‹ Du perfectionnement moral, ou de l'éducation de soi-même (volume 3)Chapitre 21 sur 34 · DB SOI · texte numérisé non relu

DB SOI

L'homme naît souverain j il nait souverain de lui-même; mais , pour entrer eu possession de ce droit de souveraineté, concession magnifique de la Providence, il faut , avant tout, le connaître; il faut connaître les moyens de l'exercer. Or, cette double découverte est tardive ; elle ne s'obtient qu'avec peine , parce qu'elle dépend d'une étude que nous consentons difficilement k faire , qui est ordinairement la dernière de toutes , 1 étude dé nousmêmes. Combien d'hommes descendent au tombeau sans avoir presque soupçonné la plus noble prérogative de leur nature! Si , comme nous croyons l'avoir démontré, si , comme nous ne cesserons de le répéter , l'empire de soi est une autorité tutélaire , non une force capricieuse , s'il doit s'exercer par un sage gouvernement, par une direction éclairée , ce qu'il exige comme sa condition préliminaire , c'est que l'homme , dans ce commerce intérieur, ait , avant tout , une connaissance familière de luimême , sache s'interroger, se répondre , se comprendre. Il fout qu'il ait attentivement observé et les ressorts mis

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a sa disposition , et les besoins auxquels il doit satisfaire , et les obstacles qu'il doit surmonter, et les dangers dont il doit se garantir , et les ressources dont il peut s'aider, et les méuagemens mémo qu'il doit garder. Il doit se connaître, comme l'instituteur doit connaître son élève comiM l'ouvrier doit connaître et la matière sur laquelle il travaille , et l'instrument qu'il emploie. C'est ainsi qu'il apprendra à se conduire , ce qui est la vraie manière de se commander ; c'est ainsi qu'il obtiendra sa propre confiance , par un commerce sincère et assidu avec lui-même. II apprendra à prévoir , à pourvoir; il ne s'imposera que ce qu'il est capable d'exécuter ; il saura se demander tout ce dont il est , en effet , capable. Il saura même se tolérer , se pardonner au besoin , non par une molle complaisance, mais par une indulgence mêlée de sévérité. Il saura se relever, se garantir du découragement, comme de la témérité. U s'épargnera les efforts mutiles, ce qui sert à faciliter les efforts utiles.

La vigilance continuera et conservera l'ouvrage que l'étude dç soi-même avait commencé. Sentinelle active, ses regards seront constamment ouverts, non-seulement sur ce qui arrive du dehors, mais sur ce qui se passe an-dedans. Elle observera, à leur origine, les secrets mouvemens du cœur, pour les encourager ou les arrêter, suivant le besoin ; elle assignera la mesure précise qu'ils ne doivent point dépasser; elle précautionnera nonseulement contre les attaques, mais aussi contre les surprises; et, comme il n'est pas de surprise plus dangereuse que celle qui emprunte l'attrait du plaisir, elle

avertira non-seulement de ce qui peut blesser, mais de ce qui peut séduire; elle préservera ainsi du joug le plus difficile à secouer , celui qu'on a volontairement accepté. Elle accroîtra ch aque jour , de la somme de ses expériences , ' les lumières à l'aide desquelles s'établit une sage discipline intérieure. Cette vigilance, il est vrai, se lasse quelquefois, se déconcerte, se laisse distraire; elle est sujette a défaillir précisément dans les momens où elle est le plus nécessaire» Qu'elle soit donc persévérante! mais qu'elle ne soit point inquiète, agitée, farouche! qu'elle s'exerce d'une manière douce , égale , continue ! Que l'âme se comporte vis-h-vis d'elle, non comme un inquisiteur, mais comme un témoin, comme un confident I Alors la surveillance s'exercera avec moins d'efforts. Évitons d'aiileurs, autant qu'il esten notre pouvoir, de nous précipiter dans le tumulte des distractions ; évitons les* changemeos de situation trop rapides et trop brusques ; redoublons d'attention , quand nous entrons dans une situation nouvelle et inconnue 1

L'une des plus grandes difficultés que l'on rencontre dans l'exercice de l'empire intérieur, provient des inégalités singulières qu'éprouvent quelquefois les dispositions de notre ame. Nous ne pouvons point compter sur nous-mêmes; l'état de choses d'après lequel nous nous étions réglés se montre quelquefois tellement changé, que toutes nos mesures se trouvent en défaut : les ressources qui s'offraient à nous quand nous jouissions de la sérénité , nous manquent dans le trouble ; la confiance qui nous soutenait s'évanouit dans les crises de l'abat-

tement ; les perspectives du bien qui nous souriaient avec tant de charmes pendant le cours d'une méditation paisible, ne nous découvrent plus, en d'autres momens, qu'une contrée aride, ou nous n'entrevoyons que des fatigues à subir. Plus on est enclin à l'exaltation, pk ces variations deviennent fréquentes et sensibles. Or, la connaissance de soi-même, la vigilance intérieure, ramènent, sous quelques rapports, ees situations inégales a un niveau commun : le souvenir des états passés nous fait prévoir ceux qui surviendront; dans les jours sereb et prospères, on se garde d'une confiance trop aveugle: dans les jours nébuleux, on se guide, on se soutient encore par l'image des temps plus heureux. Celui qui sait être conséquent à lui-même gouverne mieux son intérieur, comme il gouverne mieux les autres hommes, s'il est revêtu de fonctions publiques.

Cependant la prudence de la sagesse, même la plus consommée, ne suffit point encore à l'empire de sol L'exercice de cette autorité demande souvent aussi une fermeté convenable, et s'il ne faut employer cette fermeté qu'avec réserve, il fout être capable de l'employer quand elle devient nécessaire. L'orage gronde autour de nous; il éclate, la tempête va croissant; elle envahit notre intérieur; tout est soulevé, confondu : pilote qui veilles, ce n'est plus assez de ton habileté; tu as besoin de toute ton intrépidité! l'ennemi nous assaille de toutes parts; les penchans que nous condamnons nous entraînent nous emportent, comme malgré nous, par leur impétuosité et leur violence : néophyte de la vertu, en vain

tu croyais fêtre mi* en sûreté j appelé à une lutte ouverte, ta sûreté n'est plus que dans ton courage 1 Quel est donc alors le rôle de l'homme? il doit être Homme; il saura ine chose difficile peut-être , mais indispensable $ il saura vouloir, vouloir d'une manière franche, décidée, persévérante. H pouvait être dangereux, dans l'adolescence morale, d'être appelé à l'exercice de sa propre volonté, lorsqu'elle manquait encore ou d'énergie ou de lumières, parce qu'alors, l'homme, encoreinexperjmenté, en croyant dispeser de sa volonté, ne faisait souvent que subir le joug de ses penchans , ou celui de la volonté d'autrui. Mais on ne saurait s'exercer trop tôt à vouloir, dès qu'on, en est capable. Cette éducation de la volonté a besoin d'une juste indépendance, graduellement obtenue, sagement circonscrite. On ne devient point homme sous une tutelle prolongée, et les habitudes du servage rendent inhabile à la. liberté. Il est tel esclave qui se croit émancipé, quand u n'a fait que changer de maître, et s'en donner un plus dur peut-être que le premier. Ce qu'il y a de plus important, et malheureusement de plus difficile, c'est de maintenir une juste correspondance entre l'énergie de la volonté et l'étendue des lumières. Si, dans la rupture de l'équilibre, c'est la volonté qui l'emporte, on n'éprouve plus que le désordre d'une force qui se précipite au hasard; elle ne peut manquer d'être asservie à son insu, n'ayant plus de régulateur. Si l'équilibre est rompu en sens contraire', on se perd dans une contemplation oiseuse, ou l'on se désespère en présence d'un but qu'on ne peut atteindre ; les forces même

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salutaire équilibre est maintenu, les lumières, dirigées avec prudence, au lieu de déborder dans le champ de l'impossible, se circonscrivent dans la sphère du possible , pour s'y répandre avec plus d'abondance ; la raison s'appuie sur l'alliance de la pratique et de la théorie, de l'expérience et des principes; elle compose ainsi, pour chacun, une sorte de science relative, où l'instruction recueillie se trouve naturellement en accord avec les efforts qui sont demandés au caractère , où la connaissance tourne tout entière au profit de l'action. Les sentences de la raison ont, par elles-mêmes, quelque chose de grave et de solennel qui sert à contenir et à soutenir en même temps. la voix de la raison, en pénétrant au fond de Pâme, l'entretient dans sa propre estime , lui suggère une confiance qui est toujours un élément de force. La volonté, en recueillant les émanations de la raison, contracte insensiblement quelque chose de cette fixité, de cette immutabilité propres à la vérité dont la raison se nourrit, et en reçoit ainsi une vigueur naturelle d'autant plus durable qu'elle est plus calme. Mais la raison n'exerce jamais avec plus de succès ces influences salutaires, que lorsqu'elle sert d'interprète au devoir : alors, à la dignité et à la stabilité du vrai, s'unit une puissance plus active encore; la forme impérative que prennent les injonctions, du devoir , devient un ressort toujours prêt à seconder les résolutions de la volonté. H y a , dans le foyer de la conscience, une chaleur secrète et concentrée qui ranime le cœur dès qu'il s'en rapproche. Le sentiment réfléchi du devoir est à la volonté ce que les points d'appui sont a ij..

aux forces mécaniques. Les hommes passionnés peuvent avoir de l'impétuosité , de la véhémence ; telles sont les forces gigantesques et convulsives du malade en délire. L'homme pénétré de ses devoirs a seul une volonté ferme, égale, constante. L'opiniâtreté est iiiflaibfe; mais l'inflexibilité peut n'être pas la constance ; car il est dans la mission d'une constance raisonnable et sage , de se plier aux modifications qu'exige la variété des circonstances ; elle est immuable dans le principe, flexible dans les applications ; l'obstination porte le caprice et l'arbitraire dans son immobilité elle-même , parce qu'elle se refuse à suivre le cours naturel des choses. Renoncer à une résolution reconnue erronée , ou qui ne s'adapte plus à une situation nouvelle, c'est encore être conséquent à soi-même, c'est encore exercer F empire de soi.

Il y a donc deux moyens principaux d'obtenir et de conserver cet empire intérieur : f habitude de s'observer , et l'habitude de se vaincre. Toutes les concessions que nous faisons à la mollesse , à la lâcheté , à la négligence , au découragement, dans le cours ordinaire de la vie , sont une abdication de la souveraineté , et deviennent ensuite un empêchement qui nous arrête , lorsque nous tentons de la recouvrer.

Les difficultés que nous croyons rencontrer dans les choses extérieures, lorsqu'elles peuvent être surmontées , ne sont, à le bien prendre , que des difficultés que nous trouvons en nous-mêmes. Ce qu'il y a, par exemple , de difficile dans l'étude, provient de la faiblesse de notre attention ; ce qu'il y a de difficile dans une entreprise

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périlleuse , c'est le courage qu'elle demande; dans un travail , l'effort ou la persévérance qu'il exige - 9 c'est toujours nous-mêmes qui nous trouvons insuifisans ; et ''nous nous trouvons souvent insuffisans , uniquement parce que nous n'osons pas essayer tout ce dont nous sommes capables. C'est donc une préparation salutaire pour acquérir l'empire de soi , que de s'exercer à lutter contre les obstacles, à vaincre les difficultés qui s'offrent à nous dans la vie extérieure. Les hommes qui se font un régime habituel de triompher des difficultés, sont les seuls qui deviennent des hommes véritablement distingués , parce que seuls ils découvrent tout ce dont ils sont capables et prennent entièrement possession de leurs facultés. Mais , pour y réussir, il faut bien prendre garde de ne pas s'attaquer aux obstacles insurmontables , de ne pas se précipiter aveuglément dans des entreprises au-dessus de ses forces. Il faut, comme dans les exercices gymnastiques, graduer ses efforts, s'essayer peu à peu, ne tenter que les entreprises immédiatement supérieures à celles qu'ouest déjà accoutumé- à exécuter. Or, en jetant les regards sur la scène du monde, on est surpris de voir , d'une part, tant de gens qui n'osent pas ce qu'ils peuvent , et tant d'autres qui tentent ce qu'ils ne peuvent pas.

On peut le remarquer , lorsque l'empire de nousmêmes vient à nous échapper , c'est presque toujours parce que nous nous sommes laissé concentrer dans le moment présent , et dans quelque impression exclusive qui nous investit de toutes parts. C'est donc un art fort utile pour conserver sa liberté et l'intégrité de ses forces,

que d'entretenir des communications étendues et constantes, dans le passé et dans l'avenir, avec tout ce qui peut offrir une alliance à la volonté; on oppose de la sorte à l'impression dominante , les souvenirs ou les prévoyances propres à la balancer ; on conserve son autorité en maintenant l'équilibre entre les résistances. C'est un grand avantage pour, demeurer maître de soi , que l'élévation des sentimens et des idées. L'ame , pour régner, doit siéger , en quelque sorte , sur un trône du liant duquel son regard s'étende au loin dans l'espace et le temps.

Les hommes qui sont sans affections paraissent quelquefois être singulièrement maîtres d'eux-mêmes; ils sont, du moins , dans une situation habituellement tranquille. Que si un penchant de la personnalité vient; cependant , se reveiller en eux avec impétuosité , on auxiliaire précieux manquera à leur volonté; ils seront plus facilement entraînés. De même , on conserve d'autant mieux le pouvoir de modérer une affection qui tendait à franchir les limites, en lui. opposant des affections plus justes. Les esprits £auxsont ceux d'une seule idée; les âmes entraînées sont celles fui cèdent à un seul mobile. Les bons esprits et les âmes libres planent sur la variété des notions et des motife»

Deux moyens principaux servent* Pëdoeation de cette puissance morale que l'ame puise dans l'empire de soi : c'est Pordre et le calme. As sont étroitement liés entre eux. Bms la conmskm d^îdéeseto^ sentimens, le goover^ Dément de noos-memes nous échappa înMift dftarnf On

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ne voit pins le bot; on ne sait plus ou trouver les moyens; on a peine à se reconnaître soi-même. Au milieu de l'ordre, la direction est tracée. Dans le sein du calme, les facultés conservent toute leur fraîcheur ; les forces toute leur liberté. Il suffit même que l'ordre et le calme régnent autour de nous, pour que nous commencions déjà à en recueillir cette bienfaisante influence. Un concert mélodieux , un spectacle symétrique , tout ce qui nous transmet les suaves impressions de l'harmonie , rend a nos facultés un commencement d'indépendance. Nous avons dès-lors un sentiment confus de notre puissance et de notre dignité; nous nous sentons capables de plus grandes choses , parce que nous acquérons la conscience de notre liberté, fl faut déjà, il est vrai, être en possession de quelque pouvoir sur soi-même , pour remplir cette double condition ; mais ce sera le premier emploi qu'on en devra faire , parce qu'il préparera à tous les autres. Les sculpteurs de l'antiquité représentaient ordinairement les hétos dans l'attitude du repos , comme nous le voyons , par exemple , dans l'Hercule Farnèse. Es trouvaient , dans le calme, la plus haute expression de la vraie force.

D'ailleurs, le»soins qui procurent une habitude d'ordre et de calme sont, en général, des soins de prévoyance, des soins de détail, et n'exigent pas toujours d'énergiques efforts. C'est un régime journalier ; c'est un bienfait donné en partie par la nature , et qui demande à être conservé. Que si l'on sent un orage prêt à éclater, si on aperçoit le sombre grain a l'horizon, c'est encore à ce maintien de l'ordre, au maintien du calme, qu'il

faut y avant tout, s'attacher , en redoublant de vigilance. Tout peut être perdu , dès l'instant où l'anarchie s'introduirait dans notre intérieur ; tous les moyens de résistance et de salut nous restent, si nous évitons le trouble.

Quelquefois y lorsque la tempête exerce ses ravages avec une extrême violence , il est prudent et sage de se bornera plier toutes les voiles, de rester, en quelque sorte , inactif et comme simple témoin de ce qui se pa?se en soi-même, sans y adhérer, mais sans se hasarder à combattre ouvertement , et d'attendre avec patience que l'orage soit apaisé : ce sera bien assez de n'avoir point cédé , et d'avoir pu rester immobile.

Une des causes qui nous empêchent le plus souvent de jouir du pouvoir que nous pourrions obtenir sur nousmêmes, c'est une sorte d'effroi que nous en concevons , comme s'il devait nous imposer une contrainte trop pénible et de trop douloureux sacrifices. Nous espérons goûter, du moins, une sorte de repos , en nous laissant aller au mouvement qui nous est imprimé, et nous abandonnant au courant sur le fleuve de la vie. C'est que nous nous sommes fait de l'empire de soi l'idée la plus Êiusse ; nous avons cru y voir une tyrannie qui tourmenterait notre existence , une sorte de torture continuelle. Si nous osions en faire usage , nous reconnaîtrions bientôt qu'il n'est autre chose que la liberté elle-même, qu'il est le seul principe d'une sécurité véritable. S'il demande quelques combats intérieurs , c'est pour prévenir des chocs mille fois plus douloureux; s'il exige du pilote la

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rigilance et la fatigue , c'est pour éviter au navire d'aller $ briser sur les écueils. L'éducation qui développe et cultive cette grande puissance morale a sans doute quelques exercices rudes et pénibles ; eHe veut des sueurs, mais elle n'est pas exempte de charmes; elle a ses jouissances, jouissances mâles et profondes ; eHe seule rend capable de goûter un vrai repos : car il n'y a de repos réel que celui qui suit le travail et qui le récompense.

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Le théâtre sur lequel s'exerce l'étude de soi-même étant, de tous , le plus voisin et le plus intime pour chacun de nous, il semble que cette étude devrait être de toutes la plus facile.

Gomme elle nous ramène à l'objet de nos affections les plus vives , il semble aussi qu'elle devrait être de toutes la plus agréable , et que chacun devrait s'y porter par un mouvement naturel.

Cependant , il en est précisément tout le contraire.

Les philosophes nous ont à l'envi recommandé l'étude de nous-mêmes, comme la première et la, plus essentielle introduction à la sagesse. Quels sont ceux qui nous ont enseigné les moyens de procéder pour atteindre à cette connaissance et pour triompher des obstacles qui s'y rencontrent ?

Il est une portion de ces obstacles qui tient à la nature même des choses et aux conditions de nos facultés; de plus , toutes les causes qui concourent à nos erreurs, agissent ici avec leur plus haut degré d'influence; et,

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comme si ce n'était pas assez que nous puissions être trompés en tant de manières, souvent nous prenons plaisir encore k nous abuser nous-mêmes ; nous nous tendons des pièges, et nous ayons le malheur de réussir k nous surprendre.

Lorsque l'imagination cherche k nous égarer dans les jagemeus retau'6 aux faits extérieurs , il nous reste des moyens de vérification, en quelque sorte matériels, sur le théâtre de cette même réalité extérieure dont elle nous a présenté un tableau infidèle ; l'image et la réalité sont situées dans deux régions diverses ; on peut les opposer l'une à l'autre. Mais, dans l'étude de nous-mêmes, l'image et la réalité sont placées dans la même région ; elles se touchent, se confondent ; l'une prend la place de l'autre; quelquefois, nous paraissons un moment être tek que nous désirerions être en effet; d'autre ibis , tels que nous redoutons de devenir; nos craintes et nos espérances passentde l'avenir dans le présent ; nous croyons pouvoir tout ce que nous concevons. Voilà pourquoi les gens exaltés se font de si étranges illusions sur euxmêmes, et les conservent de si bonne foi. L'idéal qu'ils contemplent, qu'ils embrassent avec une si vive ardeur , prend un corps à leurs yeux ; ils lui donnent une existence ; ils le personnifient ; ils se persuadent de bonne foi qu'as sont en rapport immédiat avec lui ; le poème qui les charme devient pour eux de l'histoire, leur propre histoire. Us se mirent , ou croient se mirer dans les tableaux qui sont leur ouvrage; ib croient se voir agir dans les fantômes qu'ils ont créés et qu'ils font mouvoir.

L'humeur qui parvient à transformer pour nous la physionomie de» objets extérieurs, combien n'altérer* telle pas plus facilement noire propre physionomie ? S eUe nous rend tristes ou joyeux , qui l'empêchera de « composer , suivant son gré, dans cet intérieur où elle domine , des sujets de tristesse ou de joie ? |

S'il n'est pas de sujets à l'égard desquels nous soyons plus exposés à l'erreur , que ceux où nous portons quel- { que partialité , quel ne sera pas le danger dansun ordre d'étude dont le sujet nous intéresse plus que tout autre au monde ? Quel est celui qui demeurera spectateur indïfërent , impassible , de ce qui Se passe en ltri-mêirie ? quel est celui qui , aj&nt à se juger , ne prendra passa cause en main, ne sera pas son propre avocat, plutôt que son juge?

Souvent , les choses que nous apercevons le moins bien , sont celles qui nous sont les ^usiamiHères et qui composent pour nous le cours ordinaire; elfes n'oat plus rien qui nous arrête et nous étonne; ce qui est permanent s'efface ; on ne remarque que son absence s'il vient à manquer; c'est ce qui arrive pour tout ce qui entredans le cadre de nos habitudes ; or, y a-t-il rien qui nous soit plus familier que nous-mêmes? Voilà pourquoi tant de gens vivent, presque sans se douter qu'ils soient en société avec eux-mêmes, sans remarquer qu'ils marchent eu leur propre compagnie. Du moins n'y font-ils attention que , si ce mot moral , leur compagnon , éprouv< quelque accident > quelque transformation qui vienne exciter la surprise et avertir de sa présence.

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tait en nous est plein de mystères; nous atone et pondra» et des sacuhé» que nous né soupçonnons > jusque ce qu'une oireoftstanoe imprévue tienne leur donner le signal. Nous renfermons en noue le* contradictions les plus manifeste* Lee motifc les plus subtil* sont souyent ceux qui infime t le plue sur nos dëtenmnattoiis ; 0» enveloppent notre volonté comme d'une espèce de i^sean invisible. Si non» avon* le sentiment de ee que ^possédons, nous voyons mal ee qui nous manque. Moins on a sait de progrès, moins on découvre ee qui Manque encore ; phi* on a perdu, plus on devient ineapable d'appréciée k valeur de ses pertes. Mais , peut-on même bien évaluer ee qu'on possède , si l'on ne connaît pas bieu ce dont en manque ?

Invoqaerouvnoue l'expérience du passé, qui seule en efanousaide à bien observer l'état actuel ? Mais il feu- ^t, pour que ce passé fut bien connu , qu'il eût été lœ-méme kien observé : c'e^uncereïeviirietnc.Lortqife l'issae de nos entreprises vient nous éclairer , rarement il * temps encore pour rectifier noire toarebe. L'enfonce ^observe point ; l'adolescenoe s'eusero mal; l'âge mfr amv «j il est déjà bien tard pour eonimencer cette mvcstigatioTL Quand cttnmenoera ^application de l'expé nence ? D'ailleurs, il est tant de manières d'expliquer le "fat de succès ; choisirons-nous bien celle qui nous Cèlerait nos torts?

^voquerons-ncu^ le» compamsons? on ne juge bien ^effetqyeiicempaittnL Mais, en noue connurent aox ***** , la rivalité trouble notre vue ; la présence de «eux

qui relent mieux que nous , nous humilie ; celle des inférieurs nous enfle : de même qu'on se trompe en jugeant les autres d'après soi , on se trompe souvent aussi en jugeant de soi-même d'après les autres. De là , une émulation téméraire et des imitations maladroites.

Nous recueillerons-nous au fond de nous-mêmes, dans le silence et le calme le plus absolu ? Sans doute, telle est en effet la condition nécessaire pour bien s'étu : cher. Cependauft, c'est précisément, au contraire, dans le moment de l'action qu'il serait utile de se considérer avec attention ; car c'est alors que nos facultés sont en jeu ; c'est dans l'occasion , que nous mesurons réellement nos forces ; l'occasion apporte avec elle des ressources ou àts obstacles inattendus. Les maux qu'on redoutait le plus , les biens qu'on desirait avec le plus d'ardeur, sont souvent ceux qui paraissant moindres dès qu'ils nous arrivent; les dangers dont on s'eflrayait Je moins deviennent les plus graves. Le solitaire croit se connaître ; mais il se connaît seulement tel qu'il sera dans la solitude , et , moins qu'un autre , il saura prévoir ce qu'il deviendra dans une sphère d'activité. Nous ne nous montrons ce que nous sommes qu'en présence des objets, et alors ce sont eux qui attirent nos regards; il faut bien voir hors de soi, en avant de soi , pour agir. A mesure que la passion a puis de violence , il serait plus nécessaire d'en bien observer les accès, mais en même temps , aussi , «ela devient d'autant plus difficile.

Invoquerons-nous le témoignage des autres hommes ? Les uns exagéreront en nous le bien , par affection ou par

procédé ; les autres , le mal , par anîmoské ou par envie ; en supposant toutefois que les témoins consultés disent en effet ce qu'ils pensent.

Le seul instrument dont nous disposions pour cette étude, la réflexion , est un instrument qui manque de fixité et de précision; il glisse, vacille, se fatigue, puis s?éraousse, tremble dans la main qui l'emploie, et lui échappe sans cesse.

D'ailleurs, si l'on se concentre trop en soi-même, on finit par ne plus rien voir, ou par voir tout ce qu'on veut. Il y a des abîmes où l'on se perd.

Parvenons-nous à nous captiver assez pour pouvoir nous bien observer ? Déjà , et par cela seul , un changement notable s'est opéré dans notre état intérieur. Le personnage qu'on croyait saisir et voir , se dérobe $ déjà il a disparu. On te juge plus sainement , quand le moment d'agir est écoulé.

De même que notre intérieur, est un état trop complexe, il est aussi un état extrêmement variable. Il fondrait que le regard investigateur embrassât toutes les aces du sujet, le suivit avec persévérance dans sesphases. Dans cette mobilité continuelle, quel est le moment que nous choisirons pour servir de règle à notre jugement et nous donner une idée exacte de nous-mêmes? Les crises de reiakajâou et eellea du découragement , dont le témoignage est le plus infidèle, ont précisément ce caractère, que chacune d'elles nous enveloppe d'une atmosphère qui lui est poopre , nous représente tas-choses comme devant durer telles qu'elles sont alors, nous mit

TtH DU PERFECTIONNEMENT MORAL.

oublier le passé , s'empare exclusivement de F**enîr.

Dans le mélange qui f 'opère entre In influences qui nous viennent du dehors et la réaction qui provient du dedans, 4m a peine à distinguer ce qui dérive de ces deux sources» Pins on est soumis aux influence» étrangères, et plue on est inhabile à mesurer ee qui leur appartient.

De même que le préjugé vulgaire transporte smr les corps les couleurs qui affectent notre oui, Tenu reporte sur les objets ses propres modificatiens; nous attribuons donc aux circonstances ce qui nous appartient. Quelquefois, au contraire, il y a en nous des mouvetnens qui nous sont transmis et dont nous supposons la entra en nom ertmn Nous croyons les choses impossibles parce que nous n'avons pu osé; nous nous croyons capables, parce que nous ayons été secourus. Semblables au navigateur qui croit voir le rivage du fleuve se mouvoir, quand nous changeons , nous croyons que c'est le monde qui change. Noua prenons des qualités d'emprunt, pour des éiémens de notre caractère; nous prenons des habitudes contractées, pour une condition inhérente à notre nature ; nous attribuons à nos facultés ce qui est dû aux instrumens et aux procédés; nous jugeons de toutes les situations par celles qui nous sont connues. Ainsi, alors même que nous réussissons à remarquer les effets, nous nous méprenons en mille manières sur les causes.

Telles sont les difficultés, du moins en partie; car, plus on s'étudie, plus on en découvre; mais nous eup-

posons une volonté sincère de se connaître. Qm sfta-ee -, si cette volonté manque elle-même? Où. sont -ceu» chet lesquels elle se trouve véritablement entière? C'est peu pie, par légèreté, par ignorance, par distraction , nous paraissions indifférera pour, l'acquisition de cette connaissance fondamentale; c'est peu que nous la négligions ', pie nous évitions même de la recueillir , nous dérobant a nos propres regards, fuyant devant nous-mêmes, comme si nous redoutions notre* société, et que nous n'osions pas nous exposer à nos propres investigations; souvent nous allons jusqu'à user d'artifices pour nous surprendre, et pour paraître à nos propres yeux autres que nous ne sommes. Tantôt,» oe sera pour flatter ou excuser nos penchans ; tantôt , pour . complaire à notre amour-propre et à notre orgueil ; tantôt par lâcheté , tantôt pour tous ces motifs. ensemble. On veut se supposer fort, quand il s'agit de<satUJaire une ambition ou des désirs présomptueux; on n'avoue plus ses forces, quand il s'agit de remplir un devoir difficile. On s'exagère en soi-même les qualités qui. paraissent méritoires ; on atténue celles qui y offrant un secours naturel , diminueraient , au contraire, le mérite de nos efforts. Ne serait-ce point , F*? exemple , par cette dernière raison , que chacun s'accuse de manquer de mémoire, tandis que perwnnene s'accuse de manquer de jugement? L'égoïsme veut parer l'idole qu'il s'est donnée; la sensualité veut être en repos, et par conséquent , se justifier ; elle veut même se relever à ses propres yeux, se croire moins grossière qu'elle ne l'est , pour mieux jouir encore. Si l'on

tfll DU PEttFBCTIONNHMEJÏT *OsUL.

n'avoue guère sas torti m antres hommes, on pat à M kl avouer à soi*meme! notre propre censure est cette qui no» atteindrait de plus près et nous poursuivrait avec plus de constance. La vanité même et l'amotuvoropre ne peuvent consentir à se reconnaître dans les mouvemens .qu'ils inspirent: car, en se reconnaissant! ils se trouveraient humiliés , ils 6e contrediraient , puisqu'ils ne sont qu'une faiblesse du caractère : jj feut doue qu'ils se déguisent, pour réussir à conserver cette attitude distinguée à laquelle ils prétendent. Souvent , en cherchant a se montrer aux autres hommes sous l'aspect le plus favorable , pour obtenir leur approbation ou leur bienveillance , on se pénètre tellement de son rôle, qu'on fiait par le prendre au sérieux, par tomber «oi~meme dans la méprise qu'on vent causer aux autres: on ressemble à us acteur qui continuerait à jouer tout seul la comédie, pour son propre compte.

h» personnes exaltées, après avoir commencé à s'abuser de la meilleure foi du monde, finissent toujours par se tromper de propos délibéré. Toute exaltation , mobile de ta nature, a des intervalles de relâche; et, lorsque l'exagération vient a se calmer, on veut continuer cependant à soutenir le même personnage ; on ne veut pas convenir qu'on ne aoit plus le même ; on se compose une exaltation factice ; on écarte tout ce qui pourrait la troubler ; on redoute surtout les rayons de la lumière; ou se condamne à une aorte de charlatanisme , vjs-a-^is de eownême, et l'on devient sa propre dupe. Quelque chose de semblable peut aussi avoir lieu chez ceux qui relè-

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guent leur me#sl* dans les spéculations contemplatives ; il* seraient troublé» (ta* tau* extases par les souvenirs <te leur vie effective, si ceux-ci étaient trop peu en accord «voc Wurspubtiines théories; il fout donc trouver le iwyen d'interpréter lesmotifc, de manière à ee cm les action* n'offrent pin» une cpntradietiou aussi choquante ; il faut se persuader que les conceptions de l'esprit ont une racine réelle dans l'ame; il faut réconcilier entre eu* les deux personnages qui se donnaient un mutuel démenti; cette réconciliation aura lieu est démonstration» et eu parole*, et l'un de ces deux personnages trompera l'autre.

On a mille ruses pour réussir dans ces funestes combinaisons ; on prend vis-à-vis de soi-même toutes sortes de masques. On est singulièrement favorisé , dans ces artifices, par les nombreux obstacles qui rendaient déjà naturellement l'étude de soi-même si difficile. On exploite surtout avec une rare habileté une circonstance bien favorable à celui qui veut s'abuser , l'espèce d'analogie qui se trouve entre certaines bonnes qualités et les défauts qui leur correspondent : ceux-ci n'étant que l'excès de celles-là , et appartenant originairement au même principe générateur , on réussira Étalement à se faire illusion ' sur la limite qui les sépare.

Mais rien ne favorise davantage les illusions qui nous égarent dans l'étude de nous-mêmes , soit qu'elles restent sincères, soit qu'elles naissent de notre propre mauvaise foi , que le mélange et la confusion que nous laissons s'introduire dans les motifs de notre conduite. Les inten-

ions complexes se prêtent a toutes les interprétations} lies ont des applications préparées pour tous les systenés; elles ont un but qu'on peut s'avouer , à côté de eux qu'on yeut réellement atteindre: Le désordre des entimens et des idées jette dans notre intérieur une bscurité profonde; dans ces ténèbres, on* voit tout ce Von désire voir ; on se crée un roman sur soi-même, on manque de moyens pour le comparer à la réalité , et ar conséquent pour reconnaître que ce n'est en effet a'un pur roman. D'ailleurs, plus il est agréable, plus ♦n aime à y croire , et l'on finit toujours par croire ce {u'on désire.

Uy. III. SECT. I. CHIP. X. 30*

CVAtIXM X»

DE l'avAVTAGB QU'o* PEUT BETAS» Dft S*0 PtOFSW V49T«S*

Tout sert à~àotre perfectionnement, mène les fentes

qei semblent nous en éloigner, et, de tous les moyens

de perfectionnement, celui-ci pourrait devenir l'un des

plus utiles, puisque les occasions en sont aussi constantes

que générales. Leslioinnieslesplusdistinguésn'eehappent

point à certaines anomalies du caractère, a certaines

itéfalités dans les dispositions : ils y sont peut-être même

d'autant plus exposes qu'ils possèdent des qualités plus

éminentes. Quelquefois l'essor extraordinaire que prend

en eux l'une des facultés de l'esprit ou du cour, rompt

l'équilibre qui devait régner entre elles; quelquefois la

conscience qu'ils ont de leurs intentions, ou le sentiment

qu'ils ont de leurs forces , leur inspire une confiance trop

aveugle- quelquefois ils dépassentle but, ens'abandonnant

sans réserve et sans mesure à un mouvement honorable

dans son principe; quelquefois leur attention, absorbée

par les efforts qu'exigent les entreprises difficiles , néglige

deveillersurd'autres circonstances; quelquefois ihpensent

°*éme pouvoir s'accorder quelques négligences, comme

"oe sorte d'indemnité pour leurs sacrifices, et se croient

autorisés a être moins sévères envers eux-mêmes , en raison des mérites qu'ils ont acquis.

Chacun de nous éprouve plus ou moins ces vicissitudes, en souffre, en gémit Quelquefois c'est nous-mêmes qui changeons, sans que nous puissions nous rendre compte des causes de cette inconstance. IL est des instans où nous nous, portons au bien naturellement et sans effort; il en est où nous sommes entraînés à ce qui est mal, comme malgré nous-mêmes! De bonnes et saintes inspirations apparaissent, disparaissent, avec la rapidité de l'éclair; famé s'élève et retombe, s'éveille et s'assoupit ; elle s'enflamme aux premières clartés du bien; elle s'épuise par me contemplation prolongée. On dirait que nous sommes sujets à certaines maladies int érie ui e s pendant lesquelles nous avons peine à nous reconnaître mas-mêmes ; alors notre vue se trouble ♦ notre sensibilité parait éteinte. Pins noms avions goûté les choses élevées,, plus nous sommes décourages par ces df î fnUmm . Former des lûu i tî ons,

LIT. III. SECT. I. CHAP. X. Ml

influences contraires. Mal préparé» à recevoir oit à repousser ces influences diverses, nous sommes surpris et déconcertés par les changemens imprévus qui dopèrent autour de nous ; nous laissant aller sans résistance à tontes les impulsions qui nous sont données , nous Tarions avec les objets qui agissent sur nous ; croyant toujours être les mêmes, parce qu'en effet nous demeurons constans dans notre mollesse et notre négligence. Aussi trouve-t-on bien peu de caractères soutenus, et la chose la plus rare est detrouvexun homme par&itementconséquentàlui-même. Les hommes, jugés dans l'ensemble, ne sont ni aussi bons, ni aussi médians, qu'ils le paraissent. Mais on n'envisage guère les caractères que sous l'un ou l'autre de leurs aspects. On ne suppose pas qu'un même individu paisse être en contradiction avec lui-même. On conclut de ce qu'on remarque en lui, à ce qu'on n'a pas eu occasion d'observer. De là vient aussi qu'on porte sur le même homme tant de jugemens divers ou opposés. Chaque spectateur juge d'après le côté qui lui fait lace.

Or,rillusion qu'éprouve le spectateur, nous réprouvons nous-mêmes en voulant nous juger. En proie à des oscillations continuelles, nous ne savons pas. mesurer les différences qui marquent les degrés auxquels nous mon* tons et descendons tour-a-tour. Dans chaque phase , nous croyons presque occuper un poste fixe; nous perdons la mémoire du passé; nous croyons pouvoir compter sur avenir. De là les causes ordinaires de nos fautes; delà aussi l'utilité principale que nous pourrions tirer de l'expérience de nos fautes.

21» DU PERFECTI0NIÏBME5T MORAL.

Malheureusement , le sentiment de on fautes i krsqne nous conscntens a le» reconnaître, produit, le pte souvent, sur nous, un effet tout contraire à celui qu'on en défait attendre. On ne fait point le mal pour le mal; mais, quand on a fait le mal, on couvre d'un voile l'image du bien, pourn'en pas être importuné ; on se trouble; le désordre s'introduit dan» l'esprit et le coeur; si on a succombe' par faiblesse, on devient plus faible encore par rabattement; si on s'est laisse* emporter, on s'enivre, on perd le sentiment de la mesure. Si Fon ne veut pas se reconnaître coupable, on musse sa conscience; si on se reconnaît coupable, on s'accoutume à l'idée de ses torts, on consent à être coupable, en est en danger de se dégrader. Malheureux! arrèsez! un abîme est sous vos pas. Garder vous, garder vous, à tout prhi, de considérer un premier tort comme une sorte d'engagement ! gardezvou* de vivre en société avec l'image de votre faute, sass la désavouer! gardez-vous d'accepter les souillures du caractère, et la honte intérieure, la plu» ignominieose de toutes! La mute esc peu de chose encore^ tant c/ue le caractère n'est pas flétri. Fatale et cruelle sérerité do monde 1 B accable souvent sans miséricorde, d'un arrêt irrévocable, ceux qui ont failli; il prétend leur imprimer le sceau d'une réprobation sans terme. En leur ravissant l'espoir delà réhabilitation , il les condamne à persévérer; en les déshonorant a jamais, il les excite à se rendre à jamais méprisables; il semble leur dire : « Le vice est ta part et ton héritage. » Le monde qui prononce uue telle proscription , est-il bien ce même monde qui ren-

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