‹ Du perfectionnement moral, ou De l'éducation de soi-même, Volume 2Chapitre 68 sur 150 · DE LA TENDANCE AU MEILLEUR · texte numérisé non relu

DE LA TENDANCE AU MEILLEUR

La géométrie enseigne que le côté de l'hyperbole s a- Tance toujours vers l'asymptote , sans y toucher jamais. Telle est Timage de la condition de Thonmie sur la terre , dans ses efforts pour atteindre à la perfection. Mais , bien qu'il ne lui soit pas donné d y atteindre en effet , sa destination est de s*y diriger et de s*en rapprocher sans cesse. Cest par ce trait caractéristique que s'annoncent les âmes nobles et élevées : leur regard se porte toujours en avant; leur marche est constanmient progressive; elles ont en perspective une carrière indéfinie. Ainsi s'entretient en elles une jeunesse toujours nouvelle; ainsi leur vie est animée par un intérêt puissant , embellie par de hautes espérances.

C'est le propre de la médiocrité en toutes choses, en morale comme dans les arts, d'être satisfaite d'elle-même, et de ne rien voir au-delà des étroites limites dans lesquelles elle reste captive. Les âmes vulgaires sont importunées par la présence de ce qui leur est supérieur, effrayées par les conseils qui les excitent à en suivre la trace; elles cherchent leur sécurité dans l'inaction, leur félicité dans la torpeur; elles ont mille j»*étextes pour se défendre de tout progrès, parce qu'elles y verraient un effort; quelquefois même elles affectent une sorte de dédain pour ce qui est distingué, afin de consoler leur

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Tanitéy en cédaDt à leur mollesse; elles n*ont de génie que pour concevoir les impossibilités , d'éloquence que pour célébrer les obstacles; elles professent une sorte de culte pour les bornes. La condition stationnaire est aux yeux de certaines gens une sorte d'idéal de prudence et de sagesse; ils confondent Timmobilité avec la persévérance, condamnent tout progrès comme une témérité , toute espérance comme une illusion. G est ainsi qu'on s'établit y qu'on se renferme , qu'on s'emprisonne dans une existence en quelque sorte toute mécanique j où la seule raison d'agir est dans la continuation de ce qu'on a commencé à faire , où Ton se confirme et s'encourage soi-même dans ses erreurs, ses torts, ses faiblesses, comme si un arrêt irrévocable avait condamné à ne pouvoir jamais s'en affranchir : tout se refroidit, se coagule , se paralyse; l'homme passe en quelque sorte à l'état fossile ; le bien même que l'on fait perd son charme , les habitudes prennent la place des sentimens, la routine dispense des résolutions; on est porté, on n'agit pas; on roule constamment dans le même cercle, sans avoir besoin de motifs. On croit rest^ stationnaire , mais, en morale, il n'est point de condition réellement immobile; et, qui n'avance pas, rétrograde : car chaque jour aaiène avec soi des pertes qui demandent à être compensées par des acquisitions; car on ne se soutient au même point que par un esprit de vie qui tend à régénérer sans cesse , car c'est déchoir que d'être atteint par IHndifférence. C'est ainsi que le savant qui n'apprend plus , déjà oublie. Tandis qu'on continue à répéter extérieurement les mêmes actions , on ne continue plus à j porter le même sentim^it. Avec une conduite semblable, on n'a plus le même mérite. Quel est donc ce pacte à jamais

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formé avec la médiocrité morale ? Que faites-yous ? que prétendez-vous? qu'attendez-vous? Quelle idée avez-vous conçue de votre destinée ? Avez-vous une destinée ? Ne sentez-vous pas en vous-même une voix qui vous invite à vous estimer davantage , qui vous appelle à croître, à vous élever ? Vous vous croyez estimable! Vous êtes régulier peut-être } vraiment vertueux , non , vous ne Fêtes pas! Vous croyez goûter la sécurité , imprudent! Que des circonstances nouvelles surviennent; quel guide vous dirigera ? Que des difficultés imprévues naissent sous vos pas; comment saurez-vous les vaincre? Dieu vous garde des grandes vicissitudes du sort, des tentations fortes et des situations périlleuses !

L'amour du bien ne se soumet pas ainsi à une mesure rigoureuse et fixe; il est, de sa nature, actif, expansif, avide de conquêtes. Déclarer qu'on s'est prescrit, dans le bien, des limites qu'on ne veut pas franchir , c'et avouer qu'on n'éprouve pas pour le bien un véritable amour ; c'est ce mettre en contradiction avec soi-même. Déclarer qu'on veut s'arrêter à un point déterminé dans la carrière , c'est avouer qu'on n'a pas connu les vrais motifs qui devaient conduire déjà jusqu'à ce point lui-même ; s'ils avaient été Compris et sentis, ils entraîneraient encore à le dépasser.

Loin qu'on dût s'effrayer de cette tendance au meilleur, comme d'une fatigue excessive, on reconnaîtrait bientôt par sa propre expérience, que la pratique des devoirs devient au contraire toujours plus facile et plus douce, à mesure qu'on avance vers le bien.

En veut-on un exemple sensible? Cette paix in té* rieure , qui est le fruit des habitudes vertueuses et le doux privilège de l'innocence du cœur, devient à son

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tour la disposition la plus faTorable pour connaître , sentir et pratiquer tout œ qui est bien. n

C'est pour les âmes lâches et tièdes que le deToir de- Tient un joug. Telle est l'étroite corrélation qui existe entre toutes les Tertus, que chacune d'elles, à mesure qu'elle est acquise, iuTite et appelle ses compagnes, et leur prête son appui. Cette marche progressiTC entretient d'ailleurs dans le cœur- de l'homme, je ne sais quelle joie et quelle hilarité qui redouble les forces, qui dispose à entr^rendre , et qui aide à accomplir. C'est dans, la monotonie d'une existence sans but, qu'on trouTe la lassitude; l'actiTité d'une existence consacrée à la recherche du bien, trouTC en elle-même son encouragement et sa récompense. Plus l'homme s'élcTcra dans les régions morales, plus il Terra son horizon s'étendre : des sommités qui se montreront dèrant lui , Tiendront tout ensemble et la force et la lumière.

Les grandes choses ne s'accomplissent jamais sans passions ; mais une seule passion donne le moyen de les exécuter d'une manière certaine, comj^ète, constante : celle du bien. La tendance au meilleur est à la Tertu, ce que l'esprit d'iuTention est aux aits.

On a beaucoup disputé sur les questions qui se rattachent à l'idéal , sur la part réelle qu'il peut aToir aux opérations humaines, et^ comme il arriTe presque toujours, ces discussions ont peut-être épaissi les nuages , au lieu de les dissiper. On a opposé l'idéal à la réalité , et de là, les dédains des uns pour les instructions de l'expérience, les reproches faits parles autres à tout ce qui porte le caractère d'amélioration, de se perdre en de Taines chimères. Mais l'idéal , conçu dans sa Traie nature , n'est point en état de guerre aTCC la réalité; il

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se met en corrélation avec elle par une double alliance ; il lui emprunte des élémens, il lappelle à lui : il s'instruit auprès d elle , il sert à Télaborer*

Pour tous les êtres actifs^ intelligens et libres^ il y a nécessairement des exemplaires, des modèles, antérieurs à chaque action, dans lesquels Taction se dessine d*airance; sans quoi, l'action elle-même serait impossible. Si l'opération qu'il s'agit d'exécuter a déjà été accomplie avec une parfaite similitude par un autre agent, en présence de celui qui doit la répéter, le modèle sera sensible, il sera aperçu, et non conçu. Mais la nouveauté des situations, amenée par la mobilité continuelle des circonstances, suffirait seule pour exiger un grand nombre d'opérationsqui n'ont point, dans la réalité actudle, de modèle absolumentsembh^le. Il y a donc auàsi des exemplaires , des types, qui n'eustent encore que dans la région des idées , et qui sont l'image anticipée de Tactis à produire. Dans lès simples aits mécaniques, on peut déjà faire cette remarque et cette distinction :Fouvrkr copie quelquefois un ouvrage qu'il a sous les yeux ; quelquefois , il conçmt l'image d'un instrument ou d'un produit qui n'ont point encore été esécutés. Dans les arts qu'on appelle d'imitation , il y a également et des modèles puisés dans l'observation , et des modèles véritablement archétypes; toutefois, ces derniers sont soumis à une double condition : ils sont contraints de puiser dans la nature réelle lesélémens de leurs cômtânaisons; ib doivent se conformer à icertaines règles de proportion, de convenance, de vraisemblance, que nous révèle le sentimafit du beau, tel qu'il nousa été lui-même inspiréparla nature, tel qu'elle a pris soin de l'enseigner par de nombreux et lumineux exemples : sous l'inspiration de ce sentiment, les arts dérobent

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donc à ces objets épars sur la scène de la réalité, leurs beautés diverses, en font un choix, en composent de noureaux assemblages; cette image de l'ens^nUe, ainsi construite dans l'intelligence, devient Varchétype de l'exécution. Si les arts d'imitation se prirent de ce second ordre de modèles , ils se renferment dans de simples descriptions, n'exécutent que de froides copies; en s'aidant au contraire de ce second ordre de modèles, c'est surtout la nature morale qu'ils appellent à leurs secours , pour en combiner les phénomènes ayec ceux de la nature sensible; et les effets qu'ils obtiennent deviennent d'autant plus admirables qu'ils ont mieux su , en empruntant à ces deux natures ce que chacune d'elles a de plus éminent, conserver cependant le plus parfait accord et la plus étroite sympathie entre les élémens puisés ainsi dans l'une et dans l'autre. Les sciences positives elle-^némes nous offrent encore quel^ que chose de semblable. Si elles ont leurs observations directes qui se contentent de recueillir et d'enregistrer les feits tels qu'ils se présentent, elles ont aussi leurs expériences, dont l'idée est conçue par elles, à l'aide desquelles elles interjx>gent la pâture, en font jaillir des phénomènes nouveaux; et c'est à ces heureuses tentatives qu'elles doivent leurs plus précieuses décou* vertes. Les mathématiques sont, par rapport à la méca* nique et à d'autres branches de la physique, comme une vaste coUectiiHi d'exemplaires et d'archétypes , qui vont au-devant des faits, président aux applications et les représentent dans la pensée ; elles sont Fidéal de la science. La législation et la politique, en s'appuyant sur l'histoire, sur la connaissance du cœur humain, sur les données des circonstances locales, tracent cependant ,

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d*une part j à ceux qui gouvernent les affaires humaines j la notion anticipée des directions qu*ils doivent se prescrire, et, de lautre, aux citoyens , ces règles de conduite qui sont inscrites dans les codes : un code de lois est une collection d'archétypes présentée à la société, pour les actions qui embrassent les divers rapports des hommes entre eux, La moral, à son tour, a servi d'exemplaire et d*archétype au législateur politique. Certes, il n*est rien de plus réel, rien qui soit mieux fondé sur la nature : car la morale n'est que la voix suprême de la nature, retentissant dans le cœur de rhomme et lui annonçant sa destination. La conscience la reconnaît, et ne la crée pas. Les régies qu'elle a instituées se produisent d'elles-mêmes, en présence des applications, ou réalisées, ou simplement conçues. Or, il est au pouvoir de la pensée de concevoir d'avance l'image d'une multitude d'actions possibles; à chacune d'elles s'adapteront les règles instituées; la convenance plus ou moins entière, qui se rencontrera entre les unes et les autres , en composera des exemplaires plus ou moins achevés. La combinaison qui satisferait dans le plus luiut degré à cette convenance serait l'archétype de la perfection relative pour la nature humaine. Voilà cet idéal que cherche le génie de la vertu ! L'honune de bien, en aspirant au meilleur, ne fait donc autre chose que répéter, dans Fondre moral , ce qui s'exécute chaque jour dans le domaine des sciences et des arts, dans les plus simples actions de la vie, et ce qui détermine le mérite et l'utilité des opérations accomplies dans ces diverses carrières. L'idéal est pour lui de même nature, quoique dans une région supérieure ; il n'est pas plus fantastique ou chimérique , il

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est seulement plus excellent, parce qu'il correspond à ce qu'il y a de plus éminent dans le caractère de Thuinanité.

Cette tendance active et persévérante vers le meilleur, quelque sage qu elle soit dans son principe , a toutefois plusieurs écueils à éviter. Le premier et le plus grave de tous serait celte exaltation aveugle et sans mesure, qui nous déroberait le sentiment de notre propre faiblesse, qui, en nous précipitant vers le fantôme d'une perfection idéale, nous laisserait dans l'impuissance réelle d'accomplir le bien qui se trouve à notre portée. Que le mouvement dont nous sommes animés soit ardent, sans douté, constant, infatigable! mais [qu'il ne soit jamais inquiet , précisément pour qu'il puisse mieux se soutenir! Qu'il ne soit pas même impatient! C'est un grand acte de résignation, pour une âme qu'embrase le zèle de la vertu , que de consentir à reconnaître et à subir la lenteur inévitable des progrès, à porter , jusqu'à la fin de ses jours, le poids de ses imperfections ; mais cet acte de résignation est nécessaire ; il est commandé par la condition de l'humanité ; seul , il peut conserver le calme nécessaire pour bien voir la route qui se découvre en avant de nous , et pour y marcher d'un pas sûr. Qu'il y ait une juste élévation dans les vues qui nous guident ! Mais qu'elles ne se perdent point dans les nuages ! Qu'elles ne restent point vagues , indéfinies , comme on l'observe trop souvent chez ceux qui , en se dévouant au bien , se confient plus au senti* ment intime qu'aux règles positives ! il arrive alors que le sentiment lui-même s'évapore et se confond dans des spéculations purement théoriques , au lieu de se convertir en applications positives ; l'imagination , dans de

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