UT. III. SICT. II. CHAP. TH
envers celui qui a cédé et l'est mal défendu , qu'envers celui qui a provoqué, entraîné; mais encore , et surtout, parce que celui envers lequel le monde est le plus indulgent est celai qui devait l'exemple de l'empire sur soi ; parce que celui qu'il traite avec le plus de sévérité a été le plus, souvent séduit par une sensibilité égarée, parce que le séducteur se joue de cette sensibilité, voue ou du moins expose sa victime aux plus grands de tous les malheurs, aux mécomptes d'une affection abusée, à la honte et au découragement qui viennent à sa suite. Quels sont donc ces plaisirs achetés aux dépens du bonheur d'autrui, du bonheur d'un sexe que la Providence avait confié à notre protection? Quels sont donc ces prétendus succès obtenus par une vraie cruauté? Quel est ce mélange de volupté et de barbarie? Quel est ce bas égoïsme caché dans de vaines démonstrations de sentimens? Quelle est cette vanité inconcevable, odieuse, qui compte comme des triomphes les plus noires trahisons dans le commerce des cœurs ?
Oh! que le plaisir soit toujours innocent de toute peine causée à autrui ! Alors seulement il sera légitime et pur. Alors seulement aussi il sera salutaire pour celui qui l'éprouve. Ce n'est pas assez : le plaisir, pour être complètement vrai , a besoin d'être alimenté par la sociabilité ] le plaisir solitaire est toujours imparfait; il a quelque chose d'étroit et d'aride. Les jouissances les plus matérielles prennent un caractère nouveau , dès qu'elles sont goûtées en commun, et qu'elles deviennent une sorte de symbole ou de canal pour les douces affections
tt8 DU PERFECTIONNEMENT MORAL.
dont la sociabilité se compose. Le plaisir disposant le cœur à l'ouverture, la communauté de la jouissance donne à la sympathie un plus libre essor, et, réciproquement, la sympathie donne au sentiment du plaisir quelque chose de plus délicat et de plus doux. La personnalité y prend une moins grande part, ou , du moins, elle s'y montre moins ; on jouit du plaisir d'autrui,en même temps que du sien propre. Cette alliance , qui confond pour un moment les personnes réunies au banquet d'une volupté innocente, est encore un des liens qui unissent l'humanité; elle lait sentir et rappelle les autres liens, au moins confusément; elle relève ainsi ce qu'il pourrait y avoir de purement matériel dans la volupté ; elle en tire un moyen indirect pour favoriser les communications et l'épanchement des cœurs; elle fait contracter les engagemens tacites d'une bienveillance réciproque. Veut-on des plaisirs réellement complets, des plaisirs d'où s'exhalent des parfums exquis? Qu'on fasse plus encore! qu'on réussisse a les animer par la bienfaisance!
Les philosophes ont abandonné aux gens du monde le soin de faire l'éloge de la gaieté, et peut-être ils ont eu tort. Os eussent pu montrer , dans une gaieté innoceute et douce , un breuvage salutaire et fortifiant qui réconforte le coeur , au milieu des fatigues de la vie; ils eussent pu faire voir comment la gaieté prévient ou dissipe quelquefois les orages des passions , apaise la colère, désarme les ennemis , fait justice des prétentions injustes, dissipe les prestiges de l'orgueil, ramène au ua-
LIT. III. 8EGT. II. GflAP. ¥11. 89*
turel et à la vérité, rapproche les hommes entre eux, les dùpose à la confiance , à l'indulgence , aux concessions mutuelles ; comme elle peut même favoriser la transmission des vérités les plus sérieuses et les plus utiles 9 en les couvrant d'un voile qui en déguise la sévérité. On a souvent insinué, à l'abri de la gaieté, ce qu'on, n'eut pu faire adopter par la démonstration la pkis rigoureuse. Une gaieté innocente semble être le sourire de la vertu ; elle la recommande en la montrant aimable 9 en l'annonçant heureuse.
Les&res désœuvrés, ceux qui sont mécontens d'euxmêmes , ne pouvant trouver dans le plaisir son véritable but , un délassement et une préparation , lui demandent des émotions qui les réveillent ou qui puissent les distraire. Os sont poussés ainsi à le chercher hors des voies de la nature, et par conséquent , hors des conditions de la vérité, hors des prescriptions de la sagesse. Ils n'y trouvent plus que des poisons , au lieu d'y puiser des forces.
D y a un repos fécond et plein d'activité. Combien sont rares les hommes qui le connaissent! Quelle puissance y trouvent ceux qui savent le goûter!
Au contraste fondamental qui , dans la nature humaine, annonce le contact de deux natures diverses, correspondent uue foule de contrastes subordonnés qui ont aussi la même origine : celui des facultés actives et des facultés passives ; celui de l'infini dans le désir et de la borne dans les forces; celui de l'adhérence au passé et de l'avidité pour le nouveau; celui de l'instinct de l'imitation et du
DU PEIFICTIONHEIIEKT MORAL.
besoin dnidgpendance; cehû des penchans et de la raison; celui de h «wmSw i im et de la liberté ; celai des influences propres 1 à la contemplation et à la pratique, à la fie dn monde et à la solitude ; enfin, celui du travail et da repos , de k douleur et du plaisir. Mais , dans cette longue suite de contrastes, la lutte n'est qu'apparente, et llftarmonie, comme l'utilité, sort des combinaisons qui concilient entre eux les principes opposés. Ge grand résultat qui se découvrait déjà et se faisait pressentir à l'origine , se confirme de plus en plus dans tout le cours du développement que reçoivent nos facultés ; il explique beaucoup de choses dans notre destinée ; il renferme une foule de directions utiles pour notre conduite. L'homme , être mixte, aspirant à une existence meilleure, soumis encore à une condition imparfaite , y trouvera un remède contre l'orgueil , un encouragement pour sa faiblesse , une règle de tempérance en toutes choses.