‹ Du perfectionnement moral, ou De l'éducation de soi-même, Volume 2Chapitre 47 sur 150 · LIV. III. SECT. I. CHAP. III, lO · texte numérisé non relu

LIV. III. SECT. I. CHAP. III, lO

rapidement y s^il est exposé au gmad air. Dans les scènes de la nature, comme dans les productions des arts^ la sensibilité demande des teintes douces et sombres, des lignes ondoyantes et prolongées; elle recherche ces voû-* tes mystérieuses qui semblent lui offrir un asile. Elle a de secrètes mélodies qui ne peuvent être entendues que de l'oreille la plus attentive. Rien ne la protège knieux que les pensées graves et sérieuses. Elle ne peut suffire à plusieurs objets à la fois; elle ne peut passer rapidement d*un objet à un autre, eilù s'attache d autant plus qu'elle s'est attachée plus long-temps.

De tous les genres de distractions extérieures, celles qui souvent sont les plus fatales à la sensibilité sont celles qu'entraîne une excessive préoccupation des affaires. Ia dissipation de la firivoUté peut avoir un terme, et quelquefois alors le cœur, en se retrouvant lui-même, éprouve une sorte de surprise et de joie qui lui rend une vie nouvelle. Mais la préoccupation de ce qu'on appelle Us cffairet , n'est autre chose qu'une habitude d'être absorbé par la discussion des intérêts matériels ; elle nous place vis-à-vis des autres hommes dans l'atti-i* tude de la défense ; elle ramène constamment à la distinction du tien et du nûen. Dans les transactions dont se composent les aflEaires , chacun stipule ce qu'il veut acquérir; dans le commerce des affections, chacun porte ce qu'il a besoin de donner.

D'aill^irs, la sensibilité redoute , en général, tout ce qui présente l'apparence d'un calcul; elle répi^e même à ce qui est trop déterminé, trop précis; c^ craint de rencontrer les entraves, même de les apercevcur; eDe y voit une gêne pour sa Uberté, un obstacle à cet abandon, à cette confiance qui lui plaisent; la rigueur des

lo8 DU PERFBCTIONNSMENT MORAL*

méthodes la déconcerte j la clarté des définitions.rincommode; il lui £aut une sorte de vague; elle a besoin de mystère; elle veut errer; elle ne consent point à être captive.

On sait con^en sont profondes les atteintes que l'abus de la volupté des sens porte à la sensibilité de Tâme. Le dommage est d autant plus considérable que les jouissances ont un caractère plus matériel et plus grossier; rhomme semble perdre dans ce genre d'excès , la consciencedesa vie intérieure; cette espèce d*ivresse entraîne le sommeil du cœur, comme celui de la raison. Cependant, si ces égaremens ne vont pmnt jusqu'à la dégradation y régoïsme des sens altère la senttbilité d une manière moins absolue, moins irréparable, que Tégoïsme des prétentions ambitieuses : quoiqu'il n'arrive guère qu'on se livre pleinement aux plaisirs sensuels , quand rame tôt remplie d'affections vives ou tendres ^ il y a queU quefois dans l'espèce d'hilarité et de bien-être que ces plaisirs procurent, une disposition favorable à une sorte de confiance, d'abandon, de générosité même. Mais l'orgueil , la vanité , Tamour-propre , resserrent le cœur en tous sens et ne lui permettent point de s'épanouir} ils l'entretiennent dans un état constant d'hostiUté, de défiance, dans une disposition d'envahissement. L'orgueil introduit des distances là où la sensibilité aspire à rapprocher ou à confondre : il veut dominer , et la sensibilité cherche à complaire. La vanité demande des distinctions , et la sensibilité exige cette espèce d'égalité qui seule donne cours à la confiance; la vanité cherche les applaudissemens ; la sensibilité craint les applaudissemens,parcequ'ilspouraientnuireauxa£fectiQns.L'amour-propre trouble les relations de la vie par ses sus?

LIY. 111* SBGT. I* CUAP. III. IO9

ceptibililëfl et ses exigences; la sensibilité a besoin , ayant tout y de sécurité dans les rapports ayec les autres hommes* L orgueil aime à prot^er ; la vanité aime à se montrer puissante j Tun et lautre se complaisent donc quel" quefois à donner , parce qu*en cela ils affectent une sorte de supériorité; mais leurs bienfaits sont empreints d'ostentation. La sensibilité accepte la protection^lorsqu'elle lui est nécessaire; elle sait jouir de recevoir , porter avec joie la dette de la gratitude et bénir la main qui a répandu le bienfait. Si elle donne elle-même, elle ignore sa générosi téy tan t le mouvement lui en est naturel. L^amour-paropre peut ambitionner de plaire; la sensibilité aspire à soulager y est avide de faire j ouir. La volupté la plus exquise qui • soit sur la terre, celle de se sentir aimé, peut être empoisonnée par Tamour-propre. L orgueil dédaigne; la sensi* bUité se plait à relever, à honorer Tobjet de ses affections. La sensibilité du cœur ne se développe qu à mesure qu'on se dépouille de soi-même, en s'accoutumant a respirer dans les autres; or, il n'est aucune recherche de soimême plus active, plus ingénieuse, plus persévérante, plus universelle , que celle dont la vanité est le mobile.

L'amour-propre est pour la sensibilité un ennemi d'autant plus dangereux, qu'il se déguise pour la séduire, s'insinue auprès d'ell^xavec des formes amicales , semble s'associer à ses intérêts , pour l'associer elle-même aux prétentions qui l'occupent, aux sollicitations qui le dévo* rent.

Si nous réussissons à écarter de nous ces deux principaux obstacles, les distractions du dehors, la recherche de soi-même au-dedans , la sensibilité pourra dès-» lors se faire jour , et le régime propre à la seconder sera beaucoup plus simple qu'on ne serait porté à le croire*

IIO DU FSRFBCTIOMlVfiMBMT MOKAL.

Car il n'y a pas un art pour se donner de la sensibilité; les efforts mêmes que l'on ferait pour l'exciter auraient leurs dangers; on agirait sur son imagination plus que sur son cœur; on ne ferait que se tromper soi-même. ïjts émotions qu'on se compose et qu'on se commande, n'ont rien d'utile y de profond , de stable* Elles paralysent les émotions ingénues. Que si l'on veut considérer comme un art l'éducation de cette faculté de l'àme, l'art consistera ici, comme en tant d'autres choses , à écouter ^^ suivre y seconder les indications de la nature, qui, bien comprises, ne sont que la voix de la ProTidence* N'est-il pas yisible, par exemple, que la Providence a voulu nous retenir, pendant le premier âge, au sein de la famille, comme dans le séjour où cette grande éducation pût commencer d'elle-même ? Mais ce n'est pas aux enfans seuls, comme on le suppose, que cette école est ouverte : là doit se continuer l'éducation des parens, s'achever celle des vieillards. Ceux-ci y puisent, à leur tour , des instructions abondantes : la famille est pour eux une école où chaque jour encore ils apprennent ce qu'on doit apprendre toute la vie, où ils apprennent à aimer, où ils l'apprennent d'autant mieux , qu'ils y sont appelés à se montrer plus généreux , et à goûter le bonheur de donner. C'est là qu'ils obtiennent le touchant privilège de vivre pour autrui et de s'oublier entièrement eux-mêmes.

Cet donc dans le sein des affections domestiques que la sensibilité semble destinée à naître, à croître , à se fortifier ; aussi , se défie-t-on , avec quelque fondement , de ces sentimens exaltés qu'affectent certaines personnes, hors de leur propre intérieur, et qu'dies ne savent point y répandre; aussi remarque-t-on sou*

Page 1