LIV. III. SECT. II. CHAP. T. SOS
Il est a considérer encore , si le genre de commerce qu'une profession établit entre celui qui l'exerce et les autres nommes , met plus spécialement celui-là en rapport avec ce que ceux-ci ont d'estimable , ou bien avec leurs passions. Dans le premier cas , ce commerce lui offrira d'utiles encouragemens; dans le second, il l'exposera à une contagion funeste. Il y a des professions dont l'exercice repose essentiellement sur la confiance , et dont le succès dépend de l'étendue de la confiance accordée à celui qui les exerce ; de telles professions offrent un encouragement continuel aux qualités du caractère qui font mériter l'estime. Pourquoi nos aveugles et frivoles préjugés ont-ils essayé de flétrir certaines professions qui n'ont rien d'immoral? De la sorte , ceux qui sont condamnés à nous rendre ce genre de services, humiliés par nous, seront peut- être dégradés à leurs propres yeux , et en deviendront plus facilement méprisables. Il faut considérer enfin, dans l'exercice des professions , si elles appellent un individu à foire partie de quelque association ou communauté , quel est le lien qui forme une telle communauté, s'il tend à favoriser l'esprit d'union toujours si précieux , ou l'esprit de corps souvent si funeste, et quelle direction il peut donner à ce dernier. C'est dans le sein de la vie publique que se déploient les plus brillantes qualités du caractère: elle est une école pour la force d'ame, pour le courage réfléchi, pour l'élévation et la générosité des sentimens. Telle sera du moins son influence sur ceux qui > en y entrant, se pénétreront des devoirs qu'elle impose, et se défendront
des ambitions qu'elle peut exciter : car elle ouvre aussi une carrière aux passions les plus véhémentes, et les rend d'autant plus dangereuses , qu'elle offre plus de préceptes pour les justifier de moyens pour les déguiser, et souvent de funestes succès pour les récompenser. Un bon manuel moral pour les hommes publics serait un bienfait pour la société entière , si , du moins , il était lu , médité et suivi.
Partout où les institutions fortifient les liens qui attachent le citoyen a sa patrie, où elles fondent les lois sur l'équité, et règlent sur les lois l'exercice du pouvoir , le simple particulier, même au sein de la vie privée, comprend mieux la communauté des intérêts, la réciprocité des devoirs; il puise dans le sentiment du patriotisme, un noble aliment pour toutes les affections vertueuses, et dans une soumission éclairée aux lois et aux magistrats, d'utiles lumières sur la morale; l'activité se déploie, le talent s'enhardit, les âmes s'élèvent, les idées s'étendent Les institutions fortes et généreuses sont les gymnases des grands caractères ; mais elles ne s'établissent que sur un sol convenablement préparé; elles ne sauraient se fonder là où régnent des intentions vénales, l'avidité des jouissances, les calculs de la personnalité. Sous de telles institutions, le perfectionnement moral des individus et les progrès généraux de la société se trouvent dans une plus étroite correspondance , et se prêtent mutuellement de plus abondans secours. Gomme ces institutions trouvent leur principe vital dans la garantie des droits collectifs, dans la protection assu-
rée aux intérêts généraux , l'éducation qui prépare à la vie publique ceux qui sont appelés à en jouir , à la soutenir , doit consister dans les exercices du dévouement désintéressé , et réciproquement, chacun trouvera , dans les fonctions qu'il remplit sous de tels auspices, s'il est fidèle à leur esprit , un exercice constant de la justice et de la bienveillance. Le sentiment du bien public, partout où il peut se produire , est l'un des plus puissans antidotes contre toutes les passions égoïstes, contre tout ce qui matérialise ou dégrade le caractère. U y a donc un lien beaucoup plus étroit qu'on ne pense entre les vertus de la vie publique et celles de la vie privée; elles ont une source commune. C'est à une morale épurée qu'il appartient de créer cette conscience politique trop rare peut-être, qui immole au bien de tous l'égoïsme individuel , sous quelque forme qu'il se produise; elle enseignera au citoyen à ne réclamer et à n'exercer ses droits que comme une conséquence de ses devoirs, au magistrat à ne considérer son autorité que comme un message confié par la société j «lie enseignera au délégué du peuple a reconnaître, dans l'autorité^ légale , une garantie nécessaire , au délégué du pouvoir à reconnaître, dans les droits collectifs ou individuels, le dépôt qu'il est chargé de protéger ; elle enseignera à tous les hommes publics à mépriser et à braver les volontés hautaines des factions , à se garantir de cet esprit de parti qui , créant dans la société générale plusieurs sociétés rivales ou même hostiles , corrompt le patriotisme, porte le trouble dans les opinions , l'altération dans les
caractères , et devient une semence féconde d'intolérance et d'injustice.
On a composé , pour un grand nombre de professions, des manuels propres à guider dans les procédés de l'art Il y aurait donc aussi d'autres manuels à leur offrir , qui , considérant ces professions sous un point de vue moral , indiqueraient les devoirs qui sont plus particulièrement relatifs à chacune d'elles , la manière de les remplir, les avantages qu'on peut retirer de leur accomplissement ? Avec leur secours , on prendrait de ce qu'on appelle son état , une idée plus relevée et plus juste en même temps ; on le considérerait comme un moyen de satisfaire a la destination qu'a reçue la créature humaine , comme un moyen de devenir meilleur et d'être utile aux autres. Les diverses professions de la société composent comme autant de nations diverses dont chacune a sa physionomie , ses mœurs , ses habitudes, ses usages, ses relations, son langage même : les auteurs comiques l'ont bien compris ; ils y ont puisé le sujet de scènes non moins variées : ils ont exploité surtout les préjugés et les ridicules : il reste , pour le moraliste, une mission plus relevée et plus bienfaisante : il recueillerait et promulguerait le code de devoirs, spécial à chacun de ces peuples divers; il peindrait les vertus qui lui conviennent , celles qui le caractérisent S'il s'adressait aux professions industrielles, par exemple , combien de choses à dire sur l'esprit d'ordre , l'activité , la vigilance , la -prudence, la loyauté, la délicatesse, qui doivent être l'ame des opérations auxquelles elles se livrent ! Que
d'avertissemens précieux a donner en même temps, pour garantir ie cœur , de la sécheresse, l'esprit, des vues étroites qui sont trop souvent la suite des habitudes du calcul, du commerce des choses purement matérielles, du débat des intérêts pécuniaires i S'il s'adressait à des chefs d'établissement , que de précieuses directions à leur offrir sur les soins de bienveillance , de protection , qu'ils doivent aux individus placés dans leur dépendance, sur les exemples qu'ils sont appelés a leur offrir , sur la ma-* nière de porter un véritable esprit de famille dans ces rapports où l'on ne voyait que l'échange du travail et du salaire. S'il Vadressait à ces professions qui mettent en communication ordinaire avec le public , combien de grandes vues à présenter sur la manière d'obtenir et de justifier la confiance par la discrétion, le dévouement, la fidélité ; sur les influences morales que, dans ces relations, on peut indirectement ou répandre ou recevoir; sur l'assistance volontaire que le zèle peut joindre aux services obligés! S'il s'adressait enfin à ces professions humbles, obscures, dépendantes , que rabaissent nos préjugés , avec quelle tendre sollicitude , avec quel intérêt empressé il s'efforcerait de relever à leurs propres yeux ceux qui les exercent ! Quel accueil il ferait à ces êtres disgraciés ! combien il aimerait à les encourager! Il leur montrerait comment toutes les fonctions sont ennoblies par le sentiment du devoir , comment le mérite se mesure au sacrifice , comment la fierté de l'ame peut se concilier avec la dépendance extérieure, comment la vertu acquiert un plus haut prix sous le voile de l'obs-
curité; il découvrirait encore pour eux des affections, des joies et des espérances (i).
L'une des règles les plus essentielles pour tirer delà condition qui nous est échue, tous les fruits moran qu'elle renferme, pour nous garantir des dangers qui lai sont propres, est celle qui nous prescrit de conformer 1 cette condition nossentimens, nos habitudes , nos vcnc. Qu'on se garde bien toutefois d'entendre cette maiin dans le sens que lui donne une frivolité superbe, lorsqu'elle prétend condamner à la servilité le caractère lui-même des êtres disgraciés par la fortune ! Dans k condition la plus humble, l'élévation de l'âme ne soi que plus convenable et plus nécessaire. Ne craigoo* point qu'elle rompe les liens de la subordination , qu'élit trouble la hiérarchie sociale! La vraie élévation de l'âme enseigne, au contraire, le contentement au milieu des rigueurs du sort, et le calme dans l'obscurité : votre subordonné peut vous être supérieur par le caractère moral et la pratique des vertus ; mais il n'en remplira que mieui ses devoirs envers vous ; il n'en observera que mieux l« égards qui vous sont dus.
(1) Lorsqu'on considère que les personnes employées à noi" service domestique sont confiées à notre protection , sons u: rapport moral ; lorsqu'on réfléchit à l'influence que leur caract« ; rt et leurs habitudes peuvent exercer sur nos en fans , on ne peut assez s'étonner de notre coupable négligence à soigner leur amélioration , et de l'indifférence avec laquelle elles paraissent trailw par nos institutions publiques ou par nos usages privés; comment, par exemple, a-t-on à peine songé à les préparer par une eduiali» convenable à un genre de fonctions qui demande des qualités tellement spéciales?
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CHA7ITBS VI.