‹ Du perfectionnement moral, ou de l'éducation de soi-même (volume 3)Chapitre 17 sur 34 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

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De même que le monde commet l'erreur de faire consister presque exclusivement la morale dans les affections naturelles, les philosophes, à leur tour , commettent quelquefois celle d'isoler la morale, des affections , quelquefois même , ils vont jusqu'à vouloir immoler celles-ci à celle-là. Cependant , la sensibilité, bien dirigée, est une préparation heureuse et graduelle à l'exercice du devoir, die le rend plus facile en le rendant plus doux : elle donne des forces précieuses, pour l'accomplir; elle est en quelque sorte l'adolescence de la vie morale. La sensibilité se nourrit du désintéressement ; elle nous le fait pratiquer presque à notre insu ; elle y joint un charme singulier; elle se dirige souvent aux mêmes fins que le devoir , quoique sans y joindre encore et la notion et le mérite du devoir; eue est comme l'aurore du véritable amour.

L'art de cultiver et de bien diriger la sensibilité est donc une portion essentielle de la première période de notre éducation intérieure. Sans doute, cette belle faculté

est un don de la nature, et la nature Fa réparti avec quelque inégalité parmi les hommes. Toutefois, il n'est aucun de nous qui ait été déshérité de ce trésor du cœur; ceux qui paraissent avoir été laissés dans l'indigence, se sont le plus souvent appauvris eux-mêmes, en négligeant ou dissipant le patrimoine qui leur est échu. Si la sensibilité parait s'affaiblir avec l'âge , si l'expérience qui ne devait que l'éclairer , si le commerce de la société qui, sous plusieurs rapports , pouvait l'entretenir , viennent cependant lui porter de si funestes atteintes, nous avons bien plus de part que nous ne croyons au préjudice qui nous est causé , et nous devrions , avant tout , en accuser notre légèreté et notre imprudence.

Deux causes principales altèrent et détruisent progressivement en nous cette douce puissance du cœur, ou l'empêchent du moins de se foire jour. L'une a son origine au-dehors , l'autre au-dedans de nous-mêmes. La première est dans la distraction qui naît de toute espèce de tumulte extérieur, qui nous porte d'objets en objets, sans nouspermettre de nous fixer sur aucun, et qui, en nous agitant sans relâche, nous empêche d'habiter avec nousmêmes. La seconde est dans cette personnalité active , réfléchie , ambitieuse , qui prend les formes de l'orgueil , de la vanité ou de l'amour-propre. L'une dissipe la sensibilité, l'autre en dessèche la source.

La sensibilité est un principe secret, caché au plus profond de notre cœur , que souvent nous n'y soupçonnons pas et qu'il faut aller y découvrir 3 elle ne se lait jour que dans le calme du recueillement; elle a besoin

de se replier sur elle-même , de se nourrir de ses propres émotions, de s'y arrêter , de s'y reposer en liberté. Delà Tient qu'elle se complaît dans la retraite et le silence. (Test une plante délicate qui veut croître à l'écart et à l'ombre ; c'est un parfum exquis et suave qui s'évapore rapidement , s'il est exposé au grand air. Dans les scènes de la nature , comme dans les productions des arts, la sensibilité demande, des teintes douces et sombres , des lignes ondoyantes et prolongées ; elle recherche ces voûtes mystérieuses qui semblent lui offrir un asile. Elle a de secrètes mélodies qui ne peuvent être entendues que de Poreule la plus attentive. Rien ne la protège mieux que les pensées graves et sérieuses. Elle ne peut suffire à plusieurs objets à la fois ; elle ne peut passer rapidement d'un objet à un autre , elle s'attache d'autant plus qu'elle s'est attachée plus long- temps.

De tous les genres de distractions extérieures, celles qui souvent sont les plus fatales à la sensibilité sont celles qu'entraîne une excessive préoccupation des affaires. La dissipation de la frivolité peut avoir un terme, et quelquefois alors le cœur , en se retrouvant lui-même , éprouve une sorte de surprise et de joie qui lui rend une vie nouvelle. Mais la préoccupation de ce qu'on appelle les affairée , n'est autre chose qu'une habitude d'être absorbé parla discussion des intérêts matériels; elle nous place vis-à-vis des autres hommes dans l'attitude de la défense ; elle ramène constamment à la distinction du tien et du mien. Dans les transactions dont se composent les affaires , chacun stipule ce'qu'il veut acquérir ;

dam le commerce des affections , chacun porte oe qu'il a besoin de donner.

D'ailleurs , la sensibilité redoute , en général , tout ce qui présente l'apparence d'un calcul; elle répugne même à ce qui est trop déterminé , trop précis ; elle craint de rencontrer les entraves , même de les apercevoir ; elle y voit une gène pour sa liberté , un obstacle à cet abandon, à cette confiance qui lui plaisent ; la rigueur des méthodes la déconcerte , la clarté des définitions l'incommode ; il lui faut une sorte de vague; elle a besoin de mystère; elle veut errer; elle ne consent point à être captive.

On sait combien sont profondes les atteintes que l'abus de la volupté des sens porte à la sensibilité de Famé. Le dommage est d'autant plus considérable que les jouissances ont un caractère plus matériel et plus grossier ; l'homme semble perdre , dans ce genre d'excès, la conscience de sa vie intérieure ; cette espèce d'ivresse entraîne le sommeil du cœur , comme celui de la raison. Cependant , si ces égaremens ne vont point jusqu'à la dégradation , l'égoïsme des sens altère la sensibilité d'une manière moins absolue , moins irréparable , que l'égoïsme des prétentions ambitieuses: quoiqu'il n'arrive guère qu'on se livre pleinement aux plaisirs sensuels , quand l'ame est remplie d'affections vives ou tendres , il y a quelquefois dans l'espèce d'hilarité et de bien-être que ces plaisirs procurent, une disposition favorable a une sorte de confiance, d'abandon, de générosité même. Mais l'orgueil , la vanité, l'amour-propre , resserrent le cœur en tous sens et ne lui permettent point de s'épa-

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nouir j ik l'entretiennent dans un état constant d'hostilité , de défiance , dans une disposition d'envahissement L'orgueil introduit des distances là où la sensibilité aspire à rapprocher ou a confondre : il veut dominer, et la sensibilité cherche à complaire. La vanité demande des distinctions , et la sensibilité exige cette espèce d'égalité qui seule donne cours à la confiance ; la vanité cherche les applandissemens ; là sensibilité craint les applaudissemens , parce qu'ils pourraient nuire aux affections.' L'amour -propre trouble les relations de la vie par ses susceptibilités et ses exigences; la sensibilité a besoin , avant tout, de sécurité dans les rapports avec les antres hommes. L'orgueil aime à protéger ; la vanité aime à se montrer puissante ; l'un et l'autre se complaisent donc quelquefois à donner , parce qu'en cela fis affectent une sorte de supériorité; mais leurs bienfaits sont empreints d'ostentation. La sensibilité accepte la protection, lorsqu'elle lui est nécessaire ; elle sait jouir de recevoir , porter avec joie la dette de la gratitude et bénir la main qui a répandu le bienfait. Si elle donne elle-même, elle ignore sa générosité , tant le mouvement lui en est naturel. L'amour-propre peut ambitionner de plaire ; la sensibilité aspire à soulager, est avide de faire jouir. La volupté la plus exquise qui soit sur la terre, celle de se sentir aimé, peut être empoisonnée par l'amour-propre. L'orgueil dédaigne ; la sensibilité se plait à relever, à honorer l'objet de ses affections. La sensibilité du cœur ne se développe qu'à mesure qu'on se dépouille de soi-même , en s'accoutumant à respirer dans les autres ; or , il n'est aucune

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