‹ Du perfectionnement moral, ou de l'éducation de soi-même (volume 3)Chapitre 16 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DE Là SIMPLICITE.

Deux conditions générales sont nécessaires pour l'éducation commune de l'amour du bien et de l'empire de soi , c'est la simplicité , c'est l'exercice. Mais de ces deux conditions , l'une est, en quelque sorte, conservatrice , l'autre est active et créatrice. L'une protège nos facultés

dans leur source originelle ; l'autre les seconde dans leur développement progressif.

Arrêtons-nous un instant à méditer ce qui est propre à chacun* de ces deux conditions générales ; nous examinerons ensuite le régime intérieur qui convient, d'une manière plus spéciale, à la culture de l'amour du bien, on Scelle de l'empire de soi.

On n'atteint pas à la simplicité; on lui reste fidèle; elle est comme l'innocence ; elle se conserve ; perdue , elle ne se retrouve plus. Elle ne s'imite point ; qui veut se Êiire simple , n'est que maladroit , et accuse seulement mie prétention de plus, en voulant déguiser les autres.

Si la simplicité accompagne la perfection , c'est que la perfection réside dans la conformité aux. destinations de la nature.

La simplicité, considérée dans le domaine des arts, est le caractère essentiel du grand et du beau. Le grand veut-il s'élever au sublime? qu'il devienne plus simple encore! la beauté veut-elle s'orner de grâces? qu'elle répande la simplicité sur les moindres accessoires ! La simplicité est la vérité personnifiée, mise en action. Elle repousse toute prodigalité qui retarderait l'effet , toute complication qui le rendrait douteux ; elle n'accorde de détails, que ceux qui se réfèrent au but j d'expressions, que celles qui sont fidèles à la pensée; d'ornemens, que ceux qui naissent, du sujet; d'attributs, que ceux qui conviennent à l'essence de la. chose. Elle fait ressortir l'unité du dessin , elle fait respirer l'intention de l'artiste dans chaque partie, de telle sorte que l'ouvrage conçu

d'une seule pensée , exécuté d'an seul Jet , n'excite qu'un* impression dominante, dont le spectateur sera saisi san hésitation et sans partage.

Mais comment le génie imprime-t~il ce caractère 1 ses productions ? Où puise-t-il les secrets de cette portion de l'art , si accomplie et si difficile tout ensemble? Il h puise dans une disposition de l'esprit, qui est elle-mênM la simplicité dans la manière de concevoir et de sentir. La médiocrité se tourmente ; elle multiplie les moyens, parce qu'elle sent son insuffisance. Le génie est sobre , parce qu'il est confiant , et confiant, parce qu'il est fort. H a vu le but; il a vu la route directe qui y conduit; il a conçu la pensée avec netteté, l'a embrassée tout entière ; il s'est rempli de son sujet. La simplicité lui conserve toute sa vigueur, en lui conservant sa libre spontanéité et son originalité native. Il étudie sans doute; il étudie beaucoup , il étudie sans cesse ; maïs pour se pénétrer du vrai , non pour y suppléer. La vérité le remplit , l'occupe ; c'est elle , et non lui , qui se produira dans ses oeuvres ; il s'abdique , pour être tout entier à elle , et comme le prêtre inspiré du dieu , en rendant des oracles, il n'est plus qu'un interprète.

Or, dans l'éducation morale de l'homme, la simplicité prête a la vertu la même assistance qu'elle prête au génie dans la carrière des arts. Si elle décore un grand et beau caractère, c'est qu'elle conserve la vir-i ginité du cœur, Fintégrké de ses forces , la pureté de ses | motifs. Elle est, relativement an caractère, la vérité des I sentimens et la fidélité de l'action, comme elle est , rela- i

UV. Hl. SBÇT. L CHAF. L 87

uTement.à l'écrit , la vérité de la pensée , et la fidélité de l'expression. Elle est à la vertu ce que le bon sens est à la raison.

La simplicité des manières, celle du langage , trouvent dans le inonde une juste approbation j elles y sont considérées comme les compagnes naturelles de ce qui est noble et distingué ; et cependant la simplicité du caractère , dont elles sont l'image , est rarement appréciée. C'est ««ans doute que le monde a peine à la comprendre : et comment en effet l'homme qui, dans chaque action, ne cherche que le but réel et légitime , serait-il compris de ceux qui , en agissant , sont occupés surtout de l'opinion des autres? Tandis que nous vivons pour les spectateurs, l'homme simple vit dans la réalité et pour son propre compte , si l'on peut dire de la' sorte. L'homme simple, la plupart du temps, passe inaperçu, et s'en réjouit parce qu'il en demeure plus libre. Quelle surprise ensuite n'excite-t-il pas, quand il vient à exécuter de si grandes choses , à les exécuter comme si elles lui étaient naturelles i On avait vécu avec lui sans le remarquer ; on l'avait dédaigné peutrètre; on est contraint de l'admirer, et on se demande où donc il a puisé des forces si merveilleuses 1 Ou il les a puisées? dans cette simplicité même de caractère qm^turait nos dédains et qui lai permettait de recueillir en silence toutes les &cuhés de son ame. Pendant que nous dissipons les dons de la nature , fl en conserve le dépôt intact, pendant que nous divaguons au hasard , il marche à la fin qui lui fat assignée; déjà nous avons vieilli, qu'il a encore

toute sa jeunesse ; nous sommes accablés sous le poids des chaînes que nous nous sommes données ; il continue d'obéir aux inspirations primitives. Nous Payions rangé dans le vulgaire , et c'est nous maintenant qui , avec toutes nos ambitions , ne sommes plus que le vulgaire auprès de lui.

Comment , en effet, pourront se maintenir et se développer en nous, sans altération , au milieu de la scène du monde , ces sentimens généreux dont la nature avait placé le germe dans notre ame , cet amour du bien qui les comprend tous et les réunit sous une loi commune? Le tumulte nous assiège, les événemensnous trompent , les regards des hommes nous investissent; nous sommes menacés par la distraction, par le découragement, par les exigences de l'opinion. La simplicité sera la gardienne instituée pour nous préserver de ces dangers. Elle veillera à l'entrée de notre ame pour repousser l'invasion de tout ce qui pourrait y porter la confusion et le désordre.

L'amour du bien se déploie dans une ame simple , comme le faisceau de lumière dans un cristal transparent; il la pénètre sans obstacle; il s'y montre dans toute sa pureté; il semble s'y réjouir et s'y complaire. La vertu est si bien notre partage, nous sommes si bien nés pour elle, qu'elle se fait d'autant mieux entendre à nous que nous restons mieux à notre place ; son éloquence est en raison de notre propre ingénuité. Il n'y a rien de plus droit que les voies de la vertu , rien de plus clair que ses notions , rien de plus Juste que ses préceptes.

Un cœur ample trouve eu die l'aliment qui lui convient 5 se concentre dans le sentiment qu'elle inspire , il s'y livre avec franchise, il s'y repose avec sécurité. Car tout est un dans la vertu, tout y est ordonné j boa d'elle, tout est épars, discordant et multiple.

L'un et le multiple , cette célèbre devise qui contient des pensées si profondes , qui était la clef des plus hautes spéculations métaphysiques chez les anciens platoniciens , est aussi une grande clef des théories* morales (i). Elle est un résumé de la vie intérieure de l'homme et de ses rapports avec l'univers, comme elle est un symbole de l'univers lui-même (a). Limité exprime ce qui est bon, puissant et vrai ; le multiple , ou la variété , est en luimême la source de la faiblesse , de la corruption et de l'erreur; mais, le multiple > soumis à X unité par l'empire de l'ordre , en reçoit toutes les perfections (3). Le muU

(1) C'est que les spéculations métaphysiques de» platoniciens étaient proprement une contre-épreuve , un reflet de la morale.

(a) Vieil, unité suprême, créant la variété des êtres, les soumettant aux lois générales , Pâme humaine , unité subordonnée concevant, dn moi us en partie , cette variété ; au-dehors la soumettant aux opérations des arts , an-dedans , la son mettant aux règles de la morale : ces deux unités , placées l'une au sommet , l'autre an dernier degré de l'échelle des intelligences, se répondant comme la simple goutte de rosée à l'astre dn jour dont elle réfléchit la lumière ! Unum et plura.

(3) S'il était quelqu'un des lecteurs dont on n'eut pas ici le bonfaenr de se faire entendre , qu'il veuille bien se soutenir que cet écrit est essentiellement destiné aux jeunes gens qui ne sont point étrangers aux études philosophiques.

Dès qu'on a consenti à subir le joug de l'opinion, tou est fausse' ; il n'est plus permis de penser ou d'agir d'aprè soi ; les choses perdent leur valeur réelle et propre pou recevoir un prix de pure convention; il faut multiplie les précautions, prévoir une foule de conséquences, sa tisfaire aux préjuges les plus contraires ; on ne sait a qu entendre; on craint sans cesse de se trahir; on est dan un état d'observation continuelle ; on porte de tontes part des regards inquiets ; on marche sur des charbons ardens on conçoit mille prétentions qu'on ne peut soutenir; ei même temps, on ne sait plus faire valoir les avantage» qu'on possédait; soi-même, on ne s'estime plus d'aprè* son mérite, mais d'après son habileté; on ne cherche plus le résultat, mais le succès; et ce succès, apparent, incertain , dépend du juge le plus exigeant et le plus frivole ; ambitionnant le succès, on veut paraître encore y être indifférent; cette ambition reflue tout entière audedans, tourmente, agite, trouble sans cesse; on n'ose plus se confier en son talent ; on perd même une portion du mérite de ses vertus; on ne saurait pas se dire quel est, dans le bien que l'on fait, ce qui est fait par la seule inspiration d'un sentiment pur, ce qui est mit en vue de la considération dont on a besoin de jouir; avant de s'abandonner à un mouvement généreux, on regarde autour de soi, pour savoir si on est observé et s'il sera • permis de s'y livrer; dans l'acte du dévouement, on pense encore à son attitude. Ainsi, aucune inspiration ne se conserve libre, franche, spontanée, et ne peut prendre tout son essor.

La simplicité du caractère, en nous dégageant de mDe entraves , protégé donc encore l'empire de soi ; comme elle protège l'amour du bien, en nous délivrant des fausses situations du cœur. Elle est toujours forte, parce qu'elle use avec économie de ses forces, parce qu'elle les réserve pour le moment décisif, parce qu'elle les déploie en vue d'un but nettement aperçu. Elle ne se langue point par les efforts qu'exige la nécessité de prendre un rôle, par l'affectation et la recherche qui en sont la suite; elle ne s'use point dans un vain travail qui n'aurait pour objet que l'art de paraître. Elle agit avec la fraîcheur du matin , elle jouit de toute la vigueur de la jeunesse.

La simplicité procure un repos salutaire à l'esprit et au cœur. Elle les empêche de se tourmenter en mille manières pour de vaines et minutieuses sollicitudes. Elle nous défend de cet excès d'inquiétude qui veut tout prévoir et être à tout. Elle nous accoutume à voir et à prendre les choses telles qu'elles sont Et pourquoi, après tout, nous agiter à ce point ? Que cherchons-nous, et que nous reviendra-t-il de tant de sueurs ? Quelle est cette torture que nous nous imposons , sans fruit pour nous-mêmes ? Que ne nous permettons-nous de respirer ? Les biens que nous poursuivons sont plus près de notre ame que nous ne le pensons ; ils s'offriraient à elle , si elle consentait seulement à être plus calme. Ne nous y trompons pas ; si nous mettons tant d'intérêt à trouver des appuis au-dehors , c'est que nous sentons notre propre faiblesse ; nous courons au-devant

du joug, pour nous dispenser d'avoir une volonté, et par conséquent , de faire un eflbrt Soyons simples , et nous oserons davantage; nous compterons moins sur des secours étrangers ; nous aurons moins de difficultés à vaincre ; nous jugerons mieux nos forces ; nous les déploierons avec plus de calme. *

Le monde s'imagine qu'il y a, dans la simplicité, un défaut de perspicacité ; il se rit de l'ignorance qu'il suppose en elle. Oui, il y a en elle une ignorance, mais une heureuse ignorance , celle des choses oiseuses. D'ailleurs , elle abonde en vraies lumières , celles qui jaillissent de la faculté de se bien connaître. S'il est une foule de détails qu'elle ne comprend pas , quelle intelligence rapide et sûre elle a de tout ce qui est noble, généreux et grand!

Il arrive quelquefois aux personnes vertueuses ellesmêmes , de manquer de simplicité , jusque dans la pratique de la vertu. Elles se laissent préoccuper par des vues trop subtiles ; elles se livrent à des investigations trop inquiètes; elles se chargent, & la fois, de trop d'observances de détail ; elles s'obsèdent elles-mêmes par une rigueur trop exigeante , par une surveillance minutieuse et tyrannique. Elles s'imposent des chaînes inutiles , des devoirs gratuits et stériles. Elles se soupçonnent injustement , elles élèvent des doutes , elles imaginent des interprétations sur leurs intentions les plus louables, elles conçoivent une défiance excessive contre elles- < mêmes. Ainsi , le travail de l'amélioration se complique pour elles d'une manière inutile, et par là même (h- '

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«ieasej la voie du bien s'embarrasse ; elles ne peuvent fto y courir en liberté. D'autres fois, elles dédaignent top les vertus familières ; elles sont tourmentées du besoin des choses extraordinaires 5 elles ne savent pas comprendre que la perfection ne saurait dépendre du bonheur descirconstances , ni de la grandeur du théâtre.

là une grande considération vient nous frapper : ce <jni relève encore le prix de la simplicité, c'est que, en flâne temps qu'elle est une des conditions essentielles et fondamentales de notre éducation morale , elle est aussi une condition accessible au plus grand nombre des hommes , et précisément aux classes les moins favonries ; les situations les plus obscures sont redevables de cet avantage à leur obscurité même.

La simplicité des goûts est au bonheur ce que la simplicité du cœur est à la vertu. L'une et l'autre tirent b richesse, de l'économie ; elles se prêtent aussi une faveur mutuelle.

La générosité , au contraire, en «'exerçant, devient; plus expansive et plus libre ; elle se dégage de toutes les sujétions artificielles. Le calme croît pour elle avec l'activité même , et la continuité qui ternit tout , rend son bonheur plus complet encore.

La pratique des devoirs, se convertissant en habitude , soulage tout ensemble la réflexion et la volonté.

Les devoirs qui prescrivent la répétition exacte et constante d'actes uniformes , reçoivent, dans la pratique, une nouvelle confirmation de l'habitude; il en est tout le contraire de ceux qui prescrivent des actions variées et nouvelles.

Par une méditation assidue , le sentiment du bien , sentiment éminemment libre et spontané, acquiert une énergie toujours croissante.

. Par une suite d'efforts continues et progressifs, l'ame devient toujours plus capable de se commander à ellemême, soit qu'il faille agir ou se contenir , résister ou vaincre.

Dans ce petit nombre de lois est renfermée toute l'histoire des passions et celle des opérations de l'esprit humain.

On y voit l'origine de la distinction entre les passions arides et les passions ardentes : les premières, comme l'avarice , naissent d'une habitude mécanique qui étouffe toute sensibilité; les secondes, comme l'amour et la colère, d'un essor de l'activité qui rend la sensibilité plus énergique. Ou voitpourquoiles secondes ne persévèrent qu'autant que leurs objets se présentent entourés de circons-

tances nouvelles qui semblent les renouveler elles-mêmes, et pourquoi , lorsque ces circonstances leur manquent, les passions ardentes se transforment en passions fixes et arides.

On y découvre tout ensemble et l'origine des préjugés et la source des découvertes : les premiers naissent des

> aveugles routines dans lesquelles l'esprit se trouve engagé par les habitudes mécaniques ; les secondes , de l'essor indépendant de la raison déployant graduellement son

! activité.

! On y peut admirer les bienfaits de la morale, cette

\ source inépuisable de lumières et d'activité, qui réjouit l'ame en l'affranchissant, qui la rajeunit incessamment et la met en pleine possession d'elle-même.

On y aperçoit enfin la différence essentielle des deux espèces d'éducation : l'une qui, se fondant uniquement sur la répétition. extérieure des mêmes procédés, peut donner l'habileté de la routine et l'instruction delà mémoire , mais rend incapable d'inventer ou de perfectionner, paralyse les combinaisons de l'imagination et l'indépendance du jugement; l'autre qui , au contraire , remontant aux motifs et aux principes , enseigne à mieux foire , en se rendant compte de ce qu'on a fait , et à mieux penser, en se rendant compte de ce qu'on sait: l'une qui n'est que la tradition du pédantisme, l'autre qui est l'art de la sagesse; l'une , qui construit des automates, dresse aussji les animaux; l'autre qui élève , anime, éclaire et forme des hommes.

En effet , en réfléchissant sur les phénomènes qui vicn-

103 DU PERFECTIONNEMENT MOBIL.

nent d'être indiques , on remarque qu'il y a pour l'homme deux sortes d'exercices, et deux sortes de dispositions acquises.

Il y a un exercice mécanique qui consiste à répéter les mêmes actes, d'après le modèle qui en est tracé, sans recourir aux motifs qui les ont primitivement déterminés.

y a un exercice réfléchi qui consiste au contraire à se nourrir de ces motif? eux-mêmes.

H y a donc des habitudes passives qui ue sont autre chose que la faculté acquise de reproduire les mêmes actes, même en l'absence du modèle, sans avoir besoin de voir ni de sentir.

\/D y a des capacités actives qu'on ne peut appeler qu'improprement des habitudes, et qui sont la Acuité de sentir plus vivement comme de mieux voir.

Ces deux ordres dç dispositions acquises paraissent directement contraires, et, au premier coup d'oeil, on les jugerait incompatibles entre eux : l'un restreint, l'autre étend; l'un impose des chaînes, l'autre procure la liberté; l'un prévient la réflexion et la volonté , l'autre leur donne un plus grand essor; et, ce qu'il y a de bien remarquable, de ces deux modes d'exercice, l'un a principalement son siège dans nos organes extérieurs, l'autre dans le foyer même de l'ame: de ces deux ordres de dispositions acquises, l'un est principalement soumis aux 'conditions de notre tempérament , l'autre ressort essentiellement de nos facultés intellectuelles et morales. C'est ainsi que l'ame et ses organes, quoique étroitement unis, dépendent de deux systèmes de lois évidemment différentes.

LIT. III. éBCT. I. GHAP. II. 103

Tant* fête, ces deux ordres de dispositions acquises peuvent , si leurs rapports naturels ne sont pas intervertis , se prêter un mutuel secours; ils sont même nécessaires Fan à l'autre.

Le premier est essentiellement conservateur; le second essentiellement conquérant.

L'étude confie au premier genre d'habitudes les résultats des connaissances acquises , pour les y retrouver au besoin , dans l'occasion; de cette manière, elle n'a plus besoin d'avoir sans cesse présente la série des observations ou des ràisonnemens qui conduit à ces connaissances: JDe même aussi , la ietta confie à ce premier ordre d'habitudes les bonnes qualités acquises, pour les employer dans la circonstance; elle n'a plus besoin d'avoir sans cesse présentes les considérations qui ont servi à fonder le devoir dont ces qualités sont une expression vivante.

Mais, pour l'étude et pour la vertu , l'avantage de ce secours consisteprécisément en ce que l'une et l'autre, soulagées, de la sorte, du poids de leurs richesses, pendant qu'elles en conservent cependant l'usage, deviennent libres d'appliquer leur activité à des acquisitions nouvelles.

La est tout l'art du perfectionnement; car c'est à l'aide de ces lois admirables que l'homme , quoique si limité par sa condition, devient capable de s'élever et de s'étendre par une progression non interrompue, et que même , plus il obtient, plus il devient capable de produire encore.

Là aussi est une preuve manifeste de la destination

naturelle de l'homme au perfectionnement; car ces deux dispositions, évidemment instituées Tune pour l'autre, sont combinées entre elles pour que l'homme puisse s'enrichir sans cesse ; l'une se chargeant de recevoir en dépôt ce que l'autre recueille, approvisionne.

Cependant, toute cette belle et sage économie sera détruite si Ton tombe dans l'une des deux erreurs suivantes : si l'exercice purement mécanique usurpe les fonctions qui, dans l'éducation morale, appartiennent à l'exercice réfléchi, ou si, satisfait d'avoir acquis d'heureuses habitudes, on néglige de les raviver sans cesse par le développement des capacités actives.

Et d'abord , toute l'utilité des habitudes est évidemment subordonnée à la valeur primitive du dépôt dont la conservation leur a été confiée. L'habitude contractée d'après le seul exercice mécanique, étant aveugle de sa nature, peut s'emparer indifféremment du mal comme du bien, de l'erreur comme de la vérité. Si, dans cette alternative , elle a le bonheur de rencontrer la chance la plus favorable , dotée par l'effet du hasard et non par le choix, elle ne possédera que des richesses stériles; en effet, on ne peut employer une règle , comme on ne peut appliquer un principe, qu'autant qu'on est entré dans l'intelligence de leur sens et de leur esprit; le précepte le plus sage, l'axiome le plus exact, s'ils sont adoptés sans être compris, ne se plieront point à la variété des circonstances, pourront même devenir des instrumens funestes.

Mais l'habitude contractée de la sorte peut aussi se

former sans des chances moins heureuses; (et de là ce» fasse* associations aidées qui attachent la notion de la vertu à des actions que la vertu ne saurait avouer, et dont on rencontre dans fbistoire et sur la scène du inonde de à nombreux et de si déplorables effets. L'habitude donne à ces associations arbitraires une singulière ténacité , et comme elle prend elle-même la forme d'une nécessité impérieuse , elle leur prête quelque chose des apparences du devoir; on leur obéit ainsi de bonne foi, et chaque jour elles paraissent plus sacrées, parce que l'habitude défient plus forte.

C'est ainsi que les idées se confondent : on ne sait plus ce qui appartient à la routine, ce qui appartient réellement au devoir. H est plus d'une personne peut-être qui se trouverait assez embarrassée s'il lui fallait discerner, dans ce qui se présente à elle sous l'image d'une obligation , ce qui résulte réellement d'une loi morale , et ce qui ne constitue qu'une association d'idées formée dès l'eniaiice; cette observation elle-même, vraie dans quelques cas, mais généralisée a tort, est venue, a son tour, par une autre association d'idées non moins arbitraire et non moins erronée , égarer plus d'un philosophe : elle a servi , en particulier, de prétexte aux sophistes pour contester la réalité des notions de la morale (t).

Telle est l'origine de ces vertus de convention, qui prennent si souvent la place des véritables , soit qu'elles

(i) À force de remarquer, dans le monde et dan» les mœurs de» pennies , des observance» fondées uniquement sur d'aveugles habi-

excluent celles-ci d'une manière directe, soit qu'elles absorbent des forces que celles-ci auraient réclamées. Tel est le secret de l'artifice qu'emploie le pouvoir, quand il veut convertir le fait en droit , en appelant les habitudes pour tenir lieu de la légitimité , dans la soumission. Telle est la source de ces vues étroites qui se refusent à l'intelligence des maximes générales, et qui donnent en même temps un caractère absolu aux règles relatives et purement conditionnelles. Telle est aussi Tune des causes de ce fanatisme immobile et froid, qui affecte le calme et la dignité de la raison, parce que, dans les fausses idées qu'il s'est Eûtes du devoir , l'habitude a pris la place de l'enthousiasme. Tel est enfin le principe de cette disposition qui nous porte à condamner ceux qui font autrement que nous n'avons coutume de faire, et nous rend ainsi d'autant plus intolérans que nous devenons moins bons et moins sages.

Sans doute , lorsqu'elles ont passé dans le domaine de l'habitude, la connaissance cesse d'être une vue actuelle de l'esprit, la vertu cesse d'être un mérite actuel. Mais, dans l'origine, la connaissance a dû être une vue de l'esprit, et la vertu un mérite; sans quoi, la première, même en rencontrant le vrai , ne serait plus une connaissance , maïs un préjugé , et la seconde ne serait plus qu'une qualité heureuse et non un titre à l'estime. L'habitude ne doit servir qu'à dispenser de revoir sans cesse ce qu'on

tudes , ils se sont accoutumés eux-mêmes à ne plus supposer crue des habitudes routinières partout où its ont rencontré la fidélité à certaines règles.

a bien vu une fois , et de recommencer un effort pour l'observation du même devoir.

On répète sans cesse qu'il faut contracter de bonnes habitudes : rien n'est plus vrai; mais ce n'est pas assez dire; il faudrait ajouter que ces habitudes doivent être fondées sur un bon principe, c'est-à-dire sur une conviction éclairée , sur un sentiment réfléchi ; sans cela elles ne constitueront tout au plus qu'une sorte de régularité extérieure : elles ne contribueront point à la vraie amélioration morale.

Ce n'est point encore assez ; et, lors même que les meilleures habitudes ont été contractées, il faut aussi revenir fréquemment au principe qui avait présidé à leur formation; et, de même que les connaissances une fois logées dans la mémoire deviendraient stériles et comme mortes, si elles n'étaient fréquemment replacées dans la lumière primitive des théorèmes générateurs; de même aussi les qualités louables se terniraient peu a peu, si elles n'étaient fréquemment ranimées par la chaleur vitale du sentiment moral. Faute de les ramener ainsi à leur origine, elles se confondraient, dans leurs effets, avec ces habitudes aveugles dont on vient de parler; elles ne sauraient plus se prêter à la variété des applications et aux besoins naissant des circonstances nouvelles ; elles se trouveraient tour-à-tour ou trop absolues ou insuffisantes.

Enfin, ce serait renoncer au bienfait principal qu'on doit attendre des habitudes, que de se reposer sur elles, en se dispensant d'entretenir cette activité intérieure qui doit aspirer sans cesse à des acquisitions nouvelles. La

culture de l'intelligence s'arrête, si l'on tourne perpétuellement dans le même cercle d'idées, ; les idées obtenues reulent être incessamment soumises à de nouveaux rapprochemens qui en lassent jaillir de nouveaux rapports. Cette élaboration ainsi continuée ajoute encore à la clarté des notions qu'on possède, en les rendant fécondes ; à mesure qu'elle en multiplie le nombre, elle en rend FinteUigenoeplus facile et le poids plus léger, par la coordination toujours plus parfaite qu'elle établit entre elles , on sait d'autant mieux qu'on sait davantage. La culture morale s'arrête également , si on néglige d'offrir à l'amour du bien de nouveauxalimens, eta l'empire de soi la matière de nouveaux triomphes : on se reposera sur les bonnes habitudes contractées ; mais on laissera languir et s'éteindre les deux puissances intérieures par lesquelles l'ame agit et se déploie. On continuera de se mouvoir au-dehors, on cessera de vivre au*dedans; ainsi ce prétendu repos, ce repos fatal deviendra une rétrogradation véritable. An contraire, lorsque l'amour du bien et l'empire de soi, lorsque les facultés actives de Famé continuent de s'entretenir par des conquêtes successives, toutes les qualités acquises en reçoivent une nouvelle force, un nouveau degré de pureté. Car toutes les règles, tous les motifs de ce qui est bien, conservent entre eux une étroite analogie, dérivent d'une source commune, et , plus on avance , mieux on saisit les rapports intimes qui les unissent

Ainsi, lorsqu'on recommande l'exercice comme le principal moyen de perfectionnement, il faut bien en-

■tendre qu'il s'agit, non pas seulement de s'exercer à agir , mais de s'exercer aussi , et surtout , à sentir , a voir ; qu'il s'agit non pas seulement de répéter mécaniquement les mêmes choses , mais de s'entretenir aussi dans les motifs , de croître en force et en liberté ; qu'en un mot, c'est i'amc elle-même qu'il faut exercer dans ses facultés les plus intimes.

Gardons-nous donc de rompre l'harmonie naturelle qui doit exister entre les habitudes conservatrices et le mouvement d'une activité progressive ! Gardons-nous de vouloir subsister toute la vie sur le fonds de quelques années , et après avoir commencé en hommes , de vouloir continuer en automates ! Celui qui négligerait d'accepter le secours des habitudes, ne ferait que remplir sans cesse le tonneau des Danaïdes; il serait, relativement à la pratique de la vertu, ce que serait, dans l'ordre des connaissances, un homme privé de mémoire. Perdant sans cesse à mesure qu'il acquiert, n'ayant point de passé, ne pouvant rien lier par l'esprit de suite, il serait le jouet d'une mobilité continuelle ; il commencerait toujours et n'achèverait jamais. L'homme , enfermé dans ses habitu • des comme dans une sorte de forteresse , se condamnant à ne plus s'étendre et croître, cesserait de goûter le bien, en le pratiquant, et même de le comprendre; il ne vivrait plus de la véritable vie , il offrirait le phénomène d'une sorte'de pétrification morale; il conserverait seulement la forme de ce qu'il fut jadis. Pendant que tout se renouvelle autour de lui , seul , il resterait immobile ; étonné de se voir dépassé par ceux qui ne partagent point sa lë- 2 * 10...

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la générosité. Voyez avec quel art la nature, dans la première éducation de l'homme , a combiné ces deux puis sauces rivales! A peine il est né, que des habitudes secontractent ; elles vont se multipliant de jour en jour ; mais, de jour en jour, des objets nouveaux viennent les modifier, les plier y les étendre, réveiller et entretenir l'activité intérieure. Continuons son ouvrage sur le même plan! Veillons à l'origine .de nos habitudes, pour n'en contracter que de salutaires, et pour ne les former que d'une manière réfléchie ! veillons encore sur elles quand elles sont acquises, pour ne pas les laisser dégénérer ? Mais tournons aussi nos regards sur l'avenir, et ne cessons point d'être jeunes pour la vérité et la vertu ! Portés sur un vaste océan, exposés aux tempêtes, mais appelés au port, les souvenirs seront pour nous une ancre, les espérances, une voile.

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