‹ Du perfectionnement moral, ou De l'éducation de soi-même, Volume 2Chapitre 42 sur 150 · LIV. III. SBCT. I. CHAP. II · texte numérisé non relu

LIV. III. SBCT. I. CHAP. II

du bien , de l'erreur comme de la vérité. Si , dans cette alternative , elle a le bonheur de rencontrer la chance la plus favorable, dotée par Teflet du hasard et non par le choix y elle ne possédera que des richesses stériles ; en effet , on ne peut employer une règle , comme on ne peut appliquer un principe y qu'autant qu'on est entré dans Fintelligence de leur sens et de leur esprit; le prér cepte le plus sage, l'axiome le plus exact, s'ils sont adoptés sans être compris , ne se plieront point à la variété des circonstances, pourront même devenir des instrumens funestes.

Mais l'habitude contractée de la sorte peut aussi se former sous des chances moins heureuses; et de là ces fausses associations d'idées qui attachent la notion de la vertu à des actions que la vertu ne saurait avouer, et dont on rencontre dans l'histoire et sur la scène du monde de si nombreux et de si déplorables effets. L'habitude donne à ces associations arbitraires une singulière ténacité , et conune elle prend elle-même la force d'une nécessité impérieuse, elle leur prête quelque chose des apparences du devoir; on leur obéit ainsi de bonne foi, et chaque jour elles paraissent plus sacrées, parce que l'habitude devient plus forte.

C'est ainsi que les idées se confondent : on ne sait plus ce qui appartient à la routine, ce qui appartient réellement au devoir. Il est plus d'une personne peutêtre qui se trouverait assez embarrassée s'il lui fallait discerner , dans ce qui se présente à elle sous l'image d'une obligation, ce qui résulte réellement d'une loi morale, et ce qui ne constitue qu'une association d'idées formée dès Fenfance; cette observation ellemême, vraie dans quelques cas, mais généralisée à tort.

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est venue , à son tour, par une autre association d'idées non moins arbitraire et non moins erronée , égarer plus d'un philosophe : elle a servi , en particulier, de prétexte aux sophistes pour contester la réalité des notions de la morale (1).

Telle est lorigine de ces vertus de convention , qui prennent si souvent la place des véritables, soit qu'elles excluent celles-ci d*une manière directe, soit qu'elles absorbent des forces que celles-ci auraient réclamées. Tel est le secret de l'artifice qu'emploie le pouvoir, quand il veut convertir le fait en droit, en appelant les habitudes pour tenir lieu de la légitimité , dans la soumission. Telle est la source de ces vues étroites qui se refusent à l'intelligence des maximes générales, et qui donnent en même temps un caractère absolu aux règles relatives et purement conditionnelles. Telle est aussi l'une des causes de ce fanatisme immobile et froid, qui affecte le calme et la dignité de la raison , parce que , dans les fausses idées qu'il s'est faites du devoir, l'habitude a pris la place de l'enthousiasme. Tel est enfin le principe de cette disposition qui nous porte à condamner ceux qui font autrement que nous n'avons coutume de faire , et nous rend ainsi d'autant plus intolérans que nous devenons moins bons et moins sages.

Sans doute , lorsqu'elles ont passé dans le domaine de l'habitude , la connaissance cesse d'être une vue actuelle de l'esprit , la vertu cesse d'être un mérite actuel.

(1) A force de remarquer, dans le monde et dans les mœurs des peuples y des observances fondées uniquement sur d'aveugles habitudes , ils se sont accoutumés eux-mêmes à ne plus supposer que des habitudes routinières partout où ils ont rencontré la fidélité à certi^ines règles.

LIT. III. SECT* I. GHÂP. II. gg

Maifl^ dans lorigine, la connaissance a dû être uneyue de l'esprit, «et la vertu un mérite ; sans quoi , la première, même en rencontrant le vrai j ne serait plus une connaissance y mais un préjugé , et la seconde ne serait plus qu'une qualité heureuse et non un titre à l'estime. L'habitude ne doit servir qu'à dispenser de revoir sans cesse ce qu'on a bien vu une fois , et de recommencer un effort pour l'observation du même devoir.

On répète sans cesse qu'il faut contracter de bonnes habitudes : rien n'est plus vrai ; mais ce n'est pas assez dire; il faudrait ajouter que ces habitudes doivent être fondées sur un bon principe j c'est-à-dire sur une conviction éclairée y sur un sentiment réfléchi; sans cela elles ne constitueront tout au plus qu'une sorte de régularité extérieure : elle ne contribueront point à la vraie amélioration morale.

Ce n'est point encore assez ; et , lors même que les meilleures habitudes ont été contractées ^ il faut aussi revenir fréquemment au principe qui avait présidé à leur formation ; et , de même que les connaissances une fois logées dans la mémoire deviendraient stériles et comme mortes , si elles n'étaient fréquemment replacées dans la lumière primitive des théorèmes générateurs; de même aussi les qualités louables se terniraient peu à peu, si elles n'étaient fréquemment ranimées par la chaleur vitale du sentiment moral. Faute de les ramener ainsi à leur origine, elles se confondraient, dans leurs effets , avec ces habitudes aveugles dont on vient de parler; elles ne sauraient plus se prêter à la variété des applications et aux besoins naissant des circonstances nouvelles; elles se trouveraient tour à tour ou trop absolues ou insuffisantes.

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Enfin, ce serait renoncer au bienfait principal qu'on doit attendre des habitudes , que de se reposer sur elles f en se dispensant d'entretenir cette activité intérieure qui doit aspirer sans cesse à des acquisitions nouvelles. La culture de Fintelligence s'arrête j si l'on tourne perpétuellement dans le même cercle d'idées; les idées obtenues veulent être incessamment soumises à de nouveaux rapprochemens qui en fassent jaillir de nouveaux rapports. Cette élaboration ainsi continuée ajoute encore à la clarté des notions qu'on possède , en les rendant fécondes ; à mesure qu'elle en multiplie le nombre, elle en rend l'intelligence plus facile et le poids plus léger y par la coordination toujours plus parfaite qu'elle établit entre elles , on sait d'autant mieux qu'on sait davantage. La culture morale s'arrête égaletnent, si on néglige d'of&ir à l'amour du bien de nouveaux alimens , et à l'empire de soi la matière de nouveaux triom phes : on se reposera sur les bonnes habitudes contractées; mais on laissera languir et s'éteindre les deux puissances intérieures par lesquelles Pâme agit et se déploie. On continuera de se mouvoir au-dehors , on cessera de vivre au-dedans ; ainsi ce prétendu repos , ce repos fatal deviendra une rétrogradation véritable. Au contraire j lorsque l'amour du bien et l'empire de soi, lorsque les facultés actives de l'âme continuent de s'entretenir par des conquêtes successives, toutes les qualités acquises en reçoivent une nouvelle force, un nouveau degré de pureté. Car toutes les règles, tous les motifs de ce qui est bien , conservent entre eux une étroite analogie , dérivent d'une source commune, et , plus on avance , mieux on saisit les rapports intimes qui les unissent.

Ainsi, lorsqu'on recommande l'exercice comme le

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