DU TRAVAIL
Lobsqu'on considère que le travail est la condition obligée à laquelle se trouve soumise la presque universalité des hommes, qu'il remplit pour chacun d'eux la plus grande portion de la vie, on se sent puissamment attiré à méditer sur un sujet auquel se rattache étroite-* ■eut notre destinée terrestre. Au premier abord, un sentiment de tristesse s'empare du philosophe ami de uramanité, à l'aspect de tant de fatigues, et du genre de travaux qui forment la tâche générale; lorsqu'il remarque tout ce qu'ont de monotone, tout ce que semblent avoir 4e stérile, pour l'esprit et pour le cœur, ces occupations pi font couler tant de sueurs : il se demande avec surfrise, si cet être qu'il voit courbé vers la terre, ou s'a- (itant dans un atelier, pour tourmenter une matière marine*, assimilé aux instrumens mécaniques, est bien fêtre immortel dont il avait conçu la noble origine , l'aupste vocation ; il se demande avec une sorte d'effroi , pomment un tel état de choses peut être concilié avec la Egnité de notre nature; comment, pour la multitude de te semblables qu'un tel arrêt semble condamner à une
vie tout animale, peut exister cette carrière du perfectionnement moral qui devrait être ouverte à tous ; ii se demande avec effroi si , dans les hautes idées qu'il s'était formées des vues de la Providence sur l'homme , il ne s'est point laissé égarer par de douces mais chimériques illusions.
Non : il n'avait point trop présumé de la destination et de la dignité de l'homme , des espérances d'amélioration qui lui sont offertes. Le travail , si l'on envisage tonte l'étendue de ses effets, confirme ces vues de la sagesse , loin de les détruire.
L'homme , ici-bas, est de toutes parts en contact avec la nature matérielle , il est vrai. D dépend d'elle pour) ses premiers besoins , il est vrai. Il lui est soumis par la impressions des sens, il est vrai encore. D faut qu'il vienne s'abaisser jusqu'à elle par le travail : mais cette ibis, c'est pour la subjuguer, la conquérir, la transformer; c'est pour s'emparer des forces qui sont éparses dans les airs et Lcaeaux, cachées au sens des élémens, pour les gouverner a son gré, pour les rendre fécondes; c'est pom élever, sur la terre, ce monument immense que les arts de la civilisation ont construit à l'usage de k société humaine, et qui lui servira de séjour. Déjà, en présence de tels résultats, et dans ses rapports avec ces vaste combinaisons, le travail obscur du simple mdivklt prend à nos yeux un nouveau caractère. Mais, des efètj plus étendus se déploient Du sein de cette aisance, à cette prospérité générale que les progrès du travail on! amenées, jaillissent maintenant les lumières; une foule
d'influences morales naissent du développement que reçoivent les relations sociales • les sueurs d'un grand nombre procurent à quelques-uns ces loisirs apparens qui se convertissent en méditations fructueuses ; les fruits de ces méditations, à leur tour, viendront servir d'aliment moral à la multitude des hommes laborieux, servir à leur amélioration et à leur bonheur. De la sorte , et à le bien prendre , chacun avec son travail , outre qu'il aura produit ce qui était nécessaire à sa vie physique, aura concouru aussi indirectement à préparer ces grands approvisionnemens de connaissances utiles, placés au-dessus de lui, mais auxquels, en diverses manières, il est appelé à participer.
Dans le vaste système de la constitution et du mouvement delà société, tout se réfère donc au travail; il est le grand et universel levier de la puissance humaine sur la nature ; il est la source de toute production de la richesse commune. Déjà' et sous ce premier rapport , le travail, quel qu'il soit, acquiert un caractère de noblesse; car, il s'élève à la dignité de la vertu; il devient l'accomplissement d'un devoir universel ; il se convertit en un tribut acquitté envers la société à laquelle nous devons tout ce que nous sommes. Nous sommes trop accoutumés à ne chercher la vertu que dans les actions extraordinaires et brillantes, dans les choses qui sortent de l'ordre commun et continuel. Daignons la reconnaître dans les actions les plus vulgaires , lorsqu'elles entrent dans les vues de la Providence sur notre destination ! Osons espérer qu'elle peut s'emparer de la substance même de no-
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tre vie , devenir pour nous comme une sorte de respiration! Que les préjugés de l'amour-propre ne viennent pas encore corrompre et fausser les notions de ce qui est bien i Oui , le travail est une vertu! Cette pensée repose et réjouit le cœur du sage; elle est éminemment bienfaisante ; elle change entièrement le point de vue sous lequel s'offre la destinée de l'homme ici-bas. Voici en effet une vertu qui est le patrimoine de tous , qui est surtout la dot des conditions les plus nombreuses , les plus obscures, les moins favorisées de la fortune (i) 1 Voici une vertu qui consacre tant de fatigues ignorées , si mal récompen- ' sées par les salaires du monde ; payées , par les dédains de ce monde, du tribut qu'elles portent à la prospérité générale ! Voici une vertu qui imprime un caractère moral à des occupations en apparence toutes matérielles! Voici une vertu de laquelle découle un mérite réel pour les actions qui remplissent le tissu entier de notre vie , pour des actions que nous eussions accomplies , d'ailleurs, par la nécessité seule ! Elle ne nous demande que de faire les mêmes choses, mais de les faire par des motifs qui porte-
(i ) « Sur la porte de la maison qu'habitait Jeanne d'Arc à Don- » remi , on lit l'inscription suivante, placée en i44 f > et conservée m jusqu'à ce jour:
Vive labeur !
» Cet hommage rendu au travail , le seul peut-être de ce genre » qui existe , ne pouvait être mieux placé que sur ce modeste » monument devenu national , et consacré à l'héroïsme des senli- » mens patriotiques. »