‹ Du perfectionnement moral, ou de l'éducation de soi-même (volume 3)Chapitre 28 sur 34 · LIT. TH. SECT. IL CHIP. T · texte numérisé non relu

LIT. TH. SECT. IL CHIP. T

cun salaire n'eut pu acheter , ni acquitter; il reçoit aussi l'instruction la plus nécessaire à tous lesbommes , et celle que lui refusait cependant son expérience propre et ordinaire : il reçoit les leçons de la patience, du courage, .qui lui sont données du moins par l'exemple d'autrut ; il recueille les lumières sublimes qui jaillissent du sein de l'adversité : il ignorait la vie; c'est auprès du malheur qu'enfin il viendra l'apprendre : peut-être, il ignorait son propre cœur; la vue de l'infortune le lui révélera, si toutefois il est digne de cette découverte.

C'est ainsi que les conditions sociales, dans leur inégalité, composent une échelle que la bienveillance est appelée à descendre et à gravir sans cesse, chargée ou de présens ou de tributs, échelle dont les deux termes extrêmes sont précisément ceux qui ont réciproquement le plus besoin l'un de l'autre , ceux qu'en effet la vertu vient rapprocher entre eux.

En considérant ainsi les diverses conditions de la vie sons le rapport des services qu'elles fournissent l'occasion de rendre ou de recevoir, on y trouve l'une des principales mesures qui servent à apprécier l'influence qu'elles peuvent exercer sur notre perfectionnement moral. L'utilité de cette influence dépendra éminemment et de la nature et de l'étendue de ces services ; elle sera différente pour celui qui les rend et pour celui qui les reçoit.

Les services obligés , par exemple , peuvent corrompre cehirqui les reçoit, par la séduction de l'orgueil, avilir celui qui les rend, par la dépendance où ils le placent. Ce danger s'accroît pour les premiers, lorsque ces scr-

vices ont pins d'importance , pour les seconds au contraire , selon qu'ils ont on objet pins mesquin. Les sema volontaires élèvent ceux de qui ils viennent , connue il* touchent ceux auxquels ils s'étendent; ils exercent k premiers au désintéressement , les autres à la gratitude Les services qui sont rendus dans l'ordre des chose intellectuelles et morales, en même temps qu'ils unisstf plus étroitement les hommes, développent une acmik favorable au perfectionnement . chez ceux qui ont k bonheur de pouvoir en être les auteurs : de même qa^i apprend de nouveau et qu'on apprend mieux ce qa « enseigne aux autres , on se pénètre mieux aussi des s» timens du bien , en cherchant à les inspirer. Mais aoss quels pièges ne tend pas l'orgueil à ceux qui ont le b» heur de pouvoir servir leurs semblables dans une sphèn si élevée? Combien ils ont besoin de se tenir en gank contre l'esprit de domination , contre le défaut d'indaigence! Combien ils doivent éviter de se croire meilleur que les autres ! Les services rendus dans un ordre pore ment matériel rabaissent la condition de ceux qui lf fournissent, lorsqu'ils ne font qu'alimenter parla sensualité l'égoïsme de ceux qui les reçoivent Les service rendus à un seul individu comportent une plus vm affection , mais peuvent supposer une dépendance qui menace la dignité du caractère. Les services rendus à nw communauté ont toujours quelque chose de plus noble: mais il est plus rare qu'on en conçoive bien le mérite Des autres points de vue se présentent à côté du précèdent et concourent avec lui à déterminer l'influer

les conditions sociales sur notre amélioration: c'est celui les besoins qu'elles excitent en nous, et c'est celui des obstacles qu'elles nous opposent. Chacun de ces besoins peut être un principe d'activité, et peut être aussi une cause de dépendance ; il peut être plus ou moins hostile ou généreux , plus ou moins pur ou grossier. Si ces obstacles s'opposent au développement de nos facultés morales , l'influence en sera funeste sans doute ; s'ils ne s'opposent qu'aux prétentions de la personnalité, ils pourront irriter les passions, mais ils favoriseront a vertu; s'ils sont de nature à devoir être, à pouvoir êuv surmontés , ils exerceront notre courage , et fortifieront l'empire de nous-mêmes.

Mais, et c'est ici ce dont il importe surtout de se bien pénétrer, quel que soit ou le danger ou l'avantage d'une situation dans la société , il n'en est point de si fâcheuse dont on ne puisse tirer parti pour devenir meilleur , point de si favorable dans laquelle on ne puisse se perdre. Notre destinée est réellement dans nos mains. Lorsqu'il est en notre pouvoir de choisir entre ces conditions diverses, l'étude de leurs inconvéniens ou de leurs avantages servira à guider dans le choix ; lorsque nous n'aurons pas ce pouvoir , elle servira à nous donner les moyens d'en bien user, et, comme c'est ici l'hypothèse la plus générale, c'est dans cet esprit que nous devons nous y livrer. En général , c'est là où se trouvent les plus grands secours, que se trouvent aussi les plus grands périls; là , aussi , où sont les plus grands secours, sont ordinairement les plus grands devoirs.

Que sont, en réalité , les conditions supérieures de la société, si oe n'est une véritable mission conférée à ceux qui s'y trouvent placés , pour le bien de la société ellemême ? Gela est évident sans doute pour ceux que la société a élevés au rang ou au pouvoir; mais cela n'est pas moins vrai pour ceux qui ont été comblés des dons de la fortune. Les uns et les autres sont appelés à exercer un patronage , à remplir une sorte de tutelle. Ce n'est pas assez, pour les premiers, de faire servir an plus grand avantage de tous , l'autorité qui peut leur avoir été con6ée; par cela seul qu'ils sont les plus farts, ils doivent appui et protection aux faibles ; par cela seul qu'ils sont placés plus haut, ils doivent à tous l'instruction des bons exemples. Ce n'est point assez , pour les seconds, de remplir l'auguste mission de la bienfaisance j ils sont appelés à servir, en plusieurs manières, d'instnmiens pour favoriser le développement et la propagation des choses utiles. Les classes supérieures ne s'élèvent au-dessus de la terre , que comme des nuées fécondes destinées à lui rendre une abondante rosée. Voila pour eUesde beaux et nobles devoirs, la magnifique prérogative qui leur fut départie par la Providence suprême! Les prestiges de lavanité , l'égoïsme de la domination , l'égoïsme de la sensualité, l'erreur funeste qui leur ferait absorber, comme des faveurs du sort, ce qu'elles ne reçurent qu'en dépôr r voilà le péril ! L'absence des obstacles , la facilité à tout obtenir , voila ce qui peut accroître encore le péril ! Elles sont d'autant plus faibles que rien ne leur résiste : il leur faut donc plus de vertu sous tous ksrapports. Voici main-

*r*v*mmm^9mi*—~i^^***^^^*r^

tenant les secours: le premier de tous 'est dans le bien même qu'elles peuvent foire ; car rien ne restaure autant que l'exercice delà générosité; en donnant , on apprend à aimer ; on se fortifie en venant à l'aide crautrui : de plus , les lumières affluent de toutes parts autour de celui qui est pkcé dans une situation élevée; il a des loisirs qui lui permettent une culture plus assidue dé ses facultés; il embrasse un horizon plus étendu : l'élégance des mœurs , l'habitude des choses distinguées, tendent à nourrir en lui la noblesse des sentimens: les égards dont il est l'objet l'invitent à mériter, par des titres réels , la considération et l'estime : il n'est pas jusqu'au luxe des arts qui , l'environnant habituellement des images du beau , ne favorise eu lui le principe des émotions généreuses , s'il sait laisser pénétrer jusqu'à son ame les impressions qui en émanent La médiocrité de rang et de fortune, qui est , pour les hommes , la condition la plus générale , est aussi celle qui offre le plus de sécurité : elle entretient , conseille , impose au besoin cette modération qui est sans doute la disposition la plus nécessaire à la généralité des hommes. Sous ce double rapport , elle est favorable au calme , et , par le calme , à la liberté intérieure. À. la faveur de l'obscurité , elle se soustrait plus aisément au joug de l'opinion. Garantie d'un grand nombre de prétentions, la simplicité est son partage naturel. Pratiquant des vertus sans faste, elle est moins exposée à en voir corrompre les motifs, par l'ambition des suffrages ou par les louanges des spectateurs. Par cela même qu'elle constitue la condition générale de la société , elle sent mieux les bienfaits t a5...

de la morale , des lois , de l'autorité légitime , dont ïïntérèt général est constamment l'objet Elle se fortifie eu s'appuyant sur les bornes qui la circonscrivent Son activité est incessamment excitée par la vue de ce qu'elle peut acquérir, sa persévérance s'entretient par la lenteur des progrès qui lui sont permis. Siégeant au banquet de l'égalité, elle comprend mieux la justice; par la même raison , elle goûte mieux aussi la sympathie ; les relations sociales comportent pour elle plus de franchise , de confiance, d'abandon*: en s'élevant on se sépare, en se confondant on est plus près de s'unir : les affections individuelles ont plus d'intimité : plus les situations sont semblables , et plus il y a t mettre en commun. Enfin, la médiocrité a aussi cet avantage , qu'elle profite de l'expérience universelle , et n'a point à tenter les voies d'exception: si elle n'a pas les honneurs du privilège , elle échappe à ses dangers. Mais si l'éducation que nous recevons de la médiocrité a précisément les avantages qui étaient désirables pour la foule , elle peut avoir aussi des inconvéniens dont il est nécessaire de se préserver' elle nous renferme dans un cercle dont l'uniformité et la monotonie favorisent les habitudes aveugles de la routine et l'engourdissement des facultés actives; elle nous place sur une scène où la similitude des situations , la conformité des mouvemens , disposent à une imitation servile ; nous ramenant ordinairement aux détails /elle nous expose à leur accorder trop d'importance; elle peut» en rétrécissant les vues de l'esprit , nuire indirectement à l'élévation des sentimens. Si donc les conseils de la

sagesse nous enseignent, avant tout, à accepter avec satisfaction les limites que la médiocrité nous impose, ils nous- recommandent aussi de rendre à notre ame, par les exercices intérieurs de la vertu , cette indépendance , cette noblesse auxquelles les circonstances extérieures semblent alors moins favorables.

A mesure qu'on descend aux conditions inférieures, on voit, pour chaque individu, le cercle de l'existence se rétrécir, les privations, les gênes s'accroître, les secours extérieurs devenir moins abondans. Parmi les secours , l'un des plus précieux, celui des lumières, diminue surtout d'une manière extraordinaire; mais si , dans de telles conditions, les devoirs deviennent de plus en plus austères, ils deviennent aussi plus simples : ce qui est exigé de nous est plus difficile , mais la loi du perfectionnement relatif exige moins de choses. L'éducation essentiellement nécessaire à une telle situation sociale, est celle d'une patience courageuse : or, telle est précisément celle que les circonstances tendent à procurer à celui qui y est placé. Dans le nombre des lumières qui lui manquent, il en est une partie qui viendrait peut-être augmenter l'amertume de sa destinée ; il en est une autre a laquelle suppléera pour lui l'expérience de l'adversité , de toutes les instructions , celle qui est , pour l'art du perfectionnement, la plus abondante et la plus sure. Il y acquiert le privilège d'une science qu'on n'obtiendrait d'aucun maître , qu'on ne trouverait dans aucun livre. Si plusieurs avantages lui sont refusés, il en est dont il est plus particulièrement appelé à recueillir les fruits, mais qui exigent

des soinsattentifs pour les faire valoir , ceux qui sont attachés aux salutaires habitudes du travail.

Heureux celui qui dès ses jeunes ans a connu les rigueurs de la fortune 1 H s'est préparé à la carrière difficile et rude de la vie, par les exercices d'une sorte de gymnastique morale ; il s'est familiarisé de bonne heure avec les idées sérieuses : il a entrevu les secrets de la destinée humaine , ses vertus auront pris des racines profondes; il a reçu une éducation virile. Graduellement admis à une situation plus heureuse , il sera moins exposé à s'en laisser corrompre , il sera mieux disposé à la faire fructifier pour les autres comme pour lui-même; il a contracté avec le malheur des liens de confraternité qui ne doivent pas se rompre. Or, telle est, dans une société bien organisée , la marche naturelle des choses, que l'homme laborieux et économe doit en effet s'avancer par une gradation insensible et régulière a une plus grande aisance, s'd n'est pas traversé par des accidens imprévus.

L'alternative des succès et des revers a aussi son utilité. Nous nous plaignons dé l'inconstance de la fortune ! C'est de sa constance que nous devrions nous plaindre ; alors, en effet, elle a plus de moyens de nous corrompre, et ses faveurs même sont moins senties. Les succès et les revers, en se succédant tour- à- tour , nous tiennent en haleine , nous éclairent par leurs contrastes ; jugeant mieux les événemens ,uous apprenons mieux a leur résister et à nous en servir.

Ces diverses considérations pourraient être appliquées également aux diverses professions cfe la vie ; elles for-

menaient, par leur développement , une nouvelle brandie des sciences économiques. On verrait, d'une part, quels sont les secours que chaque profession apporte , ou les obstacles qu'elle oppose au perfectionnement moral de l'homme , les moyens de rendre ces secours plus efficaces , et d'affaiblir ces obstacles ; on verrait , d'une autre part , comment le perfectionnement moral des individus peut donner aussi à chaque profession un plus haut degré de bien-être et d'utilité, et contribuer ainsi puissamment à la prospérité générale : on arriverait certainement à ce résultat > que de bons livres , de bons exemples , qui développent dans le sein de la société la patience, la persévérance , la probité, l'esprit d'ordre, et les autres ver* tus, comptent au nombre des moyens qui accroissent les richesses communes , tout aussi bien et mieux encore que certains instrumens et certains procédés des arts , quoique ordinairement les écrivains qui traitent de l'économie politique ne daignent guère accorder une place dans leurs calculs à ces principes moraux de la production et de la conservation des richesses. On reconnaîtrait que l'homme étant le principal instrument de toute production , que l'homme obéissant à son tour, en tant qu'il est agent, aux mobiles de sa volonté et aux lumières de sa raison , il faut remonter plus haut que la simple fonction d'un moteur matériel , et arriver , de levier en levier , jusqu'aux fonctions de l'agent moral. Il est vrai que ces vues , convenablement traitées , pourraient changer beaucoup aux bases des théories qu'on est convenu d'adopter , et contrarier plus d'un système.

2*4 DU PERFECTIONNEMENT BIQJLâL.

La distinction généralement admise , entre les profanons libérales et mécaniques , n'est pas aussi tranchée dans la réalité , qu'elle le paraît au premier abord : car, dans celles qui exigent essentiellement les travaux de ' l'esprit , il y a presque toujours un concours d'opérations mécaniques; dans celles qui se composent essentiellement de travaux manuels , il y a presque toujours une participation quelconque de l'intelligence ; entre ces deux extrêmes , les deux élémens se combinent dans des proportions diverses : chaque jour , et l'ami de l'humanité en éprouve une joie profonde , chaque jour , les professions mécaniques- se rapprochent des professions libérales , par l'effet de la multiplication et du perfectionnement des moteurs matériels \ l'homme reprend ainsi le rôle qui lui appartient dans les opérations de l'industrie, celui qui consiste à diriger les forces ; recouvrant sa dignité, rentrant dans l'exercice de ses facultés , il devient eu même temps un agent bien plus utile. Mais en Rattachant à examiner la part d'influence qui appartient à chacun des deux élémens qui viennent d'être distingués, on peut caractériser le régime moral qui résulte de l'exercice d'une profession , suivant que l'un des deux y prédomine davantage.

Plus est grande la part que les opérations de l'esprit prennent à la profession exercée, et plus sont abondans sans doute les secours qu'elle peut offrir à notre perfectionnement; la dignité individuelle y est mieux conservée; on goûte mieux le sentiment de son indépendance ; les facultés actives prennent un essor plus étendu y

LIT. IIÎ. 9ECT. II CHAP. Y. Mo

étant appelé à être plus éclairé, on est appelé par là même à devenir meilleur ; si on devient meilleur en efiet , on se trouve réciproquement plus habile ; toutes les faveurs semblent réservées à ces belles applications de l'activité humaine. Mais toujours le danger de l'abus est à côté des avantages. C'est ici le théâtre ou se déploient les séductions de la vanité, ou la passion du succès cherche et saisit ses victimes. Ici, l'équilibre que doivent conserver entre elles les facultés de l'intelligence et celles du cœur , serait bellement détruit, si les directions de la sagesse ne venaient constamment le rétablir. Les affections gêné* reuses devront donc s'entretenir au même degré que l'activité intellectuelle : rien n'est plus funeste que le talent ravalé au service de l'égoïsme.

Mais les professions libérales doivent être distinguées à leur tour , selon le genre des directions qu'elles tendent à donner aux facultés intellectuelles. Elles peuvent, en effet, favoriser plus spécialement ou la vivacité de l'ima* gination, ou l'habitude des considérations spéculatives, ou l'esprit d'observation, et par là reagir sur la culture de la sensibilité et sur le développement des dispositions morales. Si l'on composait, par exemple, un manuel à l'usage des artistes, dans l'esprit que nous venons d'indiquer , combien de recommandations utiles ne pourrait-il pas renfermer sur les dangers de l'exaltation, sur la mobilité du caractère, sur l'ambition des louanges! Si l'on en composait un à l'usage des hommes qui exercent l'art de guérir, combien de recommandations utiles sur l'art de consoler , d'encourager ceux qui souffrent , sur la dis-

m DU PERFECTIONNEMENT MORAL.

crétkm qui est due en retour de la confiance , sur les précautions à prendre pour que le spectacle habituel de la douleur n'étouffe pas la sensibilité! si l'on en composait un pour la profession du barreau, et celles qui s'y rattachent, combien d'indications sur la manière d'ennoblir et-d'étendre, par l'utilité des conseils , par le zèle et le désintéressement, l'assistance prêtée aux cliens, sur la scrupuleuse observance des règles de l'équité , sur le soin que l'on doit mettre à ne jamais prêter des armes aux passions! N'y aurait-il pas aussi des manuels à l'usage des sa vans, à l'usage des gens de lettres, si du moins ceux-ci daignaient les accepter, ne fût-ce que pour les préserver de la tyrannie de l'amour-propre, de la sécheresse du coeur, des susceptibilités, des animosités que trop souvent enfantent les prétentions rivales? Enfin, les philosophes, en donnant ces manuels inoraux aux diverses classes de la société , ne devraient-ils pas, avant tout, en composer un pour leur propre usage, dans lequel ils renfermeraient des antidotes contre l'orgueil , dans lequel ils se prescriraient la bonne foi , la simplicité, la sévérité et la défiance envers eux-mêmes , l'indulgence envers les autres, dans lequel ils se rappelleraient sans cesse que, dans la science de la sagesse, la pratique du bien est la première source des lumières ?

Classer les professions, comme on veut quelquefois le faire , d'après les fausses idées répandues dans le monde, en distinguant celles qui sont salariées de celles qui ne le sont pas , c'est chercher une base qui n'a point de réalité. Quiconque verse le finit de son industrie dans les

LIV; III. SBCT. II. CHÀP. Y. ^ 2*7

échanges dont se compose le commerce gênerai reçoit un salaire, c'est-à-dire le juste retour de ce qu'il a liyré, quel que soit le nom qu'il lui donne. Il n'y a que deux exceptions à cette condition universelle : l'une concerne ceux qui ont le bonheur de pouvoir donner gratuitement, sans accepter aucun retour , tout ce qu'ils mettent en circulation, et cette première exception est assez rare; l'autre concerne ceux qui ne versent rien dans le commerce social , qui ne coopèrent en rien , par leur propre industrie, au bien-être commun, et ceux-ci, quelle que soit la fiiusse distinction qu'ils obtiennent dans les préjugés du monde, ne font que consommer sans produire. Depuis l'administrateur placé dans le rang le plus élevé , jusqu'au plus humble journalier, tons également recueillent une rétribution méritée par un travail utile , c'est-àdire reçoivent un vrai salaire , en retour de leurs services. Ce n'est donc point le salaire par lui-mênurqui peut humilier, et, en humiliant, avilir; c'est l'esprit dans lequel il serait cherché et reçu: ce sont les intentions vénales; c'est la cupidité; c'est la servilité du caractère. Dans cette nécessité qui nous est imposée par la constitution de la société et par la nature des choses, d'acheter le salaire par le travail, nous trouvons une instruction continuelle qui nous avertit que nous sommes destinés en effet à servir la grande communauté humaine , ou dans son ensemble, ou dans ses membres.

Toutefois l'image de la rétribution attachée à l'industrie se présente, dans certaines professions, d'une manière plus immédiate, plus sensible, plus fréquente : il i ?6.

DU PERFECTIONNEMENT MOHAL.

est donc nécessaire, dans ces professions, de s*armer avec plus de soin contre les délétères influences des vues sordides. Parmi les mobiles intéressés, il en est peu qui rétrécissent davantage les idées, qui glacent davantage le cœur. En vain ce honteux mobile cherche-t-il à se relever , à ses propres yeux , par l'étendue qu'il donne à ses calculs; la passion de l'argent, portée sur un plus vaste théâtre, ne produit que de plus grands ravages. Un manuel moral, destiné aux professions dans lesquelles les intérêts pécuniaires sont habituellement mis en jeu, enseignerait des exercices, capables d'opposer la générosité des sentimens a la contagion de la cupidité; il indiquerait comment l'équité dans les transactions doit être conservée par la bonne foi ; comment elle peut s'ennoblir encore par la délicatesse; il indiquerait, dans l'emploi de la fortune, un contrepoids aux influences qui peuvent naître des moyens de l'acquérir.

Il est des professions calmes , sédentaires ,. dont les opérations ont un caractère constant d'uniformité; on y sera mieux à Fabri des orages des passions: on y trouvera plus de facilites pour la régularité d'un plan de vie; mais on devra s'y tenir sans cesse en garde contre l'assoupissement moral et contre les habitudes qui réduiraient l'existence k une sorte de végétation. D est des professions tumultueuses, agitées, qui nous transportent à chaque instant sur une scène nouvelle; elles sont plus fécondes en jouissances* elles mettent en jeu les facultés actives; elles peuvent offrir l'occasion d'exercer des vertus plus variées ; elles protègent mieux contre la routine :

mais on devra s'y défendre de la distraction qui dissipe a la ibis et la pensée et le sentiment, de la mobilité et de l'inconstance auxquelles elles exposent le caractère ; on doit y être armé d'une vigilance bien plus sévère sur soi-même.

11 est des profession» dont les perspectives sont bornées dans une sphère très-restreinte, qui sont sujettes à peu de chances, qui ne promettent guère d'avancement progressif; elles protègent la modération ; elles exercent à la persévérance, à la patience, quelquefois à la résignation. Il en est qui se placent entre les dangers et les espérances; elles sont fécondes en émotions; elles excitent puissamment l'ardeur de la volonté, et l'énergie du caractère. Dans les premières, on doit se préserver de l'abattement, du découragement , de l'apathie qui pourrait gagner jusqu'aux facultés du cœur; on doit se créer un avenir par ses affections. Dans les secondes , on doit se préserver des rivalités, jalouses, et diriger tous ses soins à conserver l'égalité de l'ame. Dans les premières, c'est surtout l'amour du bien qui demande à être entretenu contre des influences léthargiques; dans les secondes, c'est l'empire de soi qni a besoin d'être fortifié, pour opposer la modération des désirs aux séductions de la fortune.

Il est des professions qui nous mettent plus particulièrement en contact avec les choses; il en est d'autres qui nous mettent plus spécialement en rapport avec les hommes.

Dans la première espèce de professions, il n'est point

inutile de considérer quel est le genre d'objets avec lequel elles nous mettent en contact; car elles peuvent contribuer à nous entourer d'images plus ou moins tristes ou sereines , harmonieuses ou désordonnées , nobles ou ignobles, élégantes ou grossières, austères ou voluptueuses : de là, autant d'influences diverses, quoique peut-être lentes et insensibles , sur les habitudes morales; de là , aussi, autant de soins divers à prendre pour repousser ce qui , dans ces influences , pourrait nous énerver , nous avilir , nous corrompre , et pour recueillir, au contraire, ce qu'elles pourraient avoir de propice pour entretenir ou l'élévation, ou la pureté du caractère. Dans les rapports que nous entretenons avec les choses, il convient de considérer aussi le degré d'action, retendue de pouvoir que nous conservons sur elles; car l'esprit d'ordre, l'habitude de l'application s'entretiennent par la pratique des procédés qui ont uu caractère de régularité ,- qui sont soumis aux règles de l'art et du génie des combinaisons. Le sentiment de notre dignité, s'entretient aussi par la puissance que nous exerçons sur la matière, et pair la hardiesse des transformations que nous la contraignons de subir. Les vues d'utilité générale se présentent plus habituellement dans les professions dont les opérations se lient par des rapports plus variés et plus étendus à la prospérité commune : on peut donc y trouver plus d'occasions pour cultiver l'élévation des sentimens. On a souvent remarqué qu'un commerce habituel avec les animaux pouvait faire contracter aux mœurs quelque grossièreté ; que les professions qui

W^**"W«W I I '^^"^l»^^V»™P^"«MM"»<"^«'"^<»^' ■•» »■

accoutument à la vue et à l'effusion du sang disposent & la dureté ; et la première de ces observations peut expliquer pourquoi les bergers de nos campagnes ressemblent si peu à ceux des idylles. Il n'est pas jusqu'aux lieux dans lesquels est fixée notre résidence habituelle, aux objets dont le spectacle nous est constamment offert, qui ne puissent influer secrètement sur les dispositions de l'esprit et du cœur. Les mœurs graves, simples , sérieuses des marins naissent sans doute , en partie , de la familiarité qu'ils contractent avec le danger; mais elles naissent aussi du genre d'impressions que produit un spectacle imposant et vaste dans son uniformité. L'élégance artificielle que le luxe déploie dans nos demeures n'entretient point en nous les mêmes dispositions, que la grâce et la majesté avec lesquelles la nature a décoré la grande habitation préparée pour nous loin des villes. L'asile obscur et sombre où la misère est ensevelie, redouble pour elle la tristesse et le découragement, par les images dont il fatigue ses regards. Ceux qui ont écrit sur l'hygiène ont remarqué l'influence qu'exerce sur la santé l'habitude de prolonger le sommeil pendant le jour, et la veille pendant la nuit : cette habitude n'influe pas moins sur les dispositions de l'esprit et du cœur; elle doit laisser moins de fraîcheur, de simplicité , de naturel et de calme , aux facultés de l'ame. Les moralistes recommandent avec raison les soins que réclame, sous le rapport de la propreté et de la décence, te corps qui sert d'habitation passagère à l'ame immor elfe : ces soins qui peuvent être observés dans la pau~ 2 16...

Soi DU PERFECTIONNEMENT MORAL.

vreté même , sont une habitude d'ordre , et rappellent le sentiment de l'ordre; ils entretiennent, à quelques égards, le respect qu'on se doit à soi-même.

Les rapports dans lesquels une profession place celui qui l'exerce, avec les autres hommes, peuvent être des rapports d'égalité, de supériorité ou de dépendance. Les rapports d'égalité seront plus favorables aux affections , à la confiance, nourriront mieux les sentkncns de la justice; ils continueront, pendant le cours de la vie entière , les nombreux avantages que l'enfance recueille de l'éducation commune : mais cette situation demande aussi quelque vigilance , pour ne point laisser jaillir les passions hostiles, du choc inévitable dos rivalités. Dans une situation qui nous donne des supérieurs, nous devons nous mettre en garde , tout ensemble , et contre la servilité et contre l'irritation. Dans celle qui nous donne des inférieurs, nous devons faire provision d'équité, de douceur, d'indulgence. Plus la dépendance est indéterminée, et laisse lieu à l'arbitraire, plus elle peut enorgueillir celui au profit duquel elle est établie, avibr celui qui s'y trouve soumis. Mais , lorsque cette dépendance est fondée sur la nature d'une opération qui exige un concours d'efforts, par conséquent une distribution , une organisation , lorsque celui qui préside est un chef pi 115 encore qu'un maître , et qu'ainsi ses fonctions sont déterminées par l'intérêt d'un service fait en commun , l'obéissance et le commandement s'expliqua nt mieux, étant mieux limités , blessent ou découragent moins les inférieurs, flattent moins les passions de ceux qui ordonnent

Page 1