LIT. IT. SECT. III. CHIP. I
Oa voit souvent les tommes qui aspirent au succès dans la carrière de l'étude, se prévenir aveuglement contre tontes les vues générales; non contera de se limiter, ils s'isolent, se continent dans des notions toutes particulières ; ils aspirent a devenir des hommes entièrement spéciaux, pour emprunter la dénomination qu'ils donnent quelquefois eux-mêmes au genre de mérite qu'ils ambitionnent. Cette direction de l'esprit a pu avoir ses avantages dans l'adolescence des connaissances humaines et de l'industrie; il fallait diviser, pour pouvoir bien commencer; c'est à quoi servirent, par exemple, alors, les corporations, et les jurandes dans les métiers. Les esprits spéciaux ressemblent beaucoup aux artistes formés par le régime des jurandes. Mais, à mesure que l'esprit humain avance, les rapports réciproques des diverses connaissances se dévoilent; les arts découvrent l'assistance qu'ils peuvent se prêter les uns aux autres, l'habileté dès-lors consiste à suivre le développement de ces corrélations, à les étendre. Toutes les grandes découvertes Je sont placées aux points de coïncidence entre des séries diverses d'idées on d'observations. Il n'y a d'esprits eminens et féconds que ceux qui saisissent les rapprochemens , et démêlent la similitude dans la diversité. Le génie habite dans les foyers ou centres. Combien ces grands hommes spéciaux deviennent petits, si quelque circonstance les déplace, fût-ce même pour les élever! Voyez certains géomètres voulant juger des sciences morales, certains hommes de loi traitant les sciences administratives on politiques ! Or, ce que nous remarquons de la
marche de l'esprit humain, s'applique bien plus encore au perfectionnement moral; ici, les hommes ne sont point divisés et répartis en professions on castes : la vocation leur est commune ; elle est entière pour chacun. Ces voies larges qui conviennent a l'intelligence dans les plus hauts périodes de son développement, sont celles où l'ame doit entrer dès son début dans la vie morale. La vertu doit remplir ici les fonctions que le génie remplit dans la science ; elle doit s'emparer de ces qualités du caractère , qui sont en quelque sorte centrales, parce qu'elles exercent sur toutes les habitudes une influence générale.
La bizarrerie, la singularité, sont les signes d'un caractère incomplet , dont les démens ne sont point en accord soit entre eux, soit avec les conditions dans lesquelles l'individu se trouve placé. L'originalité s'allie trèsbien à un caractère complet, puisqu'elle consiste à puiser en soi-même les motifs de sa conduite et les élémens de ses opinions ; mais elle dégénère en bizarrerie, si l'on ne sait pas soutenir le caractère qu'on a voulu se donner, ou si, prétendant se gouverner soi-même, on se gouverne non par la raison, mais par le caprice.
Nous avons ordinairement , dit-on , les défauts de nos» qualités. C'est que nous ne savons pas convertir, comme nous le devrions, nos qualités en vertus. Nous leur laissons suivre le cours qu'elles ont reçu des seules dispositions naturelles , sans les soumettre à une culture raisonnée, sans leur assigner leurs règles et leurs limites, nous applaudissant de ce qu'elles ont d'heureux dans
leur principe , nous excusant facilement sur leurs écarts. Les qualités dont nous devrions être fiers , sont celles que nous devons moins à la nature qu'à nos propres
efforts.
Les grandes passions dérobent toujours en nous quelque cnose à nos qualités les plus estimables ; elles les exagèrent et les faussent pour les rendre leurs complices ; elles en deviennent dès-lors plus violentes , plus inflexibles ; elles tirent vanité de cette usurpation. C'est que , faute tf avoir su conserver le gouvernement de nous-mêmes , faute d'avoir dirigé la culture de nos facultés , vers le terme commun que la loi du meilleur leur assignait , nous avons négligé d'entretenir , entre les qualités diverses, ce juste équilibre qui devait retenir chacune dans sa sphère , et nous les avons abandonnées à elles-mêmes. Ainsi, les unes s'exaltent , d'autres s'épuisent , d'autres restent dans un état léthargique, et l'on ne trouve plus en soi que des forces rebelles , quand on veut prendre la conduite de soi-même. Beaucoup d'hommes paraissent faux , parce qu'ils nous trompent et ne remplissent pas notre attente ; et cependant ils ne sont qu'inconséquens, infidèles à eux-mêmes ; ils sont, en quelque sorte, mi -partis, livrés moitié à un principe de personnalité, moitié à un principe de dévouement, et ils obéissent tour-à-tour à chacun d'eux.
Ce qui forme quelquefois les caractères incomplets , c'est une borne intérieure et cachée , à laquelle vient s'arrêter , ou l'énergie de la volonté , ou le cours des sentimens; en sorte que l'on ne peut achever ce qu'on a
8 DU PERFECTIONNEMENT MOftAL.
entrepris , tenir ce qu'on a promis. Si l'on observe bien , m on reconnaîtra que cette borne est ordinairement un obstacle élevé en secret par la personnalité , dans le dessein de mettre en sûreté quelques-uns de ses intérêts. Que &ut~il pour frire disparaître cette borne? H mut ramener le caractère a l'unité ; il faut donc un principe général de conduite , et la force d'y être fidèle : pr ,. c'est précisément ce que donne l'alliance de l'amour du bien et de l'empire de soi. tin attachement sincère et profond kla vertu iah disparaître tontes les dissonances de la vie. La vertu a par elle-même une condition de généralité , de constance ; et, mieux eUe est sentie, comprise, plus cette condition se manifeste. Elle forme un système entier et sans lacune qui embrasse toutes les affections de Famé, tontes les résolutions de la vie. Elle n'admet point de distinction et de partage dans l'application de ses vérités fondamentales. La morale est une dans son esprit , quoique variée dans ses applications ; tous les devoirs sont frères, quoiqu'ils observent des rangs entre eux. Une vertu partielle et restreinte n'est pas fondée sur les vrais principes* Plus on remonte à l'origine des notions du bien, mieux ou découvre l'étroite consanguinité qui existe entre elles ; mieux on sait se maîtriser, et plus on expérimente le secours que se prêtent mutuellement les devoirs. Une vie inspirée par l'amour du bien , régie par la raison , est comme un beau poème où tout conspire à l'unité principale, où les détails, se correspondant par un heureux accord , sont distribués d'après une juste gradation. Elle ressemble à une grande démonstration géo~
LIT. II. SBC T. III. CHIP. L *
manque , où les corollaires découlent les uns des autres et où tous ensemble dérivent d'un même théorème fondamental. Là, disparaissent toutes les discordances, parce que là cesse, dans k prinript d'action , toute influence du hasard.
Trois harmonies principales semblent naître d'un juste accord entre la puissance de l'amour du bien et la puissance de l'empire de soi : la grandeur d'ame , la dignité dn caractère, la paix intérieure : l'une se produit dans ksactionj; une autre se peint dans les dehors; la dernière règne au fond de nous-mêmes; essayons de reconnaître comment chacune d'elles résulte de ce double pri nc ip e.
OBAPITEl U.
DE LA ORÀHDBVR d'aJTE.
Il y a dans la grandeur d'amé quelque chose de si admirable, que le spectateur ne peut en contempler l'image sans une émotion profonde. Elle excite en nous une secrète envie, ou plutôt, une vive émulation; elle nous révèle , sur les facultés de notre nature, des choses que nous ne soupçonnions peut-être pas, mais que nous reconnaissons cependant , que nous sentons bien être , en effet , le don de l'humanité ; nous éprouvons une juste fierté d'appartenir à cette patrie commune où se produisent de si beaux caractères : dans la joie de cette découverte , nous avons presque la confiance d'être capables de les imiter. C'est que la grandeur cPame réunit en elle les deux plus beaux traits qui appartiennent , en effet 9 au caractère de l'humanité: elle emprunte à l'amour du bien tout ce qu'il a de généreux, et a l'empire de soi , tout ce qu'il a d'énergique. Elle signale le but auquel aspire notre nature, nous montre toute l'étendue de notre liberté , et nous enseigne ainsi ce dont nous serions nous-mêmes capables, si nous l'osions. Aussi ne peut-on bien définir ce noble phénomène qui répand
LIT. II. SEGT. 1IJL CflAF. IL II
«irla tare un si pur éclat, qu'autant qu'on a bien reconnu et déterminé les deux puissances morales dont nous considérons ici les effets, çtdont, eue; réunit en elle la double influence , dans un. très-haut: degré , comme dans un parfait accord.
Certaines passions peuyent , en développant dans l'ame des forces extraordinaires , rendre capable d'exécuter au» dehors, de grandes choses; mais , dans les résultats qui en sortiront, quelque gigantesques qu'ils soient , tous ne reconnaîtrez jamais l'eripreinte de la grandeur d'&me. Car tous trouverez toujours quelque chose d'étroit dans les motifs , d'exagéré dans l'exécution, de servile dans le mouvement; tous y trouverez un mélange secret de personnalité ; tous y apercevrez une certaine enflure. Ce sera une sorte de crise qui n'aura rien de naturel et de durable. Toutefois, remarquez4e encore, les passions qui produisent de grandes choses sont uniquement celles qui sont alimentées par quelque affection et qui supposent l'égarement de quelque force morale. Jamais la sensualité laissée à elle-même, jamais l'égoïsme, dans sa aérile nudité , ne parviendraient à rien imiter de grand , aèrne dans leurs plus violens excès. Il ne suffit pas, pour caractériser les grandes actions , qu'elles produisent de puissans effets j un moteur mécanique en ferait autant. Les grandes actions sont celles qui produisent de tek effets par l'énergie des seutimen* généreux.
On peut se nourrir habituellement de grands senti- Qens et de hautes pensées, et n'avoir cependant point m atteint à la grandeur d'ame. Elle demande, non-seule-
12 DU PERFECTIONNEMENT MOÎUL.
ment, que de tels sentimetts soient mis en action, mais qu'il y ait , dans l'actkmqui leur donne cours , quelque hardiesse, un certain degré décourage. Elle suppose un élan dans le lointain ou dans l'avenir; il loi faut uri champ * libre ; elle a besoin d'espace ; elle veut des dangers. Ce qui nous touche immédiatement est trop restreint- le présent est trop fugitif; ce qui est évident et positif laisse tr*p £eu de mérite aux déterminations de la volonté.
Dans un trait de magnanimité, vous troUvercs toujours le mouvement et l'abandon de la confiance : ce sera la foi en autrui; ce sera surtout la foi en la vertu; ce sera l'effet d'Une conviction profonde et pleine. Nous déferions un sceptique de se livrer à l'impulsion de la magnanimité, si son scepticisme s'étendait à toutes les choses morales.
La grandeur d'ame suppose donc une certaine élévation dans l'esprit, et l'usage d'un commerce fréquent et facile avec les vues générales qui seules ont de l'étendue* Les habitudes de l'analyse, si elles sont trop exclusives et trop prolongées , la subtitité d'esprit , la recherche et la finesse des aperçus , peuvent aire évanouir les plus nobles sentimens, en leur ravissant les perspectives dont ils avaient besoin de se nourrir. Un esprit trop médiocre trahit souvent un cœur généreux : pour aspirer à ce qui est majestueux ; il fout, avant tout, le concevoir.
La grandeur d'ame ne peut trouver à se satisfaire dans un sentiment individuel et trop exclusif; elle y manque d'alimens ; elle y rencontre trop de limites. Telle est sans doute , la cause d'un phénomène souvent remarqué :
LIT. IL SEGT. III. GHAP. II. 13
avoir que les hommes entre lesquels elle éclate sont, en général , peu accessibles à la passion de l'amour.
La passion de la gloire , au contraire , aura pour elle on attrait puissant , et deviendrait même son écueil, si la grandeur d'ame ne demeurait fidèle à son principe. Car elle trouve dans la gloire comme un concert magnifique qui redit en sons éclatans les nobles secrets des sentimens dont elle est inspirée, qui en perpétue l'expression et la propage de toutes parts. Heureux et utile instinct placé dans les grandes âmes , pour que , en aspirant à des palmes brillantes , elles fussent naturellement conduites à se produire devant nos yeux , à nous éclairer , à nous entraîner par leur exemple , à instruire leur siècle et la postérité ! Oui , qu'ils montent en effet sur les sommets de la gloire , que l'illustration les environne comme une lumineuse auréole, ceux qu'inspira la magnanimité l Que de là ils consolent , réjouissent le monde par leur présence ! Qu'ils se produisent comme la fleur même de Fhumanité , parée de ses plus riches nuances! qu'ils y deviennent comme la décoration de la société ! qu'ils y paraissent comme autant de signaux destinés à réveiller , dans tous les cœurs , les affections vertueuses , à les encourager , en leur inspirant de hautes et légitimes espérances !
La grandeur d'ame se nourrit de respect, d'admiration, d'un saint et pur enthousiasme; car elle a> toujours les regards tournés en haut, vers ce qui est: excellent par soi-même. C'est le propre des grandes âmes de se complaire dans le culte rendu aux belles actions. Loin d'être
accessibles à l'envie, elles éprouvent une joie sincère et profonde à voir honorer sur la terre ce qui est honorable ; elles provoquent , elles appellent de toutes parts tes hommages qui lui sont dus , elles s'enivrent en quelque sorte du triomphe de la vertu. Celui qui ne connaît point le sentiment du respect n'a point l'idée des choses réellement élevées; celui qui est incapable d'admirer ce qui est grand, est incapable de le produire. Le véritable enthousiasme est un mélange d'admiration et d'amour, qui s'adresse a ce qui est bon et beau tout ensemble ; c'est un sentiment actif, avide de conquêtes ; dans les arts, il personnifie; en morale, il fait plus, il réalise. Il est des esprits assez aveuglés par la vanité , pour prétendre trouver dans l'incapacité où ils sont d'admirer, une preuve de leur supériorité. Il est des hommes qui affectent de se défendre d'un enthousiasme qu'ils ignorent , et qui transforment ainsi en sagesse leur impuissance. Les aitics étroites se croient de l'enthousiasme , quand elles s'exaltent pour ce qui les étonne : les imaginations ardentes se croient de l'enthousiasme, quand elles sont émues par ce qui n'a que l'éclat extérieur. Prenez garde à la manie de l'esprit de critique! prenez garde aussi à la soif immodérée du succès! L'une éteindrait, l'autre égalerait le principe générateur de la magnanimité- La grandeur d'ame a toujours un caractère éminemment naturel ; elle paraît exécuter les grandes choses facilement ; du moins , ses efforts n'ont rien de contraint et de tourmenté; ce qui ert extraordinaire pour des êtres médiocres, n'est qu'ordinaire et comme familier pour
elle. Cest qu'en effet les principes et les germes de h magnanimité sont dans notre nature. S'ils y demeurent étouffés 9 c'est que nous les paralysons nous-mêmes; s'ils se produisent , c'est qu'ils ne rencontrent plus d'obstacles dans les liens de la personnalité. Tout est vrai d'ailleurs dans les vues qui inspirent la magnanimité, comme dans les affections qui la nourrissent ; c'est elle qui apprécie la valeur intrinsèque des choses; elle se remplit et se pénètre du sentiment de ce qui est bon ; la conscience qu'elle en a » lui donne une juste sécurité et , avec la sécurité, cette aisance et ce calme qui donnent a l'action produite quelque chose de si ferme, de si franc, de si décidé, de si accompli.
Pour que la grandeur d'ame trouve à se satisfaire , il mut sans doute que les circonstances lui offrent une occasion digne d'elle; ces occasions , en tant qu'elles peuvent lui ouvrir un théâtre extérieur, sont rares; elles sont presque un privilège réservé aux conditions supérieures dans la société, à ceUes que la fortune ouïe pouvoir ont entourées de leurs laveurs ; privilège dont peut-être elles sentent cependant trop peu le prix ! mais , il est aussi d'autres scènes qui , pour n'être pas exposées aux regards des spectateurs , n'en sont pas moins propres à exercer cette haute puissance de l'homme. La présence du spectateur manifeste ce qui est grand et ne le crée pas. Seulement, il est beaucoup de gens qui ne savent apprendre en effet ce qui est grand que par la bouche des autres, et semblent n'en pouvoir obtenir directement l'intelligence.
Mais, si la magnanimité ne peut se satisfaire que pa r intervalles, il faut qu'elle soit dans l'ame elle-même une disposition habituelle et constante. Elle ne peut naître à volonté, et pour le seul moment du besoin. Elle préexiste , impatiente de se produire , quoique peut-être ne se connaissant pas encore bien elle-même. En présence de l'occasion ou de l'exemple , elle se produit en effet spontanément, elle s'échappe libre et pleine de joie, comme le génie qui se révèle suintement à la présence d'un chefd'œuvre. Elle est en effet à la vertu, ce que le génie est aux arts.
Il est si vrai qu'un libre et entier oubli de soi-même est l'un des traits essentiels et caractéristiques de la grandeur d'ame, que le vulgaire est ordinairement porté à le supposer partout où cet oubli de soi se montre d'une manière éclatante. Voilà pourquoi on s'accorde surtout à le reconnaître dans le pardon accordé à un ennemi , dans Pindifférence aux injures, dans le dédain pour les faveurs de la fortune. Aussi , les deux formes les plus oaïves de la personnalité, c'est-à-dire la cupidité et la vanité, sont-elles ce qu'il y a au monde de plus incorapaible avec elle; le moi, dominant, ramenant tout à lui, et s'avouant à lui-même ses prétentions exclusives, est quelque chose de si mesquin, de si puéril! Cependant l'oubli de soi n'est qu'une des conditions de la grandeur d'ame 3 quelqu'entier qu'il puisse être , il ne suffirait pohit pour la constituer. Une indifférence absolue pour soinême n'aurait rien d'élevé, si elle était possible. Il faut nie l'oubli de soi-même soit un sacrifice réel , quoique