‹ Du perfectionnement moral, ou de l'éducation de soi-même (volume 3)Chapitre 26 sur 34 · DES AMIS ET DE8 EN REMIS · texte numérisé non relu

DES AMIS ET DE8 EN REMIS

Quel est celui, douce amitié, qui ne t'invoque, qui ne te bénisse , quand tu as accédé à ses vœux , qui ne mette tes bienfaits au-dessus de tous les trésors? Nous t'appelons dans nos joies, pour les rendre complètes, dans nos peines, pour les consoler ; nous nous réfugions sous ta protection , dans les dangers qui nous menacent, nous sollicitons ton approbation , pour être bien avec nous-mêmes. Mais où sont ceux qui comprennent toute la grandeur et toute la sainteté de ton ministère, qui recourent à toi comme à une institutrice pour leur propre éducation morale ? Satisfaits de te devoir une si grande part de notre bonheur, nous ne songeons guère à te demander des secours pour notre amélioration. Souvent nous nous autorisons de ton suffrage, pour nous croire dispensés de nouveaux efforts, ou nous nous endormons dans les délices de ton commerce ; quelquefois même, t'arracha nt des faveurs qui flattent notre amour-propre, un assentiment qui confirme nos prétentions, une indulgence même qui confirme nos faiblesses , ^associant à nos intérêts les plus avides , nous corrompons tes influcn-

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ces , nous te rendons complice de notre inaction on de nos torts. Dans la société de nos amis , nous sommes toujours disposés à nous croire meilleurs que nous ne sommes, erreur qui met obstacle à ce que nous devenions meilleurs en réalité.

Dans le plan général delà nature, toute association est un principe de fécondité. L'amitié, cette grande association morale , est destinée à faire germer la terni du sein de l'affection.

• Si nous voulons que l'amitié soit pour nous ce qu'elle doit être, une grande institutrice morale, allons chercher nos amis au-dessus de nous. N'est-ce pas là ce que font les ambitieux , dans la carrière de la fortune ou du pouvoir? En nous attachant à des êtres qui valent mieux que nous y nous pourrons être mis d'avance en garde contre les deux dangers qui viennent d'être signalés : les voyant marcher en avant, nous serons préservés de l'inaction ; nous comparant à eux , nous serons défendus delà présomption. Les âmes distinguées se sentent naturellement attirées vers le commerce des personnes dont elles sentent la supériorité; une sorte d'instinct leur révêle l'importante vérité qu'on essaie ici d'établir : elles aperçoivent dans l'image de cette supériorité ce qu'elles sont destinées à devenir aussi quelque jour. L'intimité avec ceux qui sont meilleurs que nous, réunit à l'instruction que donne l'exemple , a la confiance qui naît de la présence du secours, ce genre puissant et nouveau d'émulation, qui naît du désir de s'unir à celui qu'on chérit : elle porte la noblesse dans les sentimens , l'ardeuv dans la

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volonté! la confiance dans l'action. Heureux, raille fois heureux, celui qui , dans un ami, a pu trouver un modèle (i), qui peut confondre l'affection avec ce haut degré d'estime qui touche à l'admiration et au respect! L'admiration se convertit en joie; le respect devient tendre. La vertu semble s'être personnifiée; elle est descendue jusqu'à nous; on la voit, on la sent, on la possède , on l'embrasse 1 Le voeu de Platon n'est-ii pas accompli (2) ? A mesure que la vertu se fait ainsi mieux connaître, elle en devient plus belle j à mesure qu'elle nous admet à sa familiarité, elle nous engage mieux à son culte. L'amitié aussi en devient plus étroite et plus vive; car on aime d'autant mieux ceux qu'on peut honorer.

Nous cherchons ordinairement des amis qui nous res» semblent, toujours par la même cause qui nous lait désirer , dans l'amitié, un moyen de repos et une sanction à nos habitudes. Si nous voulons trouver dans l'amitié un moyen d'éducation, il nous faut au contraire découvrir des amis chez lesquels abonde ce qui nous manque, et qui aient les qualités de nos défauts. C'est alors que nous pourrons faire des comparaisons propres à nous ins- , truire, des échanges propres à nous enrichir. La con-

(1) On dira peut-être : « Mais ai tous faisaient ainsi , il n'y aurait , par le fait , point d'amitiés * car chacun chercherait un ami; personne n'en trouverait. » Qu'on se rassure , l'homme vertueux s'estime toujours moins qu'il ne vaut , et cela suffirait pour rwondre la difficulté.

(a) « Si la vertu était visible , etc. »

tradiction habituelle sera utile , quoiqu'ïncommode peutêtre : elle nous tiendra en éveil ; elle nous arrachera à la servitude de la routine ; elle nous apportera un salutaire contrôle. C'est ce que nous a indiqué la nature, quand elle a fondé sur le contraste le plus absolu cette amitié qu'elle a instituée elle-même, qui est aussi la plus parfaite de toutes, comme elle est la plus durable, la plus féconde , celle de l'hymen. Il en est donc des conditions relatiVes aux qualités morales , à peu près l'in- Terse de celles que l'amitié demande dans les situations extérieures ou elle veut et la plus grande égalité et la similitude la plus prochaine.

H y a dans l'amitié un certain degré d'intimité qui semble ne pouvoir s'établir qu'entre deux personnes seulement; c'est une sorte d'hyménée des âmes, qui n'admet pas la polygamie. Le cœur a des secrets qui ne peuvent guère se confier qu'à un ami unique ; le dévouement, des tributs qui ne peuvent se partager : ou ne se donne pleinement qu'à une seule personne ; la communauté ne peut plus être réciproquement absolue, dès qu'un tiers y est reçu. L'amitié est une préférence et un choix ; elle procède ainsi par réduction. La morale religieuse n'a Êtit que confirmer le vœu du sentiment, lorsque dans l'amitié la plus parfaite, dans l'union conjugale, elle a repoussé toute pluralité. Toutefois , il n'est pas sans inconvénient de se renfermer d'une manière exclusive et continue dans le commerce d'un seul et unique ami. L'amitié manquerait ainsi à Tune de ses missions, qui consiste à ouvrir le cœur aux affections sociales , et à préparer

graduellement le règne de la bienveillance. De plus, dans ce tète à tête prolonge, on finirait par se copier l'un l'autre de manière à n'avoir plus d'échange à Étire; on s'aveuglerait facilement l'un sur l'autre : on ne pourrait échapper au danger d'une adulation mutuelle; car elle aurait lieu de très-bonne foi. Il importe de varier les comparaisons et les exemples. En multipliant ses relations, on se montre soi-même sous des faces diverses, on recueille des influences plus complètes , on se défend mieux de laisser introduire la personnalité dans ses affections, on est moins, exposé à la partialité des jugcmens, on se préserve plus facilement des exagérations, on est moins entraîné a adopter les défauts de ses amis, en même temps que leurs qualités. Oh! la belle et glorieuse société, que cette réunion d'âmes généreuses qui» rassemblées sous la bannière du bien , marchant ainsi toutes ensemble a la conquête du perfectionnement, s'exhortant et s'éclairant les unes \es autres , mettent en commun leurs belles actions! Semblable aux bataillons sacrés des anciens Lacédémoniens, ne sera -t -elle pas assurée du triomphe dans les nobles combats de la vertu ?

Le pacte de cette amitié sainte dont le perfectionnement réciproque est le terme, doit reposer sur deux conditions principales qui se correspondent entre elles: d'une part, la sincérité la plus entière , en se donnant à connaître; de l'autre, la sévérité de la surveillance.

On s'arrange toujours, même involontairement, pour se produire, dans le commerce, de l'amitié , sous l'aspect le plus favorable; et comment ne pas craindre de.com-

promettre ces liens auxquels on met tant de prix, en découvrant ce qu'on craint de s'avouer à soi-même*? Comment ne pas se faire illusion , dans les momens où l'on goûte un sentiment si délicat et si pur, et ne pas oublier facilement alors les faiblesses auxquelles on succombe dans les heures de la vie solitaire ? Cependant, il en est de la présence d'un ami , comme de celle du médecin; les secours dépendent des aveux. Les aveux ont un pouvoir magique pour préparer la guérison des maladies de l'âme ; ils nous aident à être sincères envers nous-mêmes; ils ont un commencement de générosité qui purifie la volonté, et donne l'essor au courage. Tout aveu contient déjà une promesse implicite de tenter la réforme. est certains défauts qui sont presque à moitié corrigés, quand on a pu les confesser ainsi sans déguisement; et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces défauts sont précisément ceux qui étaient les plus difficiles à atteindre , parce qu'ils se cachaient au plus profond de nous-mêmes : tel est, par exemple, cet amour* propre subtil et recherché qui met toute son habileté à se dérober aux regards pour se satisfaire plus sûrement En s'imposant la lot de cette parfaite candeur dans un commerce habituel, on se préserve de certaines souillures qu'on n'oserait jamais montrer aux regards. Heureuse habitude qui garantit ainsi la pureté du cœur, qui lui conserve les dons de la simplicité, qui la soulage, la met à l'aise ! Mais comment s'y soumettre sans réserve, se résigner aux sacrifices qu'elle exige , si l'indulgence de l'amitié ne venait nous rassurer sans cesse , si quelquefois

même die n'allait jusqu'à tempérer les reproches que nous nous faisons à nous-mêmes?

La surveillance demandée à l'amitié n'est pas seulement une surveillance de critique, elle est aussi une surveillance d'encouragement Le véritable ami est un censeur bienveillant; il nous soutient en nous réprimant; il nous console en nous corrigeant; sa sévérité est pleine de tendresse.

Cependant, cette seconde clause du traité est peut-être la plus difficile à bien remplir. D'une part , on consent plutôt à confesser ses torts , qu'à se laisser prévenir par l'avertissement d'autrui ; d'un autre côté , il est plus agréable de remarquer les mentes de ses amis que leurs torts, et de les louer que de les reprendre. Aussi , avec quelle mollesse remplissons-nous ce devoir ! et combien est faible notre reconnaissance pour ceux qui le remplissent !

Le commerce d'une amitié vertueuse est donc une véritable école pour l'étude de soi-même. Les épanchemens de l'intimité nous aident d'ailleurs à nous connaître: le langage est un miroir qui nous réfléchit notre pensée; le sentiment, en se communiquant , se développe , se définit, et nous n'apprenons bien toute l'étendue de nos secrets intérieurs , qu'en les confiant aux autres,

Le regard d'un ami vertueux suffit pour nous préserver d'un faiblesse , et pour nous inspirer une résolution courageuse , si nous le rencontrons au moment critique. C'est un éclair qui semble partir du ciel , et descendreau fond de notre ame. Marchons constamment en présence de nos amis; leur estime sera pour nous une force , le besoin

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