DE LA SENSIBILITÉ
De même que le monde commet l'erreur de faire consistc^r presque exclusivement la morale dans les affections naturelles y les philosophes, à leur tour, commettent quelquefois celle d'isoler la morale des affections; quelquefois-même , ils vont jusqu'à vouloir immoler celles-ci à celle-là. Cependant , la sensibilité, bien dirigée , est une préparation heureuse et graduelle à l'exercice du devoir, elle le rend plus facile en le rendant plus doux : elle donne des forces précieuses, pour laccomplir ; elle est en quelque sorte Tadolescence de la vie morale. La sensibilité se nourrit du désintéressement ; elle nous le fait pratiquer presque à notre insu ; elle y joint uii charme singulier; elle se dirige souvent aux mêmes fins que le devoir, quoique sans y joindre encore et la notion et le mérite du devoir; elle est comme Taurore du véritable amour.
L'art de cultiver et de bien diriger la sensibilité est donc une portion essentielle de la première période dé notre éducation intérieue. Sans doute, cette belle faculté est un don de la nature, et la nature l'a réparti avec quelque inégalité parmi les hommes. Toutefois, il n'est aucun de nous qui ait été déshérité de ce trésor du cœur ; ceux qui paraissent avoir été laissés dans Tin*
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digence ^ se sont le plus souvent appauvris eux-m^mes , en négligeant ou dissipant le patrimoine qui leur est échu. Si la sensibilité parait s'affaiblir avec l*âge , si l'expérience qui ne devait que l'éclairer, si le commerce de la société qui , sous plusieurs rapports ^ pouvait l'entretenir, viennent cependant lui porter de si funestes atteintes , nous avons bien plus de part que nous ne croyons au préjudice qui nous est causé, et nous devrions, avant tout, en accuser notre légèreté et notre imprudence.
Deux causes principales altèrent et détruisent progressivement en nous cette douce puissance du cœur , ou l'empêchent du moins de se faire jour. L'une a son origine au-dehors , l'autre au-dedans de nous-mémeSé La première est dans la distraction qui naît de toute espèce de tumulte extérieur , qui nous porte d'objets en objets , sans nous permettre de nous fixer sur au^ cun, et qui, en nous agitant sans relâche, nous émpé-* che d'habiter avec nou^-mémes. La seconde est dans cette personnalité active, réfléchie, ambitieuse, qui prend les formes de l'orgueil , de la vanité ou de l'amourpropre. L'une dissipe la sensibilité , l'autre en dessèdie la source.
La sensibilité est un principe secret, caché au plus profond de notre cœur, que souvent nous n'y soupçon* nons pas et qu'il faut aller y découvrir; elle ne se fait jour que dans le calme du recueillement ; elle a besoin de se replier sur elle-même, de se nourrir de ses propres émotions y de s'y arrêter , de s'y reposer en liberté. De là vient qu'elle se complaît dans la retraite et le silence. C'est une plante délicate qui veut croître à l'écart et à l'ombre; c'est un parfum exquis et suave qui s'évapore