‹ Du perfectionnement moral, ou De l'éducation de soi-même, Volume 2Chapitre 15 sur 150 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DB LÀ PAIX IlfTBRIBURB.

Yoici un trésor malheureusement trop peu connu de la plupart des hommes, un trésor qu'ils négligent , que souvent ils semblent fuir , un trésor qui cependant était à la portée de tous j qui pouvait s'obtenir à peu de frais y et dans lequel était enfermée une grande abondance de richesses !

«La nature y disaient les physiciens disciples d'Aristote y la nature a horreur du vide ». C'est ce qu'on pourrait dire aussi du cœur humain. La plupart des hommes, dans le besoin aveugle d'agitation qui les tourmente , ne se forment de la paix du cœur qu'une idée négative; ils la redoutent comme un état de privation. Sous prétexte de fuir l'enqemi, ils cherchent le trouble. Que n'ont-ils cependant expérimenté une fois cette paix intérieure! combien l'image qu'ils en ont conçue deviendrait plus juste ! Ils reconnaîtraient qu'elle n'est pas le silence, mais l'harmonie; l'inaction, mais l'équilibre; le sommeil, mais le bien-être; le néant, mais la santé de l'âme. C'est un calme plein de vie, qui tempère toutes les peines, double le prix de toutes les jouissances, et ranime toutes les forces.

Ce que certains sages de l'antiquité appelaient la tranquillité de Vdme, ne répond qu'imparfaitement à ce

LIT. II. SBCT. III. CHÀP. IT. 3l

que nous entendons ici par lu paix intérieure, La tranquillité de rame consiste essentiellement dans Tabsence de 1 Inqi^éiude et du trouble ; la paix intérieure suppose quelque chose de plus : die suppose la présence d'un principe restaurateur. La paix intérieure est encore une harmonie des deux grandes puissances morales de rhomme; la tranquillité de Tâme n'est guère que le fruit de l'empire de soi-même ; elle remplit donc l'une des deux conditions qui se réunissent dans la paix intérieure ; elle la prépare et la commence ; elle est un état de sécurité ; la paix intérieure est un état de satisfaction; l'amour du bien y Yerse toutes ses douceurs. L'âme tranquille est comme le vase destiné à contenir des parfums ; e est peu encore de ne posséder que le vase, s'il reste vide. Le cœur où règne la paix intérieure est rempli par l'amour du bien ; et plus il en est rempli , plus la paix qu'il goûte est profonde.

N'y a-Ml pas quelque chose de sec et de stérile dans cette tranquillité de l'âme que célébraient quelques philosophes anciens ? Souvent j elle semble reposer sur une sorte de fiction que démentent la raison et l'expérience, que la morale même repousse. Sénèque, Epictète luimême nous attristent y nous effiraient en certaines occasions , par l'image qu'ils nous offrent de ce prétendu repos ; quelquefois y ils vont presque jusqu'à nous ré- Tolter, en nous demandant le sacrifice de nos affections les plus douces et les plus sacrées. Mais la paix intérieure a recueilli l'amour dans son sein y et lui sert en quelque sorte de sanctuaire ; elle admet donc tous les sentimens justes et honorables. La paix intérieure résulte de l'accomplissement fidèle de la vocation qui nous a été tracée parla nature; elle ne saurait donc exiger une

contradiction aux yœux de la nature. Cette paix n'est point une' exemption totale de souffrances; elle peut se concilier avec certaines peines du cœur , avec certaines sollicitudes; car il est des peines et des sollicitudes légitimes y et rien de ce qui est légitime et vrai n'altère une disposition qui est elle-même une sorte de concert formé par la justice et la vérité. On souffre alors , mais on souffre avec fermeté; la douleur est acceptée par la résignation ; quelquefois même la paix en devient plus exquise ; la douleur aussi est en accord , par des corrélations secrètes, mais réelles , avec la destination de rhonune; rien de ce qui est dans Tordre général ne trouble l'ordre du dedans; les larmes coulent peut-être, et ne sont point alors une faiblesse, et sont même un tribut mérité; elles soulagent, puisqu'elles sont dues. Il y a d'ailleurs dans la paix quelque chose de balsamique, qui adoucit, d'une manière secrète et insensible, les blessures de l'âme, et même les souffrances du corps. Ainsi en possession de cette heureuse disposition de l'âme, le sage se meut sans trouble et se repose sans ennui ; il jouit de ce qui lui est échu , supporte les privations qui lui sont imposées ; aucun nuage n'obscurcit ses regards ; aucun murmure ne le fatigue; aucun fantôme ne l'alarme; aucun trait ne le blesse jusqu'au fond du cœur ; il se porte avec facilité à tout ce qui lui est prescrit; rien ne le surprend, ne le trouve en défaut, parce qu'il marche dans les voies tracées par la nature ; il jouit pleinement des bienfaits du Créateur , reconnaît encore un bienfait dans les épreuves qui lui sont envoyées , et trouve en toutes choses un sujet de satisfaction, en tant qu'elles dépendent de la condition qui lui est échue, parce qu'il se voit lui-même à la place

Page 1