LIV. lil. SECT. II. CHAP. IV
rance les fzaces de l'analogie. Ainsi , chaque jour re* cueillera les fruits du jour qui Ta précédé, et préparera la fécondité du jour qui lui succède. Benjamin Franklin a donné dans ses Mémoires un exemple très-remarquable de Fapplication d'un semblable système à la conduite de la yie (i); l'exemple est d'autant plus utile qu'il est accompagné des résultats que son auteur en avait recueillis; il a d'autant plus d'autorité que son auteur avait lui-même plus de simplicité et de droiture. Mais c'est à chacun de nous à combiner ce système, de la manière qui nous est spécialement propre, à le coor^^ donner avec son caractère , sa position* Il feut beau* coup se défier de ces modèles empruntés ; il n'est aucun type universel qui ne soit par là même incomplet, et qui puisse être à l'usage de chacun. Tout plan sera bon, s'il est assorti à nos besoins, s'il est conçu dans un esprit de suite. Il est, par exemple, deux vertus que Benjamin Franklin n'a point fait entrer dans son ta^ bleau , et dont quelques personnes devront faire leurs premières têtes de chapitre : La patience et la vigilance sur soi-même.
Le temps étant le cadre général donné au développement de l'activité humaine, le premier objet d'un systàne de conduite bien concerté doit être l'emploi du temps et sa distribution. Aux nombreuses et utiles recommandations qui ont été tracées sur ce sujet, on pourrait ajouter fdusieurs autres soins non moins né* cessaîres, moins connus, et peut-être plus difficiles : c'est de faire en sorte que, dans la succession des
(1) Voyez Franklin f Mélanges, etc. , 2« cdit. Paris, Renoaard , 1826 , tom.*! , page 61.
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heures, le passage d'une occupation à Fautre soit tou* jours concerté de manière à ce qu'elles soient liées entre elles , et quelles s'aident réciproquement; cest de trouver le moyen d*en^loyer encore utilement ce qu'on appelle les momens perdue ; c'est d'avoir un plan flexible, c'est-à-dire de se mettre en mesure pour n'être point déconcerté , lorsque le tableau qu'on s'était formé d'avance pour la distribution de ses heures, vient à être interverti par des circonstances inopinées.
La régularité du retour périodique des mêmes actions, dans les mêmes instans et les mêmes Ueox, t l'immense avantage d'en rendre l'exécution plus facile, plus rapide , et de soulager d'autant l'attention qu'elles exigent. Mais il y a aussi un extrême inconvénient à laisser convertir cette régularité en une sujétion , tellement qu'on ne sache plus agir quand on se trouve déplacé du temps et du lieu accoutumés, et cet inconvénient devient d'autant plus grand qu'on est moins assuré de rester le ma^re des conditions auxquelles on s'est asservi. En général, l'esprit d'ordreque nous devons porter dans la conduite de la vie ne doit point descendre à des détails trop minutieux ; il ne doit point accorder' trop d'importance à la distribution des accessoires; il ne doit pas aller jusqu'à imposer des chaînes inutiles. Ces exagérations rendent souvent notre conmierce incommode et fâcheux à ceux au milieu desqueb nous vivons ; elles nous créent des devoirs de surérogation dans lesquels nous consunGK>ns les forces que réclament des devoirs plus réels ; elles donnent à la vertu quelque chose de mesquin , de raide , de contraint; elles nous gênent et nous entravent dans le moment de l'action, n arrive souvent à ceux qui se sont attachés de la sorte
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avec une sorte de supepsddon aux détails de leur règlement de vie , que, si ses devoirs extérieurs les forcent à y déroger, ils ne savent plus où ils en sont; ils ont comme perdu toute direction morale; il leur arrive aussi que s*ils viennent eux-mêmes à négliger quelques points de ces nombreuses observances , ils s'attristent , se découragent) et s'ôtent la faculté de bien faire. L'ordre que le sage met dans sa vie ressemble à celui que la nature a mis dans ses œuvres. Comme celui-ci ^ il allie à la constance des lois générales , la variété et la mobilité qu'exigent les rapports mutuels des choses; ce n'est point une aride et rigoureuse symétrie où tout soit compassé et reste immuable; c'est un ordre caché j quoique accompli; c'est un ordre qui admet la liberté y l'aisance , qui se plie à tout parce qu'il a tout prévu ; c'est un ordre qu'on sent y qu'on juge par ses effets y mais qui ne fatigue point la vue par l'échafaudage de ses règles ; c'est , en un mot , un ordre animé et plein de vie.
n y aurait un traité assez utile à faire sur l'art de la conçersation, en considérant cet art comme un moyen d'amélioration morale , point de vue sous lequel il n'est guère considéré* Une portion notable de notre vie s'écoule dans des entretiens que nous abandonnons à peu près au hazard, et cependant il en est peu dont une sage direction ne pût tirer plus d'avantages. C'est ici sans doute l'une des occasions où l'on aurait à se défendre des exagérations de l'esprit d'ordre et de régularité. La conversation résiste par elle-même à une discipline rigoureuse* Vouloir la transformer en un dialogue méthodique, serait lui enlever , avec l'abandon et le naturel , cette vérité d'expression qu'y cherche
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le commerce des esprits et des cœurs. Mais y sans lui enlever ce caractère , il est tant de moyens indirects pour la ramener à des fins utiles ! Ou peut être assuré , par exemple, quon ne peut flatter plus agréablement ceux avec lesquels on converse , qu*en les mettant sur la voie de nous exposer ce qu'ils savent* Sans afifiscter aucune attitude pédantesque, sous les formes de la modestie; sous les dehors même de la gaité, il est tant de moyens de mettre en circulation des pensées vraies et des sentimens honorables ! Une bienveillance sincère leur servira facilement de passe-port. Puisque la con* versation est en effet le commerce des esprits et des cœurs y que de choses à y verser! que de choses à y recueillir! Que d occasions fieivorables pourr esserrer les liens qui nous unissent aux autres honunes^ pour découvrir les moyens de les servir! Le talent de la conversation est aussi une puissance et une grande puissance, dans l'état actuel de nos sociétés. On l'a beaucoup exploitée, cette puissance, dans l'intérêt de la vanité , de l'ambition : quel usage ne pourrait*on pas en faire dans les intérêts de la vertu et de la vérité? O parole, instrument admirable et sacré , accordé aux créatures intelligentes et sensibles , pour les mettre en contact les unes avec les autres, comment ne craignonsnous pas de te profaner ! Conmient ne rougissons-nous pas de te laisser oiseuse et stérile ! Car est-ce t'employer que de te faire servir à des usages si peu dignes de ta destination? Que ne peux-tu devenir comme le canal universel , habituel , qui transmette d'âme en Ame toutes les émanations du vrai , du bien et du beau ! Quel prix , dirigée à une telle fin , n*aurais-tu pas encore dans les rapports les plus familiers et les plus modestes, où tu