‹ Du perfectionnement moral, ou de l'éducation de soi-même (volume 3)Chapitre 5 sur 34 · LIT. IL SEC T. III. CHIP. III · texte numérisé non relu

LIT. IL SEC T. III. CHIP. III

«aperçoit quelquefois les indices chez des êtres vains peut-être d'ailleurs, mais bien aveugles certes dans leur vanité. Or, cette noblesse originelle se maintient et se justifie par tout ce qui nous rapproche en effet du perfectionnement; c'est en devenant meilleurs que nous en retrouvons les titres. Aussi , et réciproquement, le sentiment de cette dignité nous aide- t-il à devenir meilleurs. Cest ce que manifestent , par exemple , certaines solennités publiques, certaines représentations dramatiques, k rue des récompenses décernées au vrai mérite, par l'influence qu'elles exercent sur ceux qui y participent et en sont les témoins. Le genre d'émotions que causent de tels spectacles , en réveillant dans les cœurs un sentiment profond de la noblesse primitive de la nature humaine ,"*inspire à chacun un besoin secret de les justifier eu lui-même , et semble lui donner aussi la confiance de n'en pas déchoir : sous cette heureuse influence , ce qui est bien lui paraîtra naturel , facile et simple.

Nous continuons donc k reconnaître ici les résultats qui naissent de l'harmonie entre les deux grandes puissances qui conduisent l'homme au perfectionnement. C'est par l'empire de soi uni à l'amour du bien , que l'on obtient une fierté sans orgueil , une modestie sans bassesse. La dignité du caractère' est , dans l'homme, comme le signe de son initiation à la sagesse , le sceau de sa consécration au bien. La dignité du caractère est l'attitude naturelle de la vertu.

Il n'est rien , même dans les idées du monde , de noble et de distingué, qui ne suppose un degré quelconque de a 3.

désintéressement , comme condition essentielle* Aucun marché , quel qu'il paisse être , aucune stipulation d échange égal enfre les contractans , ne recevra jamais cette dénomination; au contraire , l'abandon de ses droits est une chose noble ; tout ce qu'on fait pour l'avantage d'autrui a de la dignité. La bassesse s'attache à tous les motifs sordides , et ce qui était bon en soi cesse d'être honorable , dès qu'il est recherché dans une pensée vénale. Il peut y avoir de la dignité à foire valoir ses droits, mais seulement quand on rencontre en les défendant quelque obstacle ou quelque péril , ou lorsqu'on paraît les réclamer moins encore par un sentiment personnel , qu'an nom delà justice, embrassant ainsi les droits semblables de tous dans la même cause.

II y a une dignité naturelle dans la pureté des sentimens et des actions , comme il y a toujours quelque chose de vil dans ce qui n'est inspiré que par l'appât d'une volupté sensuelle et présente. L'innocence rehausse ce qu'elle décore ; elle a sa fierté, la plus légitime de toutes; car elle conserve intact le dépôt confié à la liberté de l'homme; la pudeur. est une sorte de respect pour soimême, qui commande celui des autres.

Il y a une dignité naturelle dans ce qui est vrai. De là découle ce qu'il y a d'honorable dans la sincérité et la franchise. La dissimulation , le mensonge , peuvent être profitables; ils peuvent être combinés avec habileté ; ils ont toujours quelque chose de bas. Ce n'est pas seulement parce que tout artifice est un signe de faiblesse, comme on a coutume de le dire ; c'est aussi parce que l'artifice

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aodîque l'un, des titres qui constituent l'excellence de notre nature. De plus, on ne ment guère que par un calcul d'égoïsme.

H y a une dignité naturelle dans tout ce qui exprime l'accomplissement d'un devoir. Celle qui entoure la magistrature , la paternité , ne dérive pas seulement de l'autorité qui leur est confiée , mais aussi de l'importance des devoirs qui leur sont commandés, et qu'on doit supposer remplis ; d'ailleurs , cette autorité elle-même , sous an rapport , est , en réalité f un grand devoir. Toute profession est honorable en raison des obligations qu'elle prescrit à ceux qui l'exercent.

Tout abandon de l'empire de soi dégrade. Voyez riyresse , qui en est le terme le plus extrême ! Analysez ce qui mit qu'une chose est ignoble ; vous y découvrirez totems le principe d'une négligence lâche et désordonnée. La familiarité qui nuit à la noblesse du caractère et des manières n'est point celle qui porte, dans le commerce des inférieurs, la condescendance de la bonté et la simplicité de la modestie. C'est celle qui suppose un défaut de retenue, de vigilance sur soi-même.

La. dignité du caractère emporte un certain degré d'austérité dans les mœurs , de réserve dans les relations , de sobriété dans les paroles , de recueillement dans le maintien , de gravité dans les manières , de sérieux dans toutes les habitudes : toutes ces choses annoncent qu'on sait se maîtriser soi-même, qu'on se nourrît du seni ment de* ce qui est- bon et vrai. Cette attitude est celle d'un homme qui vit eu présence de ces hautes destinées

que la Providence nous a assignées par-delà les confins de la terre et de la vie présente.

La vieillesse doit une portion de sa dignité a l'autorité que lui donne l'expérience; le malheur doit une portion de sa dignité à la protection dont la Providence l'entoure, en le recommandant aux âmes généreuses. Mais la vieillesse et le malheur ont encore un autre genre de dignité ; celle qu'elles reçoivent, l'une de la proximité d'un grand avenir où se résolvent les destinées morales de l'homme , l'autre de ce qu'elle est placée dans le sein même de l'épreuve qui explique et prépare cette destinée. On voit d'ailleurs, dans le vieillard, celui qui a long-temps combattu ;dans l'homme atteint par l'adversité , celui qui combat en cet instant même; tous deux sont en quelque sorte consacrés par les exercices de la force d'ame.

Un caractère perd sa dignité dès qu'il se trouve en défaut, et que trompant l'attente, il se contredit et se dément. Le ridicule naît partout où il y a défaillance.

L'agitation et l'inquiétude nuisent à la dignité du caractère , parce qu'elles sont un signe de faiblesse.

On croit quelquefois acquérir de la dignité , en se montrant puissant et fort 5 on se trompe : il eût fallu en même temps, et avant tout, être bon. Dans la vraie dignité du caractère, il n'y a pas seulement quelque chose d'imposant ; il y a aussi quelque chose qui inspire la confiance. Le spectateur sent que, dans les déterminations habituelles d'un tel caractère , il n'y a rien qui soit le produit de la personnalité, rien par conséquent qui puisse lui devenir hostile. Dans l'homme qui ne serait que fort, il peut

craindre on oppresseur ; dans l'homme fort et bon , il ne peut qu'espérer un protecteur. U voit reluire précisément dans le caractère de ce dernier, cette lumière du juste (t du vrai , qui doit lui servir de guide à lui-même ; il y retrouve personnifiées les maximes établies par la raison. H sait donc sans répugnance ses vestiges ; car ce n'est point fiadividu qu'il suit, c'est le flambeau même de la sagesse.

L'homme de bien, celui dans l'ame duquel la vertu a jeté des racines profondes, celui qui est en tout conséquent à lui-même, exerce sur la terre une sorte de mar gistrature naturelle, insensible et douce. On le respecte, sans qu'il commande; on lui obéit, sans le savoir; à sa présence, les inimitiés se tempèrent, les ambitions se calment ou rougissent, les méchans pâlissent, les faibles reprennent courage , les hommes frivoles s'étonnent d'abord, puis commencent à réfléchir. Ê' empire qu'il exerce sur les autres est d'autant plus réel qu'il no cherche point en effet à l'exercer-. 11 n'envahit pas; mais on vient à loi. On parle peu de lui, mais on s'en rapproche involontairement; on s'appuie sur lui; on le consulte en silence, on se sent meilleur en le considérant , en l'honorant; on recherche son estime, et l'on en devient plus estimable.

Dans une semblable dignité , tout est l'ouvrage de celui qui en est revêtu, tout lui appartient en propre. Mais nous cherchons souvent à obtenir des avantages semblables à moins de frais , nous nous empressons, de saisir tant ce qui, dans les circonstances extérieures, nous apporte les moyens d'une élévation apparente. Dans cet q 3...

instinct naturel et confus, qui nous porte a nous étendre et à grandir, nous ne savons point démêler l'indication de cette vocation sacrée qui nous appelait au perfectionnement : nous prenons l'éclat pour la dignité, l'exagération pour la force, l'ombre ou le reflet pour la réalité. La personnalité, se travestissant en diverses manières, vient même corrompre le principe de la dignité légitime. Elle tente d'appeler à elle le vrai mérite, mais pour le placer à sa suite , dans son cortège , et jouir elle-même des hommages qui lui étaient rendus. Ainsi naissent l'orgueil, la vanité , l'amour-propre, comme autant de moyens divers de feire tourner au profit de la personnalité ou l'hommage des autres hommes, eu notre propre suffrage.

L'orgueil se prévaut de ce qu'il possède , et de toot ce qui a le caractère de la puissance. Peu lui importe le caractère de cette puissance , la nature de ses effets , pourvu qu'elle soit une force. Il ose même se prévaloir du bien , mais comme d'une influence à son service , car c'est de lui-même qu'en tout il jouit et qu'il veut jouir. H a quelque chose de calme et de concentré, parce qu'il se suffit et vit de sa propre contemplation. 11 a de la sécurité et de la franchise, parce qu'il pense s'appuyer sur des mndemens vrais, réels et pistes ; il croit en luimême. Il est impérieux, intolérant, exdusi£ C'est la per sonnalhé dominatrice, confiante, satisfaite par la conviction qu'elle a de sa propre supériorité.

La vanité cherche plutôt à trouver dans les regards des autres hommes ce qu'il ne lui réussit pas de trouver en efle-inème; ce qu'il lui eut , c'est Fattenùou; ce qu'elle

ambitionne, c'est l'adjuration, en plutôt la surprise. Car il ne loi importe pas que cette admiration sort alimentée par l'estime; il rai suffit d'avoir des spectateurs, et de les captiver. Elle s'occupera , non d'être , mais de paraître; die se complaira même dans la smgularité , car la singularité étonne et fait spectacle ; elle s'étalera, dans les dehors ; die voudra être en vue; elle pourra même tirer avantage de ses Cuites, de an torts, de ses excès, si elle peut les environner de quelque éclat; elle redoutera moins la censure que l'oubli. À force de chercher à persuader les autres de ses mérites , elle finira par s'en persuader elle-même. La vanité est la personnalité cherchant un miroir extérieur dans lequel die puisse contempler son idole ; mais la retrouver aussi douée de plus vastes dimensions, et brillante d'un plus grand éclat

L'amour-propre, en prenant ce ternie dans la valeur restreinte qu'on lui donne depuis quelque temps , l'amour* propre est plus subtil, plus délicat, plus recherché dans son but, plus ingénieux dans ses moyens, moins naïf dans sea expressions et ses aveux. Il ne lui suffit pas d'être vu, il veut être favorablement jugé ; il aspire au succès" . plus qu'à la renommée; il craint la désapprobation , mais surtout le ridicule. Il veut moins briller que plaire. H veut la considération , l'estime , et désire même la bienveillance. Il va jusqu'à chercher son aliment dans le commerce de l'amitié; il pénètre dans les rapports les { plus secrets et les plus intimes. Il se replie et pénètre \ att-dedans , et vient jusqu'à tourmenter l'âme dans wn \

rapports avec elle-même ; il lui fait un reproche des imperfections qui seraient plutôt une borne de la nature qu'un tort réel; il s'afflige plus de l'absence des qualités que de celle des vertus ; il souffre surtout du manque de talent et d'habileté. C'est une personnalité exigeante, susceptible , inquiète.

On voit des hommes pleins d'orgueil , et qui semblent exempts de vanité ; ils ont une telle conscience de ce qu'ils sont , qu'ils ne se préoccupent guère de l'opinion quon a d'eux; et ils ont un tel dédain pour les autres hommes, que cette opinion a peu de valeur à leurs yeux.

On voit des hommes exempts d'orgueil et de vanité, et cependant dominés par l'amour -propre. Moins répréhensibles que s'ils étaient entraînés par ces deux premiers mobiles, ils sont cependant plus malheureux. Ils sont insensibles aux avantages de la fortune, des honneurs; mais ils sont touchés du moindre trait qui effleure leur existence dans l'opinion. Ils s'alarment de tout; ils sont toujours prêts à admettre des interprétations qui leur sont défavorables. Us sont dans un état continuel d'observation et de défense, plutôt que tourmentés du besoin de la conquête. L'amour-propre est une sorte d'insecte qui peut s'attacher aux plus belles plantes et les flétrir. Souvent chez un homme de bien mécontent de soi , il contribue à ce mécontentement , bien plus que celui-ci ne le soupçonne ; car l'amouuvpropre a un art merveilleux pour se déguiser à la vertu elle-même.

On pourrait dire que l'orgueil se donne une sorte de dignité, que la vanité l'emprunte, que l'amour-propre

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la dérobe; mais tous trois manquent de la fraie dignité * parce qu'ils l'ont cherchée là où elle ne peut être.

Ce n'est pas qu'il n'y ait de la grandeur , et une grandeur imposante, dans ce témoignage unanime et public qne la société humaine rend' au mérite , a la vertu, an talent. C'est un beau spectacle sans doute que celui d'un tel concert d'hommages sincèrement rendus à ce qu'il y a d'excellent sur la terre ; il honore l'humanité , il l'améliore, en ce qu'il réveille dans tous les cœurs la plus pore des sympathies , et rend, par cette sympathie, une Welle force aux sentimens généreux. C'est, après les solennités religieuses, la fête la plus magnifique qui paisse être célébrée sur la terre. Aussi la plupart des nations ont-elles associé aux solennités religieuses les honneurs rendus à la mémoire des grands hommes. Il y a donc certainement aussi de l'élévation et delà noblesse dans l'ambition qui aspire à recueillir une telle palme, et Ton ne saurait rabaisser un ordre de motifs qui a fait fcirede si grandes choses. Qui voudrait déshériter la société des illustrations légitimes , désenchanter la nature humaine , de l'amour de la gloire ? !ty£ais ce grand témoignage n'est acquis qu'à celui qui l'a mérité , et non à celui sur lequel il serait tombé par hasard et par erreur; ce n'était pas sa personne qu'on avait louée , mais l'attribut qu'on supposait en lui. U n'est acquis qu'à l'homme inspiré par des motifs dignes d'approbation ; ce n'est pas s la seule action extérieure qu'on applaudit, c'est à son principe. Les acclamations de la foule ne sont plus qu'un tin bruit et un tumulte vide de sens, si cette approba-

don en est séparée , ou si elle n'est jusfe en elle-mêm Comprenez donc bien l'amour de la gloire, compren la gloire tout entière et avec les conditions qu'elle su pose! Voyez-y un langage qui a sa valeur, un sîgi qui a sa représentation ! Voyez-y une confirmation au thentique, solennelle , éclatante , perpétuelle, de Pappr* bation intérieure , telle qu'elle eût été méritée dans 1 silence! Cherchez la vraie illustration parla voie de c qui est digne d'être illustré ! Soyez tel qu'il vous suffis d'être découvert, même à votre insu , pour recueillir ci tribut d ; éloges! peut-être alors vous les ambitionnera moins ardemment -, et vous n'en serez que plus dignt encore!

Que l'amour de la gloire soif, dans l'échelle du perfectionnement, le pressentiment d'un degré bien supérieur encore k la gloire ! Qu'il soit une lumière propre à Étire reconnaître et estimer ce qui est cligne de l'hommage des hommes ! Qu'il soit un noble instinct qui nous ramène à rechercher surtout le suffrage de notre propre conscience !

D est une fierté légitime qui consiste à faire respecter en bous le caractère d'homme et la dignité de notre nature ; comme membre de la société , c'est pour chacun de nous plus qu'un droit; c'est un devoir de ne pas souffrir qu'elle soit outragée dans notre personne. On voit combien cette fierté diffère de l'orgueil ; car il n'y a en elle rien de personnel, rien qui se concentre sur l'individu. Il est aussi une juste fierté de la vertu, celle qui se défend de l'injustice et de k calomnie, celle qui se repose

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h conscience intime d'intentions pures, cette qui sa supériorité sur la puissance par laquelle elle est opprimée, celle qui triomphe au milieu des épreuves, celle qui jouit de son obscurité , celle qui consiste à pou- Tflîr se montrer sans déguisement et sans crainte, celle fui jette un regard de dédain sur les intérêts grossiers, celle qui est compagne de la vérité, de la liberté , celle que procure h satisfaction d'avoir ^>u se commander à SGs-méme. Certes, elle sied en effet à la vertu ; elle lui était nécessaire, en présence des vaines pompes que traînent à leur suite l'orgueil et la frivolité : mais c'est une fierté modeste, sereine, indulgente et douce.

La modestie décore la vertu, comme la pudeur orne la beauté : elle concorde avec la fierté , comme la modération concorde avec la justice. Elle rehausse encore la dignité du caractère , comme la simplicité relève la grandeur : elle ajoute au mérite le même charme que la candeur ajoute à labonté. Qu'est-ce que la modestie ? n'est-ce cas un sentiment du bien , si profond et si vrai , que l'ob- 1 servation du devoir ne lui parait plus qu'une chose toute ^ naturelle ? n'est-ce pas un désir si sincère de ce qui est | bien, qu'on aperçoit beaucoup plus ce qui manque encore , que ce qui est déjà obtenu ? n'est-ce pas un amour si pur pour ce qui est bon, qu'il oublie même la récompense réservée au mérite dans le suffrage des autres hommes?

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