ils ont parlé , comme le Dauphin, d’ordre et de clémence : on les a proscrits.

Jamais gouvernement ne s’épura si bien de tout ce qui possède quelque intelligence^ des alFaires , quelque expérience , quelque dignité. Aussi les charges publiques sont-elles arrivées à des hommes dont l’abaissement , l’ineptie, les fureurs extra- ' vagantes rappellent et dépassent, si on ose le dire , ces magistrats de nos temps d’anarchie qui par leurs formes et leur langage parvenaient à rester ridicules , tout en étant atroces. C’est là un des malheurs auxquels il est le plus pressant de porter remède ; et ce remède , où le trouver ?

Parmi les quatre classes de proscrits dont nous

ENVERS l’ëSPAGNE.

venons de parler, il en est deux, les plus nombreuses et les plus habiles, dont la France ne peut pas demander le concours , dont le roi Ferdinand pourrait difficilement le promettre. Le temps seul ralliera la grande famille espagnole , rendra à tous les talens un poste , à tous les services des récompenses, à tous les fils d’une même patrie un même avenir. Aujourd’hui , c’est dans les deux dernières classes, celle des serviteurs désenchantés de la monarchie absolue, celle des royalistes exclusifs qui ont mérité les honneurs de la persécution par des vues plus saines et des sentimens plus généreux, qu’il faut chercher les dépositaires de l’autorité royale. Mais comment arriver là ? comment placer les choix hors de l’influence d’une catnarilla qui restera, quoi qu’on fasse, vénale, ignare et furibonde? Partout ailleurs qu’en Espagne, il serait difficile d’atteindre ce but. L’Espagne par bonheur, cette Espagne si dépourvue de formes tutélaires, conserve l’ombre d’une institution qui peut donner au trône des instrumens dignes de lui. Quand les rois commencèrent à décliner l’autorité presque souveraine des cortès, à retirer la couronne du milieu de ces assemblées, et enfin à la soustraire peu à peu à leur contrôle jaloux , ils voulurent rassurer le pays par des garanties inconnues partout ailleurs. Des camaras (chambres), longtemps indépendantes , furent investies , entre autres privilèges immenses, du droit que nous avons rap-

Dt PAKTI A PRENDRE

pelé plus haut, de diriger seules le monarque dans la Domination de tous les emplois et bénéfices publics. 11 n’avait que le choix entre les trois canj didats présentes par les consultes de la chambre. A mesure que l’autorité royale s’estfortifiée, quand elle a pu se délivrer par l’exil de tout ce qu’il y avait de mâles caractères et de vertus incorruptibles , cette grande prérogative n’est plus devenue qu’un frivole simulacre , et les camaristes se sont consolés de perdre leur rôle utile, parce qu’ils eu conservaient les dehors dans le privilège, si ambitionné de l’autre côté des monts, de travailler avec le roi assis et couverts. Tous les bons esprits ont regardé la complète dépossession de la camara, opérée seulement sous Godoy, comme l’une des causes les plus actives de la prompte' chute de la monarchie. Le favori put jeter dans les tribunaux, dans l’administration , dans le sacerdoce , toute sa digne clientelle; et ne reposant plus que sur des étais faibles et corrompus , le trône s’écroula sous le premier souille de la fortune.

Dans aucun temps , la monarchie espagnole n’éprouva un besoin plus pressant de recourir à ces précautions extraordinaires, témoignages du désordre des pouvoirs et de la difficulté des temps. En reconstituant la camara, eu la composant d’hommes fermes et sages, on compléterait l’œuvre delà résurrection de ce malheureux peuple qui semble frappé de toutes les colères du ciel. L’acte qui aurait iiitro-

ENVERS I.’eSPAGME. 3f)

(hlit les quatre grandes reformes que nous venons d’exposer, placé sous la garantie de la France, fortifié d’abord de la présence de nos soldats, jetterait rapidement des racines , et serait bientôt suffisamment défendu contre toute atteinte par ses j)ropres bienfaits. Cependant , il ne faut pas se le dissimuler. Tous ces biens peuvent être repris par la main de laquelle ils émanent, et en politique, il n’y a de bon , de protecteur que ce qui ne vit pas au jour le jour. Ne pournut-on point faire un pas de plus? et après avoir mis la distribution de la justice, la force publique , l’investiture des postes considérables hors de la portée des passions violentes et des misérables intrigues, ne serait-il pas désirable, pour que l’Espagne dût à jamais nous bénir comme ses bienfaiteurs, que l’autorité royale renonçât à la prérogative de déplacer ces bases par sa volonté ?

Cette camara , cette chambre pour laquelle nous redemandons une partie de ses anciennes prérogatives, semblerait résci véepar son nom même à de grandes destinées. Dès aujourd’hui , rien ne serait plus facile que de l’appeler à discuter, de concert avec la couronne, les institutions ou les réformes fondamentales, peut-être aussi les dépenses et les impôts. Admise senlement à un faible partage de la puissance législative, elle ne laisserait pas cependant que de devenir unc sauve-garde pour les concessions royales , un moyen de redressement pour les torts et les fautes des ministères. Ici sans

doute , une diilîculte' se présente : la camara, composée de membres du conseil de Castille, appartient à ce corps antique; et ce corps, amalgame désordonné de tous les pouvoirs, semble un invincible obstacle à toute amélioration par le désordre de ses attributions administratives et judiciaires autant que par la manière déplorable dont les derniers coups d’Etat l’ont composé. A Dieu ne plaise que nous sollicitions, dans l’intérêt de projets utiles, ces éliminations violentes dont on a fait usage pour consolider les réactions et l’anarchie! Il est plus que temps de consacrer les positions existantes, de reconnaître les droits acquis; mais ou profiterait de ce que le bien même des affaires exige l’augmentation du nombre des conseillers pour déterminer le retour de tous ceux qu’un royalisme fidèle n’a pu préserver de l’exil dès qu’ils se sont rendus suspects de bon sens et d'humanité. Des Bourbons, en assayant de réformer la monarchie espagnole, ne sauraient imiter la marche téméraire de la révolution française qui, pour réformer, n’imagina rien de mieux que de commencer par détruire. Loin de croire indispensable que le conseil de Castille disparaisse, nous voudrions que son ■ nom et ses formes vinssent à l’appui d’un système réparateur; nous voudrions le conquérir à la cause des perfectionnemens progressifs, et pour y parvenir, nous aurions soin d’accroître son importance, en veillant à ce que dorénavant, elle ne fût

ENVERS l’eSPAGNR.'

que salutaire. Depuis Philippe V, il est divisé eu cinq ou plutôt six salles qui réunissent, avec une déplorable confusion, à peu près les pouvoirs d’une de nos cours royales, de la cour de cassation et du conseil d’Etat. La camara, prise dans toutes les salles, n’a point d’existence distincte. Une politique habile aurait depuis longtemps séparé les attributions diverses, et formé, en dehors du conseil royal, une cour investie de sa juridiction criminelle, dans son sein deux chambres toujours liées par un titre et des honneurs communs, l’une qui réunirait avec une destination plus précisé, les salles dites de justice, l’autre les salles dites de gouvernement et de province. La première servirait de tribunal suprême à la monarchie; ses membres auraient la haute indépendance que donne une magistrature élevée, bien définie, surtout inamovible; leurs charges seraient les récompenses promises pour prix des longs et vieux services aux membres de la seconde, qui, constituant le conseil d’Etat, resteraient nécessairement irrévocables. Au lieu d’être prise, comme par le passé, dans les salles diverses, la camara pour laquelle nous réclamons des fonctions législatives , formerait une chambre distincte qui ne ferait que conserver les privilèges acttSels des camaristes, en marchant à la tête des deux autres. Certes, le conseil de Castille ne repousserait pas 'un tel partage. Il s’élèverait bientôt à sa mission auguste, et pourtant, on le voit,

38 DU PARTI A PKëNDRS

il ne pourrait pas inspirer à la couronne des ombrages le'gitimes. Chargé qu’il est des dépouilles des anciennes cortès , il se verrait confirmer la pos session jusqu’à lors précaire de ces présens du despotisme; il en jouirait avec conhance, avec dignité, et la nation trouverait a ne pas les repren-7 dre , l’avantage de posséder enfin une ji^stice, une administration et des lois. On va voir que celte combinaison satisferait au premier devoir du législateur, celui de ne former aucun établissement, que l’œil attaché à la fois sur le passé et sur l’avenir. Celte politique seule est bonne et glorieuse qui sait emprunter des forces au premier et préparer des biens au second.

Les rois ont, depuis plusieurs siècles, tendu, des deux côtés des Pyrénées , à. un même but, la destruction ^ de toutes les supériorités, de tous les pouvoirs. Ils savaient fort bien, qu’une fois les forces intermédiaires subjuguées, rien n’est plus facile , comme le dit Montesquieu , que l’asservissement des peuples. Ils ne savaient pas que , dèslors, rien n’est plus difficile que la conservation des trônes. Ce système a engendré en même temps la, révolution française, qui est terminée, parce que la Charte nous a donné des pouvoirs secondaires, et la révolution espagnole qui, vaincue, c’erasée, menace encore, parce que les conseils de la sagesse ne sont pas entendus. Dans la longue lutte de la couronne contre notre aristocratie, les

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ENVERS 1,’eSPAGNE. 3q

princes appelèrent à leur aide les fêtes, les combats, par-dessus toutes choses la gloire litte'raire. Les monarques espagnols s’elFrayerent également du bruit des armes et des accens du genie ; le plaisir les importuna , comme une dernière tentative des grands pour secouer les chaînes communes. Ils prirent leur point d’appui dans les cloîtres , ne voulurent que le silence , n’accordèrent le droit de le rompre qu’au fanatisme. Les ténèbres s’épaissirent, et on en est venu enfin à traiter tout ce qui pense en coupable. La civilisation apparaît comme une hostilité; le savoir constitue le flagrant délit de l’insurrection. De notre côté des monts au contraire, tour à tour généreuse, frivole, brillante, l’autorité des rois déposséda les classes élevées de leur pouvoir sans les avilir, adoucit les mœurs sans abattre les intelligences ni les courages, voulut énerver, se consola quelquefois de corrompre, n’eut jamais- l’alireuse pensee d’abrutir et de dégrader. Le pays profita tout entier de l’essor donné aux sciences, aux beaux-arts, et la civilisation marchant du même pas que l’égalité, faisant les mêmes progrès , il arriva que les classes inferieures, les classes moyennes surtout, montèrent plus que les deux premiers ordres ne descendirent. Nous en sommes venus à former une nation , au sein de laquelle la noblesse vit confondue, moins parce qu’elle a beaucoup perdu, que parce que le tiersétat, ennobli par ses conquêtes, a gagné encore

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4o DU PARTI A PRENDRE

davantage, une nation qui marche avec ensemble vers un même avenir de richesse et de gloire,;^, qui , sous la conduite de chefs dignes d'elle, arrivera sans secousse au dernier terme des prospérités que les sociétés humaines puissent atteindre.

Le despotisme sombre et monacal de TEspagne ne l’a nivelée qu’en abattant, comme Tarquin, toutes les sommités. L’accès des affaires a été intei^it aux noms illustres. La noblesse n’a pu ni adminis^ trer ni combattre. Les pratiques religieuses lui ont été données pour unique étude, pour unique distraction ; la grandesse , plus voisine du trône , a été, plus fortement que tout le reste , déprimée par la main de fer qui façonnait tout un peuple' à savoir admirablement adorer, servir et se taire.

11 faut relever cette* nation abattue. On a fait peuple la vieille aristocratie. Qu’elle remonte à son rang; et puisse le Dieu qui se complaît dans la grandeur de l’homme comme dans «on plus bel ouvrage, élever un jour, ainsi que parmi nous, la société entière à la même hauteur! Cette aristocratie qui, depuis Charles III, a fait de généreux efforts pour secouer le joug imposé aux esprits et aux âmes, mérite que la France lui tende une main généreuse. La multitude et les ordres religieux forment une masse compacte contre laquelle toute amélioration vient échouer, qu’exaspère tout progrès.jQue le gouvernement espagnol apprenne de nous l’art facile de leur opposer la noblesse ,

KNVERS l’eSPAGNK. 4'

celle que manifestent des titres, que ses richesses rendent puissante, et le clergé séculier, cet autre foyer de tout ce qu’il y a de lumières, de vertus dans la Péninsule. Nous ne parlons pas de la bourgeoisie ; il n’en existe pas encore. Produit de la civilisation, cette classe n’a pu commencer à se former que dans les ports opulens. La création d’une magistrature , le rétablissement de la paix intérieure, quelque mouvement imprimé à l’industrie, parviendront seuls, avec l’aide du temps, à peupler la région moyenne que le système de l’étouffement universel a laissée vacante. On pressent que c’est dans les deux premiers ordres de l’Etat, dans les deux hauts estamentos, que nous voudrions chercher les membres de la chambre du conseil de Castille, devenue la dépositaire des promesses royales, ou plutôt des destinées publiques. On pourrait admettre dans ses rangs, qu’on agrandirait sans péril, quelques-uns de ces hommes qui se sont illustrés dans la défense de la patrie, que le roi aima, que le peuple n’a point encore appris à outrager. Cette chambre prendrait promptement de l’autorité dans le pays ; car elle aurait toute la consistance de la véritable aristofcratie, celle contre laquelle se brisent les révolutions, dont l’orgueil des peuples ne s’indigne pas, qui ne peut jamais être offensive pour l’autorité suprême, qui est rarement menaçante pour les franchises du pays et pour sa prospérité , l’aristocratie qui re-

jr'

4a . ou PARTI A PRENDRE

pose sur rilliistration , les richesses et les services.

Ce que nous proposons semble nouveau; et nous nous apercevons que Thistoire Ta propose 'avant nous. La grand esse n'a pas tou jours porte' ce titre. Le nom de ricos homes (i) est le premier sous lequel la noblesse espagnole se revèle dans les fastes, de la péninsule; elle le conserva jusqu'au temps d'Alphonse XI et de l'expulsion des Maures, durant ces siècles de calamités et de gloire, où de grands périls appelaient sans cesse au secours de la patrie une puissante assistance. Ce nom si simple auquel se rattache tant de souvenirs , était le prix et de la naissance et des travaux ; il décorait ceux que leurs aïeux avaient fait opulens et ceux qui l'étaient devenus à la pointe de l'épée ; le ])rélat le portait comme le guerrier. Nombreuse et signalée dans l'histoire par une participation constante à la gestion des affaires publiques , la Rica Hombria tint sous les successeurs de Pélage plus de place que la pairie française sous les successeurs de Charlemagne. Cette puissance constituait le plus solide contrepoids aux empiétemens de la couronne, le plus solide obstacle à ses égaremens; formant tour à tour le conseil du roi et celui de la nation , elle tint souvent la place des Cortès , et en fut long-temps une branche nécessaire. Un vieil

(t) Hommes riches.

ENVERS l'esHACNE. 4^

auteur, un secrétaire de l’inquisition, qui écrivait eu pre'sence dePliilippe II (i), va jusqu’à déclarer que toutes les résolutions des rois, relatives au gouvernement en paix comme en gtierre , devaient avoir reçu la sanction de douze ricos homes.

Le dix-neuvième siècle est venu, et nous ne re- • clamons pas autant. Si même on craignait quune chambre haute, investie seule de la discussion des lois, parûtencore trop inquiétante à cette couronne exigeante et chatouilleuse de nos jours, on pourrait, par une disposition conforme aux habitudes du conseil de Castille, destiner à la délibération d’une assemblée plénière du conseil , les lois que la première chambre aurait rejetées. Mais cette chambre existerait. Au milieu des maux de la Péninsule l’espérance aurait où se poser ; l’arbitraire connaîtrait des digues; les âmes reprendraient du ressort avec une ambition généreuse; la grandesse, se rappelant qu’elle eut des aïeux, aspirerait à entrer tout entière dans ce corps qui lui en retracerait la puissance, qui pourrait en reproduire le nom. Ce nom national comme les victoires du Cid, et vieux comme la monarchie , n’aurait rien d’offensif pour les idées nouvelles; il les flatterait de promesses que la civilisation se chargerait d’accomplir, en rendant à leur tour les communes dignes de reprendre

(i) Zurita, Annal., liv. I , chap. VI.

44 ou PARTI A PRENDRE

leurs anciens droits aussi bien que les grands et le sacerdoce. Cette chambre des ricos hombres, sortie à notre voix du milieu des ruines, semblerait ainsi au milieu du sol politique des Espagues dont la nudité a quelque chose qui épouvante , jetée là par les siècles r eur passage comme une pierre d’attente à lac -ile des législateurs plus heureux lieraient quel le jour des Cortès, pour relever , en l’asseyant sur des bases meilleures, l'édifice tout entier de l’antique monarchie constitutionnelle de l’Arragon et des Castilles.

Ces combinaisons , sur lesquelles nous avons insisté pour prouver qu’il ne fallait pas désespérer de la Péninsule , ou tout autre système empreint de la même prévoyance et de la même modération , seront plus faciles peut-être à présenter aujourd’hui que durant tout le temps qui vient de s’écouler. L’esprit du roi doit être frappé ehaque jour de plus vives angoisses. Des périls opposés se révèlent à lui en même temps. Il a horreur des victimes; mais que ne doit-il pas redouter des bourreaux devenus déjà des geôliers? Nous pensons que si au lieu de lui demander en termes indéfinis une sagesse qu’il prenait pour de l’hostilité, l’administration française lui avait offert un cadre complet, de gouvernement, elle aurait eu plus de chances pour le familiariser avec ses idées et avec ses vœux. Bien d’autres fautes ont été commises que nous ne relevons pas ; mais un jour de fer-

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