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■ reconnaître comme honorable. Quel ennemi plus ter-
rihle pourrait donc rencontrer, sur le théâtre de la société, la sensibilité du coeur, quel ennemi plus terrible qae cet esprit de causticité qu'on voit avide de tout désenchanter, de tout rabaisser! quelle plus funeste influence pour elle , que le spectacle de ces jeux cruels de l'esprit; où la frivolité maligne se plajt à violer le respect dû à la bouté , à poursuivre la candeur , dea traits de l'ironie ! Comment la sensibilité oserait-elle se produire là où cet art du dénigrement, s'enveloppant déformes élégantes, usurpe l'apparence de la grâce, est célébré comme une chose de bon goût, et devient une condition de succès !
Une juste fierté redoute de contracter trop légère-* ment les engagemens de la reconnaissance ; une juste délicatesse répugne à les contracter envers ceux qu'on ne peut pas estimer , ou avec lesquels on ne peut entretenir que des rapports trop fugitifs ; mais l'amourpropre aussi repousse souvent un genre d'engagement qui l'humilie , et la sécheresse du cour refuse de promettre ce qu'elle n'a pas le moyen de tenir. D est des bienkits qu'il n'est pas en notre pouvoir de rejeter, et qui nous ont même prévenus avant toute réflexion de notre part; il en est qu'une délicatesse plus exquise commande quelquefois d'accepter : c'est ainsi qu'elle se complaît à recevoir les dons dans le commerce de l'affection, la plus intime, et à offrir par là un gage epore plus parfait de l'amour. Qui accepte, aime. La reconnaissance, née sous de semblables auspices, devient,
pour la sensibilité, une institutrice, une protectrice elle donne aux affections le caractère d'une dette sacrée elle élève , à nos yeux , ceux qu'elle nous fait chérir elle dispose au respect; elle se nourrit de souvenirs elle est une fidélité du cœur ; elle s'empare, en quelque sorte, de la personnalité, pour l'amener captive aux pieds de l'amour, et la contraindre de lui rendre hommage. La reconnaissance a aussi une sorte de générosité qui lui est propre, savoir, le sacrifice même qu'elle impose à Pamour-propre. Applaudissons-nous donc de voir que notre destinée dans la vie nous a appelés à recevoir d'abord, pendant l'enfance et la jeunesse, une si longue suite de bienfaits! C'est que la reconnaissance , en effet , nous avait été donnée pour présider a l'éducation de notre sensibilité. Applaudissons-nous encore de nous retrouver , dans la vieillesse, dépendus des services d'autrui! La reconnaissance viendra ainsi réchauffer encore la sensibilité du cœur , sur le soir de la vie. Nous avons besoin d'autrui et au berceau et dans la caducité , parce que l'amour doit occuper les avenues et l'issue de notre carrière. Qu'est-ce vivre, si ee n'est aimer?
Outre les affections qui se dirigent ainsi au-dessus de nous , il en est d'autres qui se portent vers ceux qui sollicitent nos secours : car c'est par ce genre d'échanges , c'est par cette double direction de la sensibilité , que se forn^nt ces corrélations graduées qui entretiennent la vie dans la société humaine. La pitié , si utile à ceux qu'elle vient soulager, l'est bien plus encore peut-être
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à ceux qui soulagent. A ceux-ci elle enseigne l'attendrissement ; elle leur révèle tout ce qu'ont de sacré les feus qui nous unissent à nos frères ; elle les introduit dans le sanctuaire de l'humanité. Mais la pitié qui donne ces enseignemens n'est pas la pitié dédaigneuse : c'est une pitié dans laquelle .intervient un juste respect pour le malheur ; ce n'est pas celle qui cherche à se soulager elle-même du spectacle de la souffrance : c'est celle qui a team d'en tarir les sources. Combien il est facile d'aimer ceux qu'en effet on peut servir! Quelles facultés nouvelles on découvre en soi , lorsque des occasions inattendues de dévouement viennent s'offrir; lorsqu'ensuite on goûte la joie enivrante d'avoir pu répandre, autour de soi, le soulagement et le bonheur! Voyez ces guerriers si ternbles dans les combats ! Que l'innocence opprimée rienne invoquer leur appui ! ils ne sont pas seulement anus, ils sont attendris ; les émotions les plus délicates % sont fait jour dans leur ame.
Ceci nous conduit à une troisième condition que nous croirions pouvoir assigner à la culture de la sensibilité. C'est l'activité de la bienfaisance , et nous prenons ici la bienfaisance dans l'acception la plus générale, dans tout ce gai porte un bienfait réel aux autres hommes. Quelquefois, se faisant illusion à elle-même, la sensibilité semble se complaire dans une sorte d'immobilité voluptueuse ; cet état de repos prolongé a , pour elle, un attrait tompeur; elle s'épuiserait bientôt, elle se consumerait par l'abus des jouissances solitaires. Il lui faut une action pour obtenir un aliment, comme il lui faut une eipé-
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rienee pour avoir un régulateur. En se produisant sur le théâtre de la réalité , elle apprend à personnifier, à particulariser ses émotions, à leur donner un objet déter miné ; elle s'alimente par les choses mêmes qui servent à k satisfaire ; elle s'encourage par les récompenses qu'elle recueille. Qui se dévoue apprend a mieux aimer encore; car , alors seulement, il connaît toute la douceur qu'il y a à aimer. La sensibilité se perfectionne dans la bienfaisance, parce qu'elle y remplit sa vraie destination; elle se défend de cette sombre mélancolie qui la consume, lorsqu'elle se condamne a être oisive ; elle se precatrtionne contre les dangers auxquels l'expose le besoin du vague et de l'indéfini, besoin qui favorise l'incertitude et Perreur, lorsqu'elle s'y abandonne sans réserve. Trouvant sans cesse autour d'elle de nouveau! objets qui l'invoquent et qui lui répondent , elle se ranime , h chaque instant, d'une nouvelle vie. Enfin, si elle éprouve des mécomptes dans le retour des affections qu'elle espérait, il lui reste toujours un avantage qui n'est sujet à aucun mécompte, le souvenir du bien fait aux autres.
Le souvenir et l'espérance sont deux grands leviers qui agissent sur le développement de la sensibilité, mais avec une puissance presque égale et d'une manière différente.
Si la mémoire est , en partie , un phénomène organique, la réminiscence qui vient s'y joindre est un phénomène intellectuel et moral, d'un grand intérêt. Il n'est rien de plus grave en soi, ni de plus sérieux que le retour vers un passé qui n'est plus ; il nous met en présence de
fanur; U nous enseigne, à la fois, et la mobilité et la ponanence de notre; être; il noua révèle et notre fin- Ne» et notre dignité; il noua conduit à l'entrée des Uls mystères de ^existence* Le mit qui s'apparaît à lui* ame , qui ne reconnaît , au travers de la distance des temps, s'étonne et s'émeut de se retrouver ainsi. Autour de ce mei ancien , renaissent et revivent ks objets da ses affections , tous les anciens compagnons de sa vie ; mais ils renaissent entourés d'un charme inconnu ; cette rencontre a quelque chose d'attendrissant et de solennel» On sent, an travers du cours rapide et variable des cireoustances, qu'il y a cependant des liens indestructibles. Le culte des souvenirs ouvre donc à la sensibilité des sources abondantes ; il environne d'un caractère sacré les images de* abatns ; il donne aux affections du cœur une empreinte religieuse; il les met sous la sauvegarde de la Mité, et par cette fidélité, il leur communique une élévation et une pureté singulières. Il a cela de remarquable , qu'il est par sa nature éminemment désintéressé ; , car il ne peut satisfaire à aucune ambition; il ne peut qu'acquitter les dettes du cœur. Mais tout empreint de regrets , il concentre l'ame en elle-même ; il tend a jeter
I en elle une sorte de langueur , il l'entoure d'un nuage de mélancolie ; s'il n'était soutenu par la vertu > il se verrait quelquefois entraîner par le désespoir : s'il n'était alimenté par la vertu, d'autres fois il pourrait aussi s'éteindre.
La mémoire s'affaiblit par le temps ; mais le temps
) donne à la réminiscence, lorsqu'elle peut lui survivre,
un charme toujours croissant: il prolonge ainsi dans ui plus grand lointain ce regard que Famé jette sur le passe et donne , par là , quelque chose de plus majestueux e de plus auguste aux objets qu'elle y découvre , comme i donne aussi un prix plus élevé à la constance des affections dont elle continue à les honorer.
L'avenir a aussi ses perspectives, ila aussi ses mystères et les unes comme les autres ont et plus d'étendue et plu de profondeur encore. Le passé est déterminé, limité défini ; l'avenir est inconnu , il parait sans bornes. Ia passé est décidé, immuable, hors de notre pouvoir] ^ l'avenir semble nous appartenir ; il nous appartient , du moins, dans tout ce qui est soumis à l'empire de notre libre activité. Du sein de l'avenir semblent sortir mille voix qui répondent aux affections de notre ame ; ce sont autant d'échos qui lui redisent ses propres invocations et ses soupirs. Quelles émotions continues ce concert entretient en elle, et y renouvelle sans cesse! L'espérance pare . à son gré les objets des affections; elle les enveloppe d'un vague qui les embellit encore; elle leur prête un attrait de plus, par la distance même où elle les tient encore, et par l'impatience de les posséder. Elle ne s'est point encore refroidie par la possession, désenchantée par l'expérience. L'espérance est expansée comme l'amour; elle l'anime par la confiance; elle est sereine, joyeuse, radieuse ; elle triomphe d'avance ; elle communique aux affections le mouvement qui l'entraîne. Mais, à côté àe ses espérances, l'avenir a aussi ses terreurs; mais l'espérance, fille de l'imagination, accompagne cette puissance
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capricieuse , dans ses égaremens , et subit ses mécomptes ; mais si elle a nourri La sensibilité en la flattant , elle peut, en la trompant, ouvrir son tombeau; mai» l'espérance ouvre à la personnalité la même carrière qu'à la générosité; Faffection peut s'y laisser séduire et corrompre.
La présence de la nouveauté est pour l'homme le signal de l'espérance et de la crainte. Plus la situation qui commence lui est encore inconnue , plus l'imagination est libre de la remplir des perspectives qui lui sourient ou qui Fenraient.
Ainsi placé entre l'ancien et le nouveau , l'homme , si sou regard était trop constamment arrêté sur l'un ou sur l'autre, pourrait tomber dans le découragement, ou s'abandonner à la présomption. La Providence lui a ac« cordé ces deux points de vue pour que leurs influences contraires puissent réciproquement se tempéren La culture de la sensibilité recevra de leur concours l'assistance la plus favorable. Il n'est rien qui excite dans l'ame des émotions plus énergiques que le réveil d'un ancien souvenir , lorsque, après une longue interruption , il vient subitement à être reproduit par des circonstances nouvelles. Alors, les deux grands moteurs de la sensibilité humaine agissent à la fois , mais en réunissant et combinant leurs forces. Toute la puissance des souvenirs se trouve associée à toute la magie des espérances. L'ame s'étendant de toutes parts, semble se mettre en péages sion tout ensemble et de l'avenir et du passé. Hais l'avenir n'a plus de trompeuses illusions , puisqu'il se présente
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comme un reflet de l'expérience j mais le passé n'a plus de regrets , parce qu'il Ta renaître. Rare et merveilleuse coïncidence, qui s'offre , par exemple , k an exilé , quand à son retour, fl se prosterne sur le rivage de la patrie, qui s'offre quelquefois a un peuple entier , dans ces grandes restaurations politiques qui lui rendent ou des princes qui lui étaient chers , ou des institutions qui hri étaient sacrées ! Transports enivrans qui, sur la terre , ne peuvent être goûtés que d'une manière rapide , mais qui, sans doute, attendent les coeurs vertueux sur le seuil de l'immortalité future! La nature même des choses ne permet pas à ces-rencontres singulières de produire un effet prolongé. Mais il dépend en quelque sorte de nous de les rendre plus fréquentes. Mettons nos espérances sons la protection de l'expérience ï nourrissons le&ràuiniscences du coeur par la légitime attente des réunions promises ! en d'autres termes, confions a la vertu ces deux grands leviers ! elle les mettra en accord. La vertu elle-même , qtrest-elle autre chose qu'une espérance toujours vivante an sein des plus censtans souvenirs ? Car «De est toujours ancienne ettoujours nouvelle ; ancienne par ses règles immuables , nouvelle par les actes da dévouement; elle reporte Famé a son origine, et loi découvre son avenir; elle la rajeunit sans cesse par les créations qu'elle lui demande, et par les récompenses qu'elle lui promet.
Indépendamment des causes qui peuvent développer la sedsibiHté, il en est qui contribuent 'spécialement à l'entretenir; dans le nombre de celles-ciionj doit particu-
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signaler la fidélité an affections etles habitudes
éi
fin se reportant aux considérations exposées dans le ihipilie précédent, an co nç oi t comment les sentnnens eàièieax se fortifient par l'exercice, s'alimentent, en quelque sorte, par eux-mêmes. Ds suivent en cela une ici entièrement inverse de celle qui régit la sensibilité •rganique. Si les hommes mobiles dans leurs affections croientaToirde vraies affections, ils s'abusent; ils prennent, en partie du moins, les mouyemens de l'imagination pour les émotions de l'ame. En changeant d'objets, la —nâùSfa* semble se condamner ; elle se met en contradiction secrète avec elle-même; elle contracte quelque chose de capricieux. La fidélité est une probité dans les seathnens, qui les élevant à la dignité de la vertu, leur donne quelque chose de pins pur. Prenez bien garde que nous ne parlons pas de cette sensibilité exaltée qui se prodigue en démonstrations, mais de celle qui réside au fend du cœur, qui frit vivre en ceux qu'on aime!
Les habitudes dn respect recueillent; elles aident à la réflexion; elles répandent le calme, elles ramènent Perdre dans le monde intérieur. Le respect pour lesautres hommes, en tant qu'il leur est dû, le respect pour soimême, le respect pour la vérité et pour les lois du devoir, protègent toutes les émotions sincères et profondes» Le respect prévient cette légèreté qui est l'ennemi le plus ordinaire de la sensibilité du cœur; il environne l'ame d'un rempart contre une foule de distractions; il favorise le commerce qu'elle entretient avec eUe^néme; il
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donne à ce commerce du eérieux et de U dignité. Demandez d'ailleurs aux cœurs ainians et tendres : ne se plaisent-ils pas à respecter l'objet de leurs affections ? Et que deviendrait k délicatesse du sentiment , si ce -voile de respect était <técbupé!
serre du «bcépmt.— -p« la méditatiov.
La méditation, cette grande et uni venelle institutrice de l'homme, qui préside à tontes les créations du génie, qui seule enseigne véritablement la science , qui, seule aussi, dans les arts, guide avec sûreté les applications, parce qu'elle les éclaire du flambeau de la théorie , la méditation prend encore à notre éducation morale une part plus étendue : c'est dans ce dernier ordre de fonctions qu'elle verse de pins abondantes lumières, qu'elle met l'homme en possession de toutes ses facultés , et Pélève à toute la dignité de sa nature. Dans les sciences et dans les arts, la méditation ne peut qu'élaborer les faits élémentaires qui lui sont fournis par l'observation; dans le travail de notre éducation morale , elle a en même temps pour but de nous Étire explorer notre propre intérieur, pour y recueillir les faits élémentaires qui nous révéleront les lois du devoir, et qui nous initieront à la connaissance de nous-mêmes. Dans les sciences et dans les arts, la méditation n'opère que sur les idées de l'intelligence; dans le travail de notre éducation morale, la méditation est encore appelée à exciter les sentimens qui doivent
venir s'associer aux notions de ce qui est bien , ou plutôt qui en découlent, et qui animent à l'exécuter. La méditation est l'âme de la sagesse. Mais si les exercices de la méditation présententtant de difficultés dans la carrière de l'étude, et ne sont familiers qu'à un si petit nombre d'esprits, leur accès est, à quelques égards, moins facile encore et moins connu , dans l'ordre des choses morales : car, dans les opérations de l'étude, ces exercices s'appuient sur divers ordres de signes sensibles, de descriptions, de nomenclatures; mais, dans la sphère des choses morales, ce secours extérieur leur manque; la pensée demeure entièrement abandonnée à elle-même, ne peut s'alimenter que de ses propres fruits, se soutenir que par ses propres forces.
D y a, comme nous l'avons dit, dans la morale, et une notion, et un sentiment; l'une qui éclaire l'intelligence, l'autre qui subjugue la volonté; le sentimeut découle de la notion clairement conçue. Telle est l'imposante autorité dont l'auteur de toutes choses a investi la loi du devoir, que son image exerce sur notre cœur un empire toujours plus certain et plus absolu, selon qu'elle s'offre à notre esprit sous une forme plus simple et mieux dégagée de ce qui lui est étranger. Mais cette image , nous la chercherions en vain au-dehors ; nous n'y trouverions que son reflet; eue réside en nous-mêmes, dans le sanctuaire intime de la conscience. Cette image, il ne suffit pas qu'elle se montre , il fcut que nous prenions la peine de la découvrir , de la remarquer. L'ignorance, l'inattention la couvrent d'un voile. La plupart du temps,
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a nous moines infidèles à la loi do devoir, c'est fcien mbm pour avoir en l'intention de la violer que pour avoir négligé de l'étudier , et, loin que nous fessions le nal pour le mal, il serait presque impossible que nous résistions à l'attrait du bien , si nous savions le considérer dans tout son éclat. Ce n'est pas même assez de jeter les yen* sur ce modèle; il faut y arrêter longtemps ses regards ; il est nécessaire que ses influences se répandent graduellement dans notre ame, s'y déploient, en pénètrent les replis les plus profonds , s'en emparent , et l'occupent tout entière. Tel est le but que se propose l'art de la méditation , le premier, le plus puissant des arts , puisque seul il met l'homme en jouissance des plus hautes facultés dont l'Ait doté le Créateur et qu'il donne à l'intelligence le caractère d'une cause.
Frappés du l'importance et de la fécondité de ce grand ait, les philosophes et les écrivains ascétiques ont, à l'envi, essayé d'en tracer les préceptes, et nous leur sommes redevables d'un grand nombre de conseils utiles sur un sujet pour lequel de tels conseils sont en effet si nécessaires. Cependant, l'art de h méditation a jju partage* ie sort qu'ont éprouvé tous les autres, lorsqu'ils se sont vus accables sous le poids des règles didactiques. On a pu l'embarrasser par des recommandations également inutiles et a ceux qui sont capables d'agir par euxmêmes, et a ceux qui ne le sont pas, parce qu'elles ne font que répéter aux premiers ce qu'ils exécuteraient naturellement , et qu'elles conseillent aux seconds ce qu'ils sont hors d'état d'exécuter. On a pu le charger de pro-
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cédés presque mécaniques qui, en voulant rendre ses opérations plus faciles, leur enlèvent le vrai principe d'action et de lumière. On a dit comment il faut choisir uu sujet, le déterminer, le circonscrire, le diviser; on a assigné le lieu , le temps, pour l'action et pour le repos ? pour les considérations et pour les sentimens; on a presque commandé le moment de la réflexion , celui de l'émotion ; on a tracé des cadres, prescrit des méthodes, composé des formules. L'exercice des facultés intellectuelles et morales a été rigoureusement soumis à une marche où tout était prévu d'avance ; on n'a pas assez considéré que ces facultés , précisément pour bien remplir leurs fonctions, ont besoin de conserver une certaine indépendance. On a trop oublié que le premier et le plus utile conseil, pour la méditation, consiste à recommander cette énergie et cette liberté de l'esprit, qui permettent à Pâme de s'approprier les vérités qu'elle médite, comme les ayant tirées de son propre fonds.
En effet, ce qu'il y a de plus difficile dans les exercices de la méditation, ce n'est pas de bien opérer dans la région qui en est le théâtre, c'est de parvenir à cette région et d'y pénétrer. Les abords en sont tellement escarpés qu'ils inspirent une sorte d'effroi à ceux qui tentent de les franchir , et cette circonstance nous explique pourquoi cet art est en effet pratiqué par un si petit nombre d'hommes. Lorsque nous commençons à vouloir nous y livrer, nous nous sentons comme repoussés de toutes parts. D'abord, mille souvenirs viennent nous assaillir dans la retraite où nous tentions de nous réfugier; les
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fartmnrs mobiles et capricieux des objets dont nous nous étions éloignés, reviennent nous importuner plus encore fie ces objets eux-mêmes , et tourbulonnent en mine sens autour de nous. Réussissons-nous à apaiser ce tumulte? une seconde épreuve non moins pénible nous attend ; c'est le silence , le vide, l'obscurité; au lieu de cesrégions fertiles que nous espérions parcourir avec joie, nous ne découvrons encore qu'un aride désert; en vain nous invoquons les images célestes qui devaient nous ravir; dks nous raient; nous retombons sur nous-mêmes, comme accablés du poids de l'ennui; notre intérieur ne nous présente que l'horreur d'une vaste solitude. Faisons-nous on dernier effort? les ténèbres paraissent se dissiper; les idées se produisent; mais elles naissent confuses, incohérentes , désordonnées; elles nous échappent, quand nous croyons les saisir; elles se précipitent les unes sur les autres , se pressent, se heurtent, et nous plongent peutêtre dans une dernière épreuve, la plus rude de toutes , celle de l'incerûtude et du doute. C'est seulement lorsqu'on a eu le courage de traverser ces trois zones successives , si l'on nous permet cette expression , qu'on atteint enfin à cette sphère lumineuse et paisible où nous attendent tous les fruits de la méditation avec toutes ses jouissances. Mais avant d'y être parvenu, on se décourage, on renonce, on déclare que . l'entreprise est impossible.
Ce qui importe donc , avant tout, c'est de faciliter ks abords de la région où la méditation nous appelle , et c'est ce qu'on obtiendra par une préparation convenable : or,
tous les soins que cette préparation demande «ont cpmpris dans le recueillement
Le recueillement ne consiste pasexdusivemeat, comme l'ont cru quelles mystiques, dans l'isolement qui afir&ncfaît l'âme de toute distraction extérieure; il demande aussi, il demande surtout que Pâme rassemble en ellemême toutes ses forces ^qu'elle en dispose jivec une souveraine puissance; la présence de certains objet» extérieur» pourra ^ quelquefois, seconder, plus encore que contrarier, cette réaction énergique; comme[aussi , en l'absence de tout objet extérieur, l'ame pourrait rester plongée dans une oisiveté léthargique. Le recueillement est un état de liberté intérieure , active et paisible tout ensemble, parce qu'elle est bien ordonnée. Mais on ne se donne point cet état à volonté, et d'une manière instantanée. La faculté d'en jouir est elle-même une prérogative achetée par un long noviciat, et c'est là ce qui trompe les personnes inexpérimentées qui se présentent aux partes du sanctuaire avec la confiance d'y être immédiatement admises* Néophytes d'un jour, elles s'étonnent de ne pas obtenir l'initiation : qu'elles commencent par s'en rendre dignes! Ce noviciat nécessaire consiste dans un bon régime de vie, dans l'observation de l'ordre, de la régularité, de la sobriété en tontes choses; il consiste, surtout, dans une habitude de vigilance sur soi-même.
Il y a donc, pour (la méditation, une préparation éloignée, comme il y a une préparation immédiate et prochaine. Celle-ci peut s'aider d'un concours de circonstances extérieures, telles que le silence et la retraite.
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Gertains lieux, certaines heures lui sont plus particulièrement favorables. Les lieux qui lui conviennent sont ceax qui se trouvent le mieux en harmonie avec nos habitudes et nos dispositions intérieures, qui inspirent le calme 9 et qui excitent, en même temps, des impressions uniformes et sérieuses. Les heures qui lui conviennent sont celles où Famé, libre encore de tout commerce avec les objets extérieurs, jouit de toute sa vigueur et reste en possession d'elle-même, et celles où, ayant interrompu ce même commerce , et revenant à elle , elle peut résumer les expériences nouvellement acquises. Cependant, l'influence de ces circonstances diverses se modifie suivant les individus : il en est qui ont besoin d'un isolement plus absolu , et dont les méditations n'ont jamais plus de force qu'au sein d'une nuit profonde ; il en est dont la pensée a besoin d'être, au contraire, soutenue parla présence d'un spectacle analogue a son objet, à peu près comme le chant d'une voix faible et mal assurée a besoin d'être accompagné par l'harmonie des instrumens. Cependant qu'on tâche de ne point rester trop asservi à ces conditions accessoires qui ne sont pas toujours en notre pouvoir ! Qu'on s'habitue graduellement à conserver sa liberté entière y au milieu du tumulte du monde et des occupations matérielles! A force de s'entourer de précautions pour obtenir le recueillement de l'ame , on devient beaucoup plus exposé à ressentir l'effet des distractions qui surviennent. En exagérant, d'ailleurs, les précautions de ce genre, en se renfermant dans l'isolement le plus absolu, en se concentrant trop exclusivement en soi-même ,
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on s'expose aussi à être entraîne à de vagues rêveries, ou emporté par ks accès d'une exaltation qu'on ne saura point modérer, parce qu'on ne saura pas même s'en apercevoir. Du reste, tout cet appareil de précautions extérieures est de peu de secours à celui qui ne sait pas obtenir, au-dedans, les dispositions opportunes; il y a plus, et ces précautions elles-mêmes ne serviront souvent qu'à accroître le trouble intérieur, si l'ame conserve en eUe~même un foyer d'agitations. C'est dans la solitude que s'alimentent quelquefoislespassionsles plus violentes. BPa-Hai pas vu des armées d'anachorètes sortir ô> désert et venir porter le désordre dans l'empire de Byzancc? C'est dans le sanctuaire même de la pensée que doit être surtout observée la loi du silence; c'est là que tous les objets doivent être disposés dans une harmonie régulière; c'est là que l'affranchissement doit être complet ; c'est là que la méditation doit être protégée par les images les plus graves tout ensemble, et les plus douces. Si une fois on est parvenu, par cet ensemble de précautions et de soins, à devenir capable de ce noble exercice, on en saura assez sur l'art de méditer, ou plutôt , on apprendra le reste de soi-même. Peut-être on éprouvera des inspirations inattendues bien plus lumineuses que tous les conseils étrangers; il suffira d'oser, et de consulter ensuite sa propre expérience.
La première chose qu'enseignera cette expérience c'est qu'il ne faut point , pour méditer avec fruit , tourmenter , harceler son esprit , par des efforts trop multipliés. La méditation est la mère des pensées fortes et des
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witimcns profonds; tuais , les unes comme les antres doivent jaillir de notre ame d'une manière naturelle ; il fat en favoriser l'essor ; on arrêterait cet essor par l'agitation et la contrainte ; plus il conservera de spontanéité , [lus il aura d'énergie. L'art de gouverner son entendement ne consiste pas dans l'oppression et la violence , mais dans une direction sage et calme. Les méditations morales sont un entretien de l'ame avec elle-même; elle s'interroge ; elle doit attendre ensuite la réponse et la recueillir avec attention; en s'interrogeant , elle doit conserver une bonne foi entière, elle doit éviter de s'imposer d'avance la réponse qui lui convient : on n'entend que ce qu'on a un désir sincère d'apprendre. Tous les hommes ont à peu près en eux le même fonds d'idées primitif; ils ont le même fonds commun, surtout, dans Les choses morales ; la différence qui s'établit entre eux vient de ce que les uns savent exploiter , pendant que les autres le négligent. Ces convulsions inquiètes de l'esprit, qui troublent la méditation en voulant la seconder, s'emparent plus ordinairement de ceux qui commencent : il n'est rien qu'on parvienne plus difficilement à bien comprendre que ce qui constitue une activité calme, parce qu'il n'est rien de plus rare que de savoir se contenir dans le mouvement; on passe du sommeil à l'agitation , et on retombe de l'agitation dans le sommeil ; l'impatience de réussir en fait manquer le vrai moyen. H n'est point de méditation fructueuse sans méthode ; et , dans les méditations morales , cette méthode est d'autant plus nécessaire que la pensée ne peut s'appuyer
sur des secours extérieurs , que l'agitation intérieure tend sans cesse à ramener le vague et l'incohérence. Cette méthode , cependant , ne devra point avoir la rigueur , la précision des procédés scientifiques ; elle en aurait alors la sécheresse : elle doit être naturelle et simple y afin de laisser leur liberté à la réflexion et aux mouvemens du cœur. Elle consistera d'abord à débrouiller le chaos dans leqael les idées se montrent confondues , pour commencera les distinguer, aies distribuer; elle prescrira de bien se rendre compte du but de la méditation elle-même; s'il est nettement conçu, les vues en naîtront naturellement avec abondance, à peu près comme, chez les géomètres, lorsque la position du problème est bien établie, les moyens de solution accourent sur la voie qui est ouverte. La méthode conduira à découvrir ces pensées mhres qui portent dans leur sein des germes nombreux; elle aidera à saisir toutes les filiations , elle assignera son rang et sa corrélation à chaque considération; elle ramènera a l'unité ces notions éparses qui flottaient dans l'intelligence, leur assignera une place déterminée , les éclairera les unes par les autres , en fera sortir des conséquences utiles. L'un des plus grands dangers auxquels on soit exposé dans les exercices de la méditation , est de les voir dégénérer en une vague et oiseuse rêverie : une mollesse voluptueuse de l'ame remplace alors le travail régulier de la réflexion; on ne médite plus: on s'oublie ; on s'endort; peut-être on s'égare dans une fausse exaltation. Des abîmes peuvent alors s'ouvrir sous nos. pas. D'où vient ce danger? De ce qu'on a laissé intro-
imtê dans ces exercices la confusion , le désordre , et comme une sorte d'anarchie.
Ces résultats, sans doute, ne s'obtiendront pas en un instant , ni dès la première fois ; il y aora même quelque inégalité dans les succès obtenus , suivant les dispositions momentanées , et quelquefois indépendantes de nous , que nous aurons portées dans ces opérations secrètes : il sera donc nécessaire surtout de persévérer, et c'est la troisième instruction que nous recevrons de l'expérience. La persévérance amènera graduellement à sa suite et la lumière et la liberté. Il fout savoir s'arrêter sur un point de vne pendant un temps convenable , pour démêler tout ce qu'il renferme. La stérilité de l'esprit n'est le plus souvent que la suite de sa précipitation. Dans les méditations morales, le repos qui accompagne cette persévérance est d'ailleurs la condition nécessaire pour laisser découler, des notions de la raison, les sentimens qui doivent se répandre dans le cœur. Il faut à ces sentimens un certain intervalle de contemplation paisible , comme il en faut à l'admiration , pour goûter les chefs-d'œuvre des beaux^arts. L'ame a besoin de quelque loisir pour recueillir les émanations du bon et du vrai, pour les savourer , s'en nourrir, les transformer en sa propre substance. Elle doit même éviter de les trop accumuler, pour que chacune soit convenablement goûtée, et puisse, en se développant , acquérir toute la fécondité qui lui est propre.
Enfin , pour que la méditation la plus abondante et la plus sagement dirigée porte ses fruits , il faut qu'elle
soit convenablement résumée, qu'elle se convertisse en résultats simples , qui puissent rester fixés dans l'esprit , et passer dans le domaine de l'application. La méthode , si. elle a présidé à ces exercices, rendra cette dernière opération facile. Mais , ce qui la rendra surtout facile , c'est l'habitude d'appliquer assiduement,en effet, ce qu'on a médité. La contemplation et l'action se présentent quelquefois comme deux rivales qui se disputent la possession de l'homme moral. La première trouve des partisans zélés parmi les mystiques ; la seconde parmi les amis de l'humanité ; mais à le bien prendre, chacune de ces deux puissances a besoin du secours de l'autre : elles se fortifient et se régularisent par leur alliance ; elles se servent mutuellement de préparation , de rectification et d'épreuve. La contemplation des vérités morales , si elle restait oiseuse et stérile , se condamnerait et se démentirait elle-même : elle ne doit point donner à la vertu des sybarites voluptueux, mais de courageux athlètes; conçue dans son véritable esprit, elle aspire à se convertir en applications positives; elle a soif de bonnes, actions ; elle inspire des forces qui demandent à s'exercer ; elle se comptait à voir réaliser les images dont elle* se nourrissait avec tant de charme. Réciproquement, les applications de la pratique deviennent, pour les méditations morales , ce que l'observation et l'expérience sont aux théories dans les sciences physiques; elles contrôlent, déterminent , circonscrivent ce qui n'avait été conçu peut-être que d'une manière vague et incomplète ; elles calment l'imagination , elles la contraignent à régulariser ses mouyemens ; elles pré-
LIT. I1L SEGT. h CH4P. IT. 147
viennent ou corrigent ks égaremens, quelquefois si graves et si funestes, d'une exaltation, innocente et pure dans son origine ; elles seules peuvent nous apprendre si , , dans la contemplation qui nous aura causé le plus de nvissesnens , les vérités et les sentûnens ont réellement pénétré au plus profond de notre ame , y ont jeté des racines abondantes. Aucun remède ne guérit mieux. les maladies du coeur , les accès d'une mélancolie sombre et découragée, que la pratique des devoirs : souvent nous nous trouvons incapables de penser, de sentir; agissons alors , faisons le bien ! nos facultés assoupies se reveilleront pleines de vigueur. 11 y a , d'ailleurs, dans les nouons du devoir , des conditions qui ne sont bien comprises que de ceux qui ont essayé de l'accomplir. C'est sur le terrain de la pratique qu'on mesure les difficultés, qu'on découvre les obstacles , qu'on apprend la valeur et la force des motifs. C'est là qu'on parvient à se bien connaître , parce que c'est là qu'on s'éprouve ; c'est donc là aussi qu'on trouve des préservatifs contre les illusions de la vanité , illusions que favorisent trop souvent les habitudes contemplatives. Après avoir fait le bien, on revient en étudier les lois , avec une nouvelle ardeur et un charme nouveau ; on porte dans la méditation une plus grande sérénité , on y recueille le suffrage de sa conscience. Chose remarquable ! celui qui s'est engagé dans le vice y persévère, parce qu'il s'aveugle; celui qui s'est engagé dans la vertu y persévère , au contraire, parce qu'il s'éclaire. Souvent celui qui persévère dans le vice , en gémit et désapprouve sa propre faiblesse, mais
cède comme entraîné par une fort» mécanique et étrangère ; celui qui persévère dans la vertu la goule toujours davantage , s'applaudit de plus en plus d'avoir choisi la bonne part. Les chaînes du premier se muktptient et s'appesantissent; le second obtient graduellement une liberté plus entière.
Si l'on réfléchit sur la nature des obstacles qui éloignent un si grand nombre d'hommes ée$ méditations morales, on remarquera que ces obstacles ne proviennent point , comme dans tes méditations sdentîfîqaes ou philosophiques, de la nature même des choses , mais seulement de leur propre négligence et de leur légèreté. Les notions morales ne se composent point, comme les hautes spéculations de la science > de ces défactions abstraites, de ces vastes combinaisons qui excèdent la portée des esprits ordinaires; elles sont prochaines, familière* , simples j on ne les crée pas , on les reconnaît; on les reconnaît, non par des efforts extraordinaires, mais par le recueillement et la bonne foi. 11 suit de la qu'aucun homme, quelle que soit sa condition , n'est réellement exclu de ces exercices , ni par conséquent des avantages qu'ils procurent pour notre perfectionnement Les maximes des premiers sages, qui nous ont été transmises par les plus anciennes traditions, attestent déjà, dès le berceau de la civilisation, des méditations profondes sur les vérités relatives aux destinées humaines. On rencontre quelquefois dans les conditions les plus obscures de la société , des individus qui, quoique ayant peu d'instruction acquise, ont cependant
puise dans la méditation des lumières qui nous étonnent , et qui , grâce à cette éducation intérieure, parlent mieux le langage de la vertu, que les gens du monde si vains de leur savoir. Ces hommes simples et respectables ne diront peut-être pas qu'ils ont médité , ils ne le sauront peut-être pas ; ils n'auront^as médité dans les règles et suivant les formes; mais ils auront contracté l'habitude de descendre quelquefois au fond de leur propre cœur, avec une entière droiture ; ils auront été moins détournés de l'étude d'eux-mêmes par les distractions de la vanité et par le tumulte du monde ; ils auront beaucoup appris en peu de temps , sous les leçons de la grande institutrice de l'homme. Us en auront appris assez pour connaître le bien et l'aimer.
150 DU PERFECTIONNEMENT MOliL.
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SUITS DU PfcécâDBKT.— DM MAKJltl* BT 9BS ltà&|.ES.
Aime, a dit le sage, et fais ee que tu veux! Heureux qui comprend cette parole sublime ! H n'aura besoin, en effet , d'aucun autre précepte ; il aura puisé à sa source même l'intelligence de la loi tout entière ; non-seulement il aura acquis l'intelligence de la loi , mais il possédera toute la puissance de volonté nécessaire pour son accomplissement , et l'exécution lui sera aussi^douce que facile. La morale n'est que la traduction développée , l'application variée de ce grand conseil. Mais c'est être arrivé déjà à une haute perfection, que de concevoir, en effet, la valeur de cette maxime , et de pouvoir s'y abandonner sans péril. Le néophyte de la vertu pourrait n'y trouver que la source d'une illusion présomptueuse; les esprits exaltés y trouveraient facilement un prétexte pour justifier leurs écarts ; les hommes dont la morale est toute spéculative, et qui prennent les extases pour des vertus , s'en autoriseraient pour se confirmer dans leur molle indolence ; ils y puiseraient un aliment pour leur vanité. Aime et foie ce que tu veux ! Si ces paroles ne peuvent, pour la grande généralité des hommes, rem-
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plaça* le code explicite des devoirs , elles doivent, du moins, être inscrites en tète du code; elles doivent être répétées à chacune de ses pages; elles doivent le résumer ; elles doivent en éclairer tout le commentaire,
A la loi du bien correspondent et une notion et un sentiment Le sentiment s'attache au motif; la notion prend une forme impérative. La notion offre le type de l'action prescrite ; le sentiment se dirige vers le but pour lequel cette prescription est établie. L'âme se pénètre donc d'autant mieux de la Loi , elle se porte d'autant mieux à l'accomplir , que, dans l'expression qui promulgue la loi, on réussit mieux à satisfaire à cette double condition. C'est ainsi que la maxime : Aimé et fais ce que tu veux , peut servir de commentaire au devoir. L'exercice de la méditation a précisément pour objet de réunir ces deux conditions, de donner l'intelligence de la loi, en faisant pénétrer dans son esprit; de rattacher ainsi sa pratique à ses motifs, d'exciter et d'éclairer tout ensemble cet amour qui est appelé à l'accomplir.
En effet, les motifs qui recommandent l'accomplissement du devoir , ne se présentent d'une manière immédiate et instantanée , que lorsque le devoir lui-même est exprimé sous la forme la plus générale ; Us deviennent moins sensibles , a mesure qu'on descend aux applications particulières, et qu'on s'éloigne ainsi du principe. L'office de la méditation consiste à combler cet intervalle , à renouer la chaîne et à reporter la lumière primitive des motus sur les applications les plus familières.
Aussi long-temps que l'expression du devoir conserve
cette généralité qui lui permet de s'adresser immédiatement à la conviction de l'esprit et au sentiment du coeur , cette expression n'est guère encore qu'une simple maxime. Lorsque descendant de cette généralité sur le sol de la pratique , le devoir se manifeste comme une prescription de détail, son expression devient plus expressément une règle.
On voit d'avance quels doivent être, et l'utilité et les inconvéniens , ou des maximqs, ou des règles , et combien il est à désirer pour l'intérêt du perfectionnement moral de maintenir, autant qu'il est possible, les unes et le autres dans une étroite alliance. Les maximes fondamentales ont, en morale , cet admirable privilège, qu'elles sont par elles-mêmes lumineuses, éloquentes: elles ont l'évidence des axiomes; elles s'adressent aux plus intimes facultés du coeur. Elles n'ont besoin , ni de se justifier par un appareil d'argumentation logique , ni de s'aider d'aucun artifice oratoire. Au contraire, plus elles conservent de simplicité dans leur expression, plus la conviction qu'elles exciteront sera profonde.
Qu'au mibeu d'une réunion d'individus de toute condition, de tout sexe, de tout âge, n'ayant de commun entre eux que les traits généraux de l'humanité, mais attendis, pour un moment exempts de passions, libres de distractions extérieures , une de ces maximes éternelles, universelles, soit subitement présentée dans toute sa pureté, encore détachée de toute application , et forte de sa vérité seule: comme elle retentit à la fois dans toutes les âmes! Avec quel concert unanime et spontané elle
LIT. III» SECT. L CHAP. Y. tftS
* est reçue ! Quel élan de persuasion et d'admiration la salue, avant qu'aucune réflexion ait pu en faire prévoir lesconséquences ! Quel hommage lui est rendu par ceuxlà même qui n'en accepteraient peut-être pas, en effet , les conséquences; si elles leur imposaient quelque sacrifice ! Quel transport d'une adhésion sincère et profonde! Son triomphe sera d'autant plus complet que la simplicité du langage aura été plus parfaite, que l'expression aura été plus fidèle. Une foule d'êtres frivoles , étrangers aux méditations de la sagesse , arraches un moment à leurs habitudes, dépouilles de leurs préjuges, se rencontrent , s'entendent avec les gens de bien, parce qu'ils ont été subitement rappelés à la lumière du vrai et aux seuthnens de la nature.
D y a , pour les classes les plus ignorantes de la société, un grand nombre de sentences, transmises et reçues par un assentiment universel , qui exercent un empire naturel sur les âmes, et en sont uniquement redevables à l'évidence intrinsèque de la pensée morale qu'elles contiennent Les notions qu'elles traduisent ainsi en formules se manifestent d'elles-mêmes comme des vérités primitives, d'autant mieux saisies, qu'elles sont moins accompagnées de démonstrations, de commentaires et de tout appareil pédagogique. C'est la philosophie du peuple, et ses axiomes renferment quelquefois un sens assez profond. Tel fut aussi le langage que la morale emprunta chez les premiers sages de l'antiquité. Tels furent les codes tracés pour la civilisation naissante par les gymnosophistes de l'Asie , par les gnomiques grecs , et dans les livres sacrés
1§4 DU FElf BCT10BKB1UHT MORAL.
de plusieurs peuples. L'image du bien ae produit Sans ces sentences vulgaires, comme dans un miroir fidèle; elle s'y montre sous ses formes narres, dépouillée de tout prestige étranger, telle qu'elle sort, vierge et pure, du fond de la conscience humaine; on la reconnaît à la simple vue, et, pour y applaudir, il suffit de la reconnaître.
Ce sont ces maximes primitives qui répandent dans la méditation solitaire de si abondans faisceaux de lumière , qui y deviennent l'objet d'une contemplation ravissante* Ce sont ces maximes étemelles qui répandent un si vif éclat, soit qu'elles apparaissent dans les productions philosophiques , soit que la poésie ou l'art oratoire aient le bonheur de pouvoir s'en saisir. Remarquons-le toujours : loin que l'impression qu'elles produisent soit aucunement due auf artifices du style , c'est leur simple présence , au contraire , qui prête au style des effets ma* giquea; l'impression sera d'autant plus profonde que le discours, comme un milieu parfaitement transparent; aura conservé à la vérité une fidélité plus entière.
Ces maximes, en un mot, qui expriment la notion originelle du bon, sont comme un point de ralliement pour le genre humain $ ce sont comme les souvenirs de la commune patrie. En rencontrant oes vérités si familières et cependant toujours si attachantes , on éprouve un sentiment semblable a celui d'un ami qui retrouve un ancien ami , d'un disciple qui retrouve son ancien maître.
Mais, à raison même de cette extrême généralité , et de ce caractère absolu qui les rendent si lumineuses et
chant à tout prévoir, contractent aussi la sécheresse qui accompagne ordinairement tout appareil didactique. Si elles font entendre le langage de l'autorité, elles ont peu d'éloquence pour exprimer le sentiment ; elles définissent mieux qu'elles n'expliquent, prescrivent mieux qu'elles ne persuadent Elles saisissent plus facilement la vie extérieure, qu'elles ne pénètrent dans les secrets de l'ame. Précises, énergiques , quand il s'agit .d'interdire ce. qui est mal, d'ordonner ce qui est juste, leur langue est moins riche et moins claire quand il s'agit d'encourager au meilleur^ eUes imposent la fidélité et le devoir, plus qu'elles n'inspirent le zèle de la vertu. À mesure que la règle devient ph» spéciale, elle s'éloigne davantage du foyer commun de la lumière; ses motifs deviennent ainsi moins sensibles; elle prend donc une apparence d'arbitraire dans son langage. L'emploi en parait plus facile, parce qu'il est plus immédiat ; mais on la comprend moins bien en l'employant. Les règles favorisent quelquefois l'oisiveté de la réflexion ; on s'y confie aveuglément; on s'applique peu a les restreindre aux cas pour lesquels elles ont été faites ; on se laisse entraîner a leur accorder une talenr plus grande que celle qui leur appartient; on aperçoit mal le hen qui existe entre elles, la subordination qu'elles doivent observer et les rapports sou» lesquels elfes se modifient. Elles deviennent des gênes, plus encore que des guides. Où s'impose ainsi, en réalité , de nombreuses observances , plus encore qu'on ne s'exerce à des vertus réelles; on y tient par une sotte de routine, plus que par une conviction sincère. Combien de gens
LIY. III. SECT. I. CHÀP. V. 169
e le but principal, à force de s'occuper des moyens xessoires • on dirait qu'elles ont moins embrassé la vertu Celles ne se sont lait enchaîner par elle.
La pratique du bien doit respirer un certain abandon
ne pas sentir la contrainte.
H est une règle antérieure à toutes les autres : c'est de rester dans la nature.
1*é DU FERFBCTIONNEMKNT MOHAL.
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SUITE DU tttBCBDRBT. — DB L*EMPL01 DBS ALfr&GamiBS J DBA PBIBE8 BT DBS licOMHWSfcS.
Puisque les maximes renferment en elles le dépôt des motifs, puisque les règles portent avec elles l'instrument des applications, l'art de l'éducation morale doit consister à rétablir la communication et l'enchaînement entre les unes et les autres, de sorte que les secondes se vivifient et s'éclairent par les premières , et que les premières fructifient et se réalisent par les secondes.
Pour faciliter cette instruction, pour déguiser l'austérité des règles, ou pouf suppléer à la démonstration de leurs motifs, on a recouru aux allégories et aux symboles. Pour suppléer à l'impuissance des motus , ou plutôt pour réveiller la capacité de les sentir, et pour environner ainsi l'autorité des maximes d'une plus grande force , on a recours aux rémunérations et aux châtimens. Chacun de ces moyens est bon, dans de certaines limites; ébactw peut être utilement employé, si l'on n'en abuse pas; mai* chacun aussi est susceptible de graves abus.
Ne dédaignons, ne négligeons aucun des moyens propres a seconder lesenseignemens de la vertu, à en &-
LIT. III. SECT. I. CHÀF. YI. Ml
voriser l'intelligence, à les rendre plus aimables. La vertu a, en quelque sorte , sa poésie; poésie sublime et pleine de charmes tout ensemble, par laquelle elle convie l'humanité à embrasser son culte, par laquelle elle anime et embellit notre existence terrestre ! L'emploi de l'allégorie est un régime favorable au noviciat moral de l'homme. L'apologue, la parabole furent les premiers traités de morale. Au jDerceau de la civilisation, l'allégorie servit de ministre et d'interprète aux lois austères du devoir; elle les promulgua dans le sein de la société; elle institua des rites, des cérémonies, des emblèmes, une foule de symboles, dans lesquels elle peignit et personnifia ces notions sacrées et sublimes qui, sous leur forme purement abstraite, n'eussent point été assez bien comprises, et surtout n'auraient pas laissé , dans les âmes , des traces assez profondes. L'érudition a découvert dans certains symboles des cultes de l'antiquité, l'expression de diverses connaissances relatives à l'astronomie, à l'agriculture, ou de diverses traditions historiques ; la philosophie y découvre aussi l'image des notions morales primitives, revêtues d'un costume propre à leur concilier le respect des peuples. La morale a, en quelque sorte, son culte extérieur , comme la religion; ce culte se compose d'une foule de signes plus ou moins naturels ou conventionnels qui s'adressent à l'imagination des hommes, surtout lorsqu'ils sont rassemblés, et qui réveillent les idées propres à entretenir les sentimens de patriotisme, d'honneur, de fidélité, de courage , de respect : tel est , par exemple, l'appareil cffci environne les magistrats dans l'exercice de leurs fonctions
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poésie, pendant qu'on néglige la pratique des devoirs postofe, et à s'excuser même à ses propres yenx d'une aussi coupable négligence, parle culte que l'on rend à une vertu idéale , dans des rêveries pleines de charmes. H semble quelquefois , dans certains pays, à certaines époques , que le sentiment moral éprouve une sorte d'épuisement; les vieux symboles qui, dans les moeurs antiques, avaient une si grande puissance , perdent toute leur magie; les traditions dépouillées de leurs charmes n'inspirent plus qu'une sorte de lassitude. Cependant, les vérités morales, si elles s'offrent dans toute leur simplicité , n'éprouvent alors aussi que l'accueil le plus froid; on les accuse d'être triviales , surannées; on est fatigue d'entendre toujours redire ces vérités éternelles; on veut qu'elles soient'rajeunies ; il faut, pour satisfaire un public blasé et frivole, inventer des combinaisons artificielles et variées qui puissent réveiller l'attention, ranimer l'intérêt ; il faut appeler au secours des vérités morales toutes les ressources de Fart dramatique; il ne sera point permis aux écrivains d'exposer ces vérités augustes, sans les jeter dans un cadre ingénieux , sans les placer sous la-protection des succès littéraires , sans en déguiser le caractère, sans demander grâce en quelque sorte pour elles ; il ne sera point permis d'instruire , sans s'entourer de tous les moyens de plaire. Triste et honteuse servitude , dont les serviteurs de la morale ne peuvent trop se hâter de s'affranchir, et dont ils n'hésiteront pas à s'affranchir en effet , si les ambitions de la vanité ne viennent point en eux se rendre complices de l'indiffe-
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renée du public ! Qu'ils osent brava- ce dédain d'un monde avide de jouissances ! qu'ils ne condamnent point lt vertu à rougir d'eHe-memel qu'au lien de solliciter les suffrages du vulgaire par une lâche adulation, ils osent lui parler avec une autorité juste et sévère , avec l'autorité qu'ils reçoivent de leur propre mission ! qu'ils osent présenter une ibis les maximes saintes du bien , revêtues du seul ornement qui leur convient, la simplicité ; les exprimer avec la dignité , la franchise qu'inspire une conviction profonde ! qu'ils ne désespèrent point de leur siècle i qu'ils accordent > par la simplicité de leurs discours » un gage d'estime à leurs auditeurs I II se trouvera des auditeurs sensibles à ce témoignage d'estime, et capables d'y répondre*
L'emploi des récompenses et des châumens; s'il est bien entendu, a une analogie beaucoup phis étroite qu'on ne le croirait avec celui des signes allégoriques. Car les cnltimcns et ks récompenses sont essentienV ment destinés à faire sentir, à rappeler les lois du devoir, les motifs qui les justifient > à en rendre l'image plus sensible et plus vive. Autant leur influence peut devenir utile, s'ils se bornent à remplir ce rôle auxiliaire et subordonné, autant elle peut devenir funeste , si par malheur lés récompenses et les ohàomens venaient se substituer eux*méMKfc aux mol£& do devoir. Toute la moralité des actions humaines est détraite , elle est détruite dans son principe vital, dans sa source originelle , si on ne conçoit l'idée du bien que comme une action récompensée, celle du mal que comme une action pâme. G'est alors la peri + i5.
sonnathé elle-même, la personnalité senie, la personnalité dans toute sa nudité , qui usurpe le siège de la vertu, même dans l'accomplissement de ce que prescrit la vertu. Il n'y a plus réellement ni bien, ai mal, ni mérite , ni démérite j il y a avidité de jouir , crainte de la souffrance ; il y a calcul de l'intérêt; il y a précisément les mêmes mobiles, les seuls mobiles qui conduiraient également aux plus grands crimes, si l'intérêt était déplacé ; il n'y a plus aucune différence entre celai qui pratique extérieurement le bien, et le coupable, quant aux vues qui les conduisent, aux sentimens qui les inspirent; l'un seulement calcule peut-être plus exactement et plus habilement que l'autre. Il n'y aura donc plus de morale, il n'y aura plus de justice; il n'y aura plus qu'un vil égoïsme régnant sous des formes diverses » accompagné de ses deux lâches et odieux ministres, la cupidité et la crainte. Cessons même dès-lors d'employer les termes de récompense et de châtiment; elles ont disparu y les notions que ces termes expriment ; il n'y a plus qu'un marché entre celui qui commande, menace, promet, et celui qui obéit pour obtenir, pour éviter, ! sauf à désobéir, s'il peut réussir à des conditions meil- : leures. Celui-là seul mérite d'être récompensé , qui eut encore agi de même , alors qu'en remplissant son devoir, il n'eu eût recueilli que la persécution ; celui-là mente* rait encore d'être puni , qui ne s'est abstenu du mal qu'en vue de la peine , et qui n'a point désavoué l'intenta i malveillante au fond de son cœur.
Y a-t-il donc rien 'au monde dont les conséqo«« cf5
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puissent être plus fatales, qu'un système de peines et de rémunérations tellement combiné , que la rémunération et la peine remplacent le sentiment moral, deviennent les seuls mobiles des déterminations humaines ? La morale avait pour but de réprimer l'aveugle ambition des jouissances et d'armer l'arae d'une courageuse résistance contre la douleur et le danger; et votre funeste système achève précisément d'enivrer ou d'abrutir : d'enivrer , s'il mit prévaloir l'espérance des. récompenses que- vous promettez j d'abrutir, s'il fait prévaloir Pappréhension du châtiment! Dès que, dans la récompense ouïe châtiment, il n'aperçoit rien au-delà, il épiera les moyens (^obtenir l'une, d'éviter l'autre, à moins de frais et en satisfaisant les penchans dont vous lui demandez le sacrifice. S'il y réussit, il sera conséquent et fidèle à l'enseignement que vous lui aurez donné ; si , à force d'habileté ou d'audace, il devient un scélérat heureux , puissant , vous pourrez en lui contempler votre ouvrage l Pourquoi alors ne serait-il pas honoré ? N'a-t-il pas atteint ces avantages extérieurs dans lesquels vous avez voulu faire consister pour lui tous les mérites ? Voilà précisément l'effet que le despotisme doit produire sur le caractère général d'un peuple, commecelui que produiraient sur le caractère d'un élève les caprices de son instituteur. Les ehatimens et les récompenses ne se présenteront plus que comme une institution tout arbitraire qui remplacera la loi, le devoir. Le sentiment de la justice, s'il résiste aux influences de ces fausses injonctions , se révoltera contre un semblable emploi de la force où il ne verra
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que faveur pour le» un», oppression pour les autres, ei sorte que les hommes, s'ils ne sont dégradés, serori appelés a la résistance ; et qu'ils résisteront même à c« qui était bien en soi, pour ne l'avoir conçu que comme un joug odieux. Tout mouvement généreux sera étouffi dans son principe, ou bien il se dirigera contre l'autorité même qui aura méconnu sa propre vocation , et abusé de sa puissance.
Or, l'effet qui résultera d'une manière absolue , si la rémunération 'ou la peine s'offre comme entièrement arbitraire, aura lieu encore, mais suivant des degrés divers, si la rémunération et la peine sont en disproportion avec le mérite ou le démérite réel des actions auxquelles elles s'attachent
Que si, au contraire, l'emploi du châtiment et de la récompense est tellement conçu, que l'un et l'autre ae servent uniquement qu'à ramener l'esprit et le cœur à la connaissance et au sentiment du devoir, cet emploi pourra devenir une sorte de langage énergique , un mode d'instruction salutaire, et d'autant plus salutaire qu'au lieu de voiler les motifs du devoir, il les mettra mieux en évidence. H atteindra ce but, si un rapport exact est observé entre le mérite réel des actions et la pénalité ou la libéralité , et si le choix des récompenses et des peines est en même temps déterminé par l'analogie avec les notions morales dont elles doivent favoriser le réveil. Les rémunérations ou les chatûnens empruntes aux plaisirs des sens ou aux douleurs corporelles, sont donc les moins propres à remplir cette destination : il est à craio-
dre qu'ils ne viennent bien plus favoriser les pencbans de la sensualité, que rallumer l'amour de la vertu. La solitude, le travail peuvent au contraire, dans Tordre des châtimens, l'une, disposer au recueillement, parle recueillement à la réflexion, l'autre, rétablir des habitudes méthodiques et régulières. Les témoignages d'estime seront de tous les modes de rémunération celui qui exprimera avec le plus de fidélité la pensée que la récompense doit faire comprendre. Le mérite et le démérite prennent, dans la juste application de la récompense ou du châtiment, une forme sensible qui en rend la notion plus profonde , le souvenir plus durable. Témoins d'un cnme ou d'une belle action , un mouvement naturel nous kit exprimer le vœu de voir châtier l'un et couronner 1 autre; le même mouvement nous reconduit de la conséquence au principe, de inapplication à la règle, si en effet leur enchaînement subsiste et se montre avec évidence. Il n'est aucun de nous qui , en se retraçant les wuvenirs de son. enfance, ne reconnaisse que si, en quel- <mes occasions, une récompense surprise a nourri sa vanité, une punition arbitraire a irrité son caractère; dans d'autres occasions aussi, une punition dont il sentit la justice, une couronne vraiment méritée , ont donné au sentiment du devoir un plus grand empire sur lui ; lune, en prêtant au devoir un langage sévère et en provoquant le repentir; l'autre, en l'accompagnant d'une joie enivrante , toutes deux en donnant à l'expression du devoir quelque chose de solennel qui captivait la légèreté, o^eîque chose de sérieux qui mûrissait la raison.
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Ce langage sérieux et solennel , quoique muet , destiné à réprimer les passions trop ardentes ou à encourager les vertus trop feibles encore , convient surtout , comme touthiigageauxuiaire,àl'ado^
comme aussi , kcette même époque, il est exposé à être moins bien compris. Mieux on le conçoit , et moins il est ordinairement nécessaire.
Or , les vues qui devraient guider l'instituteur , le législateur, dans la création d'un système de pénalité ou de rémunération, sont aussi celle» qui doivent, dans l'éducation de nou*-mêmes, nous guider relativement au genre de motifs que nous pouvons tirer de la perspective des récompenses ou des chàtunena. C'est à nous de les envisager aussi comme un langage, et a éviter l'erreur grossière qui nous les ferait prendre pour des principes de détermination. Cest à nous à y chercher un appui , non un joug. Cette vérité serait susceptible de grands dévcloppemens ; ils s'offriront à ceux qui auront su la méditer. Concluons : l'usage des allégories et des symboles, comme l'influence des récompenses et des châtimens, sont utiles en tant qu'ils accompagnent , commentent, secondent l'enseignement direct des vérités morales $ ils deviennent funestes , lorsqu'ils prétendent y suppléer.
MV. 1U. SEGT. L GHÀP. TU. 171
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La géométrie enseigne que le côté de l'hyperbole s'avance toujours vers l'asymptote, sans y toucher jamais. Telle est l'image de la condition de l'homme sur la terre , clans ses efforts pour atteindre à la perfection. Mais, bien qu'il ne lui soit pas donné d'y atteindre en effet , sa destination est de s'y diriger et de s'en rapprocher sans cesse. C'est par ce trait caractéristique que s'annoncent les âmes nobles et élevées : leur regard se porte toujours en avant; leur marche est constamment progressive ; elles ont en perspective une carrière indéfinie. Ainsi s'entretient en elles une jeunesse toujours nouvelle ; ainsi leur vie est animée par un intérêt puissant, einbelhe par de hautes espérances*.
C'est le propre de la médiocrité en toutes choses, en morale comme dans les arts , d'être satisfaite d'ellemême , et de ne ritn voir au-delà des étroites limites dans lesquelles elle reste captive. Les âmes vulgaires sont importunées par la présence de ce qui leur est supérieur , effrayées par les conseils qui les excitent à ?n suivre la trace ; elles cherchent leur sécurité dans
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l'inaction , leur félicité dans la torpeur ; elles ont mille prétextes pour se défendre de tout progrès, parce qu'elles y yerraient un effort; quelquefois même elles affectent une sorte de dédain pour ce qui est distingué, afin de consoler leur vanité, en cédant à leur mollesse ; elles n'ont de génie que pour concevoir les impossibilités ; d'éloquence que pour célébrer les obstacles ; elles professent une sorte de culte pour les bornes. La condition stationnaire est aux yeux de certaines gens une sorte d'idéal de prudence et de sagesse ; ils confondent l'immobilité avec la persévérance , condamnent tout progres.comine une témérité , toute espérance comme une illusion. C'est ainsi qu'on s'établit, qu'on se renferme, qu'on s'emprisonne dans une existence en quelque sorte toute mécanique , ou la seule raison d'agir est dans la continuation de ce qu on a commencé à faire, où l'on se confirme et s'encourage soi-même dans ses erreurs, ses torts, ses faiblesses, comme si un arrêt irrévocable avait condamné à ne pouvoir jamais s'en affranchir: tout se refroidit, se coagule, se paralyse; l'homme passe en quelque sorte à Fétat fossile; le bien même que l'on fait perd son charme; les habitudes prennent la place des senthnens, la routine dispense des résolutions; on est porté, on n'agit pas; on roule constamment dans le même cercle, sans avoir besoin de motifs On croit rester stationnaire , mais, en morale, il n'est point de condition réellement immobile; et, qui n'avance pas? rétrograde: car chaque jour amène avec soi des pert* qui demandent à être compensées par des acquisitions; car on ne se soutient au même point que par un esprit*
LIT. III. SECT. I. CHàP. VIÎ. 178
vie qui tend a régénérer sans cène , car c'est déchoir que d'être atteint par l'indifférence. C'est ainsi que le savant qui n'apprend plus , déjà oublie. Tandis qu'on continue à répéter extérieurement les mêmes actions , on ne continue plus à y porter le môme sentiment Avec une conduite semblable, on n'a plus le même mérite. Quel est donc ce pacte à jamais formé avec la médiocrité morale ? Que faites-vous? que prétendez- vous? qu'attendez- vous? Quelle idée avez-vous conçue de votre destinée? Ave*vous une destinée? Ne sentez-vous pas en vous-même une YOÎxqui -vous invite à vous estimer davantage, qui tous appelle à croître , à vous élever? Vous vous croyez estimable i Vous êtes régulier peut-être; vraiment vertueux, non, vous ne l'êtes pas! Vous croyez goûter la sécurité, imprudent! Que des circonstances nouvelles surviennent; quel guide vous dirigera? Que des difficultés imprévues naissent sous vos pas ; comment saureavous les vaincre? Dieu vous garde des grandes vicissitudes du sort, des tentations fortes et des situations périlleuses!
L'amour du bien ne se soumet pas ainsi à une mesure rigoureuse et fixe ; il est , de sa nature , actif, expansif , avide de conquêtes. Déclarer qu'on s'est prescrit , dans le bien , des limites qu'on ne veut pas franchir , c'est avouer qu'on n'éprouve pas pour le bien un véritable amour; c'est se mettre en contradiction avec soi-même. Déclarer qu'on veut s'arrêter à un point de'terminé dans la carrière , c'est avouer qu'on n'a pas connu les vrais motifs qui devaient conduire déjà jusqu'à ce point lui-même ; s'ils
avaient été compris et sentis, ils entraîneraient encore à. le dépasser.
Loin qu'on dût s'effrayer de cette tendance au meilleur, comme d'une fatigue excessive ; on reconnaîtrait bientôt par sa propre expérience, que la pratique des devoirs devient au contraire toujours plus facile et plus douce, a mesure qu'on avance vers le bien.
En veut-on un exemple sensible? Cette paix intérieure , qui est le fruit des habitudes vertueuses et le doux privilège de l'innocence du cœur, devient à son tour la disposition la plus favorable pour connaître, sentir et pratiquer tout ce qui est bien.
C'est pour les âmes lâches et tièdes que le devoir devient un joug. Telle est l'étroite corrélation qui existe entre toutes les vertus , que chacune d'elles , à mesure qu'elle est acquise , invite et appelle ses compagnes , et leur prête son appui. Cette marche progressive entretient d'ailleurs dans le cœur de l'homme, je ne sais queUe joie et quelle hilarité qui redouble les forces, qui dispose à entreprendre, et qui aide à accomplir. C'est dans la monotonie d'une existence sans but, qu'on trouve la lassitude; l'activité d'une existence consacrée à la recherche du bien , trouve en elle-même son encouragement et sa récompense. Plus l'homme s'élèvera dans les régions morales-, plus il verra son horizon s'étendre: des sommités qui se montreront devant lui , viendront tout ensemble et la force et la lumière.
Les grandes choses ne s'accomplissent jamais sans passions; mais une seule passion donne le moyen de les