‹ Du perfectionnement moral, ou de l'éducation de soi-même (volume 3)Chapitre 31 sur 34 · L1V. III. SEC T. II. GHAP. TI. SIS · texte numérisé non relu

L1V. III. SEC T. II. GHAP. TI. SIS

roat plus de douceur , et qui eu feront naître plus de fruits ! Le mineur lui-même, qui, enseveli danfc les entrailles de la terre, frappe incessamment de son marteau un dur rocker , et parait plutôt subir un châtiment qu'exercer une industrie, le mineur voit son existence se ranimer, s'embellir; une lumière plus pure que celle du jour dont il est privé vient briller, pour lui au sein des cavernes souterraines; il reprend avec allégresse le lourd instrument qui s'échappait de ses mains découragées; il se dit : a Et moi aussi , j'accomplis la loi sainte qui fut im- » posée à la créature ! Pour moi aussi la vie est le novi- » ciat d'une plus haute destinée ! » Cet atelier immense où tant de travaux paisibles et obscurs s'exécutent à la fois, se trouve converti en un temple où retentit le concert d'un hymne universel , l'hymne de la soumission aux décrets suprêmes. Que l'homme relève donc avec une juste fierté ce front courbé vers le sol qu'arrosent ses sueurs 2 Que la créature de Dieu ne laisse point flétrir son cœur et abattre sou courage ! N'est-ce pas l'œuvre même delà création que sa main vient orner, achever, conduire aux fins du Créateur ? N'est-ce pas le grand édifice de (a société qu'il concourt à élever ? Quel prix caché il découvre sous ces grossières apparences! Cette victoire qu'il remporte sur la nature extérieure devient l'image et l'emblème d'une sage et sublime victoire, de celle qu'il doit remporter sur ses sens et ses passions ; et la première, déjà, le dispose, l'exerce à la seconde.

Il y a dans le travail un mystère moral, mystère profond et grave; envisagé seulement sous un rapport indi- * 27...

vidud, Q est un moyen d'éducation fondamental et nécessaire pour chacun de nous.

Une occupation fixe et régulière est indispensable à l'homme; elle prévient le désordre dans lequel le jetterait l'impatience de se mouvoir, jointe à l'incertitade de ses mouvemens; elle le soustrait au poids de l'ennui; elle empêche ses forces de s'engourdir , de divaguer , de s'entrenlétruire peut-être; elle entretient donc l'activité, en la réglant, en la garantissant des écarts. Le travail captive les sens , les soumet à un régime salutaire; il les rappelle à leur juste fonction, en leur apprenant qu'ils ne sont pas seulement des instrumens de jouissance , mais qu'ils sont aussi, et surtout, des organes d'action, des instrumens de production utile. U est une école de sobriété , de tempérance. Les exercices du travail préviennent, apaisent les orages de l'imagination , dissipent les vains prestiges, détournent les vagues rêveries, ramènent au spectacle des réalités, rendent leur autorité aux enseîgnemens de la pratique. As cultivent sans relâche l'attention, par l'application* qu'ils demandent; ils exercent à la persévérance , à la précision , k la méthode; ils nous contraignent à entrer dans les secrets de l'esprit d'ordre et de l'esprit de suite, secrets si importans pour tout l'ensemble de notre conduite. Le travail entoure de digues protectrices ces désirs sans aveu, dont l'impétuosité déréglée n'eût pas été peut-être suffisamment prévenue par la raison seule; il les emprisonne, pour ainsi dira; il vient ainsi au secours de la sagesse , pour conserver la modération, et avec elle, la paix

cta dedans, Fequilibre des facultés et la santé de Famé. À l'abri du travail, sous les habitudes sérieuses et régulières qu'il fait contracter, l'homme goûte donc plus de sécurité. Il est mieux défendu contre les passions qu'on pourrait appeler le vagabondage des' penchans. Sa faiblesse y trouve un refuge , sa mollesse un remède. Contraint de se maîtriser sans cesse, luttant habituellement contre les difficultés, subissant des privations , et de toutes les privations l'une des plus rudes, celle de sa liberté , il se fortifie chaque jour par ces exercices, et d'autant plus qu'ils sont en effet plus pénibles ; sa volonté devient robuste; par la patience, il acquiert la vigueur qui rend capable d'une longue persévérance. Aussi, les hommes laborieux, dans les conditions inférieures, quels que soient les dédains que nos préjugés répandent sur leur modeste travail, éprouvent-ils ordinairement une fierté inférieure, paisible , silencieuse, que le monde ne soupçonne pas , que l'observateur superficiel ne découvre pas, mais bien remarquée par ceux qui ont obtenu leur confiance, et nourrissent-ils un dédain secret pour ceux qui,

( même au sein du luxe, mènent une vie oisive.

Le travail est l'école de la résignation; il nous enseigne noire dépendance , il nous rappelle ce que nous devons à autrui ; il corrige et punit notre vanité; il est un long et continuel commentaire de cette vérité capitale qui définit la vie humaine comme une grande épreuve et

| une haute préparation.

Le travail étant-, de toutes les origines de la propriété , la plus claire, la plus légitime , celui qui est voué à la

tU DU PERFBCTIONMEHENT MORAL.

carrière du travail comprend mieux le respect du a la propriété, et, par conséquent, une branche importante des notions de la justice. H s'accoutume a voir , dans lés avantages de la vie, une récompense méritée. En générai, les hommes laborieux sont amis de l'ordre, Tordre de la société étant institué pour protéger le travail de chacun , et lui en assurer les produits.

En remplissant ce devoir modeste, maïs continuel, que nous avons le bonheur de pouvoir reconnaître dans le travail , nous nous faisons , en général , des idées plus justes de la vertu, nous en concevons mieux la véritable essence, sous trois rapports principaux : nous la pratiquons comme un régime austère, destiné à contenir et à i «primer nos ambitions; nous apprenons à nous convaincre qu'elle réside loin des applaudissemetis des hommes , qu'elle ne se fonde point sur l'opinion , qu'elle est toute dans la réalité; nous reconnaissons enfin qu'elle est une chose ordinaire, égale, constante; qu'elle doit occuper chacun de nos jours, de nos heures, de nos înstans, remplir la substance même de notre vie ; que notre ame, en un mot, doit la respirer comme le reste du corps respire l'air qui nous entoure; et nous découvrons ainsi la plus magnifique prérogative de notre nature , celle de pouvoir consacrer notre existence entière au devoir, en nous soumettant par une volonté libre et réfléchie à la destinée que nous a marquée le Créateur.

Ce que nous disons ici du travail ne doit point s'entendre seulement de celui qui consiste dans l'exercice des facultés de notre esprit Ces considérations embras-

sent aussi le travail manuel, ce travail fatigant, journalier, dans lequel la simple action du corps se combine plus ou moins avec l'attention de Pesprit. Nous les voyons s'appliquer, par exemple, et même recevoir encore quefc que nouvelle conséquence, dans ces travaux agricoles qui sont l'occupation habituelle de la plus grande partie du genre humain. La vie du cultivateur est une véritable éducationmorale , s'il sait en effet recueillir toutes les instructions qu'elle renferme : la variété des soins qui lui sont demandes , les productions qui récémpensent ses efforts , la régularité des phénomènes dont il est témoin, les cir-r constances diverses qui l'appellent a réfléchir sur l'utilité de l'ordre, de l'économie , de la prévoyance, le besoin qu'il a des autres hommes, alors même qu'il est comblé des dons de la nature, les scènes magnifiques qui se. reproduisent à chaque instant sous ses yeux, les témoignages de la bonté et de la sagesse du Créateur, qu'il recueille de toutes parts, cette grande harmonie de la création , qui se déploie tout entière autour de lui. Voilà pour lui tout autant de leçons, et quelles leçons! Tous les moyens de perfectionnement, au reste, n'ont d'efficacité qu'autant que nous consentons à les faire valoir j il en est du travail , à cet égard, comme de tous les autres. Il ne s'agit pas ici de savoir si , en fait, nous en tirons l'utilité qu'il nous offre ; mais bien quelle utilité nous y puiserions, si nous savions le vouloir. L'homme des champs ne sait guère peut-être se rendre bien compte des instructions qui y sont renfermées; cependant il en recevra une influence insensible et générale, pourvu

qu'il ne se condamne pas , par une sorte de dégradation volontaire, à une existence tonte matérielle; il ne tient qu'à ki de convertir son humble chaumière en un paisi- Me sanctuaire de vertus.

Encore ki, et sur ce vaste théâtre de l'industrie bumaine , les actions qui sont utiles à tous sont donc aussi utiles a leur auteur.

Que si le travail contribue directement et en tant de manières, à notre amélioration morale, on peut dire aussi que les habitucfes vertueuses à leur tour servent à rendre le travail plus facile et plus productif, vérité qui n'est pas moins importante , ni moins douce. Les ouvriers qui accompagnent leur travail avec leur chant 7 travaillent mieux , agissent avec plus d'aisance et de sérénité ; il en est de même d'un travail qui est secrètement accompagné par la satisfaction d'une bonne conscience ; une mélodie intérieure vient le charmer d'une manière bien plus puissante encore. Quel est l'homme de peine qui compte la fatigue de sa journée , s'il attend le soir quelque large rémunération, s'il peut se promettre d'obtenir pour le lendemain un jour de fête? Eh bien! la vertu vient précisément joindre ses récompenses au modique salaire obtenu par nos sueurs ; elle nous promet un lendemain magnifique. Le fardeau devient plus léger dès que l'esprit est serein et le cœur œntent. Lorsqu'on vient d'accomplir une bonne action, on se sent plus agile, plus fort, mieux disposé. La méthode et k persévérance qu'exige le travail coûtent moins à celui qui s'est soumis a l'ordre, k la patience dans tout l'ensemble de sa vie.

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Et , s'il en est ainsi des simples opérations mécaniques , que sera-ce des travaux qui exigent aussi le concours des facultés de l'ame ? Notre intérêt suffirait donc pour nous conseiller de porter en effet, dans le, travail journalier, cette intention qui l'embrasse comme un devoir, puisque , par cette seule adhésion aux vues de la Providence, nous en rendrons le poids plus facile à supporter, et les fruits plus abondans.

cadre de notre destinée , elle les a presque promus » rang des devoirs. Nous-mêmes, en acceptant le délassement mérité qu'elle nous envoie, nous apprenons encore à la bénir : le paisible sourire du contentement peut aussi exprimer la reconnaissance. Ce serait donc une Élusse sagesse que celle qui repousserait les intentions du Bienfaiteur suprême. Par le seul cours naturel de choses, nous ne manquerons pas de combats à soutenir.. de sacrifices à faire , de privations a endurer : laissons restaurer no&forces , prenons quelques momens de relâche- Un peu de plaisir convenablement goûté fait du bien i l'ame , ranime et soutient la vertu. L'homme, sur la «terre , n'accomplit encore que l'adolescence de sa destinée ; il faut à cette adolescence quelques soulagemens qui la recréent dans ses exercices : plus nous sommes faibles encore, et plus cet encouragement nous est nécessaire. Quel est donc celui qui aurait assez d'orgueil pour le dédaigner? H entretient l'égalité et la sérénité de l'humeur , la clarté dans les idées , l'aisance dans les actions. Le cœur s'épanouit, s'épanche avec liberté, h bonheur ne gâte rien , quand il est légitime ; mais peolil y avoir un vrai bonheur qui ne soit pas légitime? L'image du bon parait embellie ; le dévouement semble naturel et s'exécute sans effort ; l'abandon seconde la bienveillance; on a besoin de communiquer aux antres le bien-être que l'on éprouve.

L'effet naturel du plaisir est de rétablir , entre les facultés, l'équilibre détruit par la fatigue. Ordinairement le travail exerce d'une manière privilégiée quelque

branche spéciale des acuités actives ; le plaisir remet en jeu celles qui étaient restées oisives ; c'est pourquoi il suffit, le plus souvent, de passer a une autre occupation pour se procurer un délassement ; le changement seul récrée.

L'effet naturel du repos est de rendre aux facultés de Pâme un calme secret et doux. En sortant du sein du repos, s'il a été goûté dans un moment opportun , si l'on n'en a point abusé, on se trouve mis en pleine possession de soi-même ; on sent plus fidèlement , on comprend mieux les inspirations de la nature ; on éprouve une plus grande confiance; on est plus fort contre la peine, et mieux disposé pour le bonheur.

Si ces maximes n'étaient pas fondées , la morale serait en contradiction avec elle-même , en nous conseillant de répandre sur nos frères les mêmes jouissances qu'elle nous imposerait de répudier pour notre propre compte. Elle devrait , alors, condamner la satisfaction que nous goûtons en voyant régner autour de nous des plaisirs dont nous avons pu être les auteurs.

Il y a donc un art pour goûter le repos et le plaisir , dans des vues morales ; cet art n'est pas seulement utile, il est louable ; c'est presque une obligation pour nous que de le découvrir et de l'observer. Il embrasse le temps, la mesure, le choix des jouissances, les circonstances qui les accompagnent ; il embrasse aussi l'esprit qu'on doit y porter. Les règles en sont simples à concevoir , quoiqu'elles ne soient pas toujours faciles à observer.

Que k plaisir et le repos soient toujours placés dans

les intervalles du travail , proportionnés à ses fatigues! Qu'ils soient toujours la rémunération acquise par b efforts qui ont précédé, et la préparation nécessaire à ceux qui vont suivre ! La satisfaction qui les accompagnera , les espérances nouvelles qui s'y montreront a perspective , en rehausseront le prix , en accroîtront la douceur. Cette intention morale, si juste et si utile en elle-même , consacrera, en quelque manière , les jouissances qui eussent été presque entièrement matérielle, un sentiment religieux viendra s'y joindre encore pour achever de les épurer et de les ennoblir. Le plaisir et le repos doivent être soumis, sans doute, à de justes limites, dans le seul intérêt de la jouissance : mais Une faudrait guère se fier à la prudence de la personnalité'., pour reconnaître et observer exactement ces limites; nous devons rendre grâce à la vertu d'avoir institué et garanti une économie aussi utile à notre bonheur. Ces limites , d'ailleurs, sont rigoureusement nécessaires pour conserver l'empire de nos facultés et k liberté de notre âme : elles attesteront la présence de l'être moral, au sein même de la volupté , par la puissance réfléchie qu'il conserve sur elle , soit qu'il l'accepte , la rejette, ou la modère. Évitons, dans le choix des plaisirs, tout ce qui tendrait à nous dégrader; dans la manière de goûter le repos , tout ce qui nous laisserait dans l'engourdissement! Que les délassemens du repos soient encore animés autant qu'ils peuvent l'être; que les plaisûvit contraire, conservent toujours un certain degré de calme! Évitons dans l'un et dans l'autre, tout ce qui aurait Je

fc.

caractère de la grossièreté , tout ce qui engendrerait le trouble , tout ce qui ressemblerait a un abandon de nousmêmes ! Le repos n'exclut point la vigilance ; le plaisir l'invoque pour se préserver de l'ivresse qui tendrait à le corrompre. Le moyen de rendre le plaisir plus vrai , son influninf plus utile , est de réunir par une heureuse combinaison , aux impressions sensibles qui en composent le cortège, de secrètes corrélations qui s'adressent à nos plus nobles facultés, d'intéresser ainsi et l'esprit et le cœur lui-même à ces joies terrestres. Les sens ne doivent jamais envahir tellement l'existence de l'homme qu'ils l'occupent exclusivement à eux seuls : ce serait de sa part une abdication de sa nature. Que le plaisir soit un ornement de la vie ! Que les images de l'ordre viennent encore s'y reproduire en se jouant ! Que le sentiment des convenances , en rendant la jouissance plus délicate , en conserve aussi la pureté !

Les préjugés du monde accordent une indulgence excessive aux désordres de mœurs, et semblent même les encourager, pourvu que ces désordres ne soient pas portés aux derniers excès; il suffit d'y joindre quelques qualités brillantes, pour les faire excuser, peut-être pour y feire applaudir , surtout s'ils se présentent aussi comme des succès, moyen assuré de captiver la frivole opinion du monde : préjugés aussi funestes qu'aveugles, et que la saine morale doit mettre tous ses soins à détruire! Les désordres de mœurs , dans leurs effets extérieurs , troublent ou profanent l'institution la plus sacrée de la nature et de la société; ils violent, usurpent ou détruisent les affeci 28...

tions de famille, fls entraînent à leur mite une foule de manquement aux devoirs de la fidélité , de la délicatesse , de la bonne loi; ils conduisent souvent par une pente insensible! ou même par quelque conséquence subite et imprévue , aux plus graves délits (i). En même temps et par une secrète réaction, ils portent intérieurement une atteinte fâcheuse aux facultés de l'âme : ils altèrent la dignité du caractère; ils affaiblissent la puissance de méditation, en rendant le recueillement pins difficile; ils introduisent dans les idées et dans les sentimens une sorte de libertinage et de dérèglement qui nuit à l'énergie de la raison , autant qu'à celle de la volonté ; ils dépouillent les images du bien d'une portion de leurs charmes; par l'effet des habitudes qu'ils entraînent , des nuages se forment, enveloppent Famé, et viennent affaiblir pour elle l'éclat radieux et pur des nouons de la vertu. Lorsque le monde, ensuite , traite avec nne sévérité plus marquée les lautes commises par le sexe le plus faible, s'il trouve un motif à cette sévérité dans l'influence que ces fautes peuvent avoir sur l'existence des familles et sur les droits qui s'y rattachent , aux yeux de la morale, cependant, la distinction qu'il établit est une véritable injustice, non pas seulement par la raison que celui qui , étant le plus faible , est par là même plus excusable; non pas seulement parce qu'on aurait du être moins sévère

(i) Si Ton fait le relevé des causes qui amènent les criminels, devant les tribunaux , on sera surpris devoir combien est grand le nombre de ceux qu'au dérèglement de mœurs a conduits au crime, d'une manière pins ott moins directe.

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