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la cause en nous-mêmes. Nous croyons les choses impossibles parce que nous n'avons pas osé; nous nous croyons capables , parce que nous ayons été secourus. Semblables au navigateur qui croit voir le rivage du fleuve se mouvoir, quand nous changeons , nous croyons que c'est le monde qui change. Nous prenons des qualités d'emprunt, pour des élémens de notre caractère; nous prenons des habitudes contractées, pour une condition inhérente à notre nature ; nous attribuons à nos facultés ce qui est dû aux instrumens et aux procédés; nous jugeons de toutes les situations par celles qui nous sont connues. Ainsi, alors même que nous réussissons à remarquer les effets, nous nous méprenons en mille manières sur les causes.
Telles sont les difficultés, du moins en partie; car, p^us on s'étudie, plus on en découvre; mais nous supposons une volonté sincère de se connaître. Que sera-ce, si cette volonté manque elle-même 7 Où sont ceux chez lesquels elle se trouve véritablement entière ? C'est peu que, par légèreté, par ignorance, par distraction, nous paraissions indifférens pour l'acquisition de cette connaissance fondamentale ; c'est peu que nous la négligions , que nous évitions même de la recueillir , nous dérobant à nos propres regards, fuyant devant nousmêmes , comme si nous redoutions notre société , et que nous n'osions pas nous exposer à nos propres investigations ; souvent nous allons jusqu'à user d'artifices pour nous surprendre, et pour paraître à nos propres yeux autres que nous ne sommes. Tantôt, ce sera pour flatter ou excuser nos penchans; tantôt, pour complaire à notre amour-propre et à notre orgueil ; tantôt par lâcheté, tantôt pour tous ces motifs
igO DU PEEPBCTIONNBMSNT MOHÂL.
cnaemble. On yeut se supposer fort, quand il s*agit de satisfaire une ambition ou des désirs présomptueux; on n*a¥oueplus ses forces , quand il s'agit de remplir un deroir difficile. On s'exagère en soi-même les qualités qui paraissent méritoires ; on atténue celles qui , offrant un secours naturel , diminueraient, au contraire , le mérite de nos efforts. Ne serait-ce point, par exemple y par cette dernière raison , que chacun s accuse de manquer de mémoire, tandis que personne ne s'accuse de manquer de jugement? L'égoïsme veut parer ridole qu'il s'est donnée: la sensualité veut être en repos , et par conséquent ^ se justifier ; elle veut même se relèvera ses propres yeux , se croire moins grossière qu'elle ne l'est , pour mieux jouir encore. Si l'on n'avoue guère ses torts aux autres hommes^ on n'aime pas à se les avouer à soi-même ; notre propre censure est celle qui nous atteindrait de plus près et nous poursuivrait avec plus de constance. La vanité même et l'amour-propre ne peuvent consentir à se reconnaître dans les mouvemens qu'ils inspirent : car , en se reconnaissant y ils se trouveraient humiliés , ils se contrediraient , puisqu'ils ne sont qu'une faiblesse du caractère : il faut donc qu'ils se déguisent y pour réussir à conserver cette attitude distinguée à laquelle ils prétendent. Souvent ^ en cherchant à se montrer aux autres hommes sous l'aspect le plus favorable y pour obtenir leur approbation ou leur bienvdllance, on se pénètre tellement de son rôle^ qu*on finit par le prendre au sérieux^ par tomber soi-même dans la méprise qu'on veut causer aux autres : on ressemble à un acteur qui continuerait à jouer tout seul la comédie , pour son propre compte.
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Les personnes exaltées , après aroir commencé à s abuser de la meilleure foi du monde, finissent toujours par se tromper de propos délibéré. Toute exaltation , mobile de sa nature, a des intervalles de relâche; et y lorsque l'exagération vient à se calmer, on veut continuer cependant à soutenir le même personnage; on ne veut pas convenir qu*on ne soit plus le même; on se compose une exaltation factice; on écarte tout ce qui pourrait la troubler ; on redoute surtout les rayons de la lumière ; on se condamne à une sorte de charlatanisme , vis-à-vis de soi-même , et l'on de* vient sa propre dupe. Quelque chose de semblable peut aussi avoir lieu chez ceux qui relèguent leur morale dans les spéculations contemplatives; ils seraient troublés dans leurs extases par les souvenirs de leur vie effective , si ceux-ci étaient trop peu en accord avec leurs sublimes théories ; il faut donc trouver le moyen d'interpréter les motifs, de manière à ce que les actions n'offrent plus une contradiction aussi choquante ; il faut se persuader que les conceptions de l'esprit ont une racine réelle dans l'âme; il faut réconcilier entre eux les deux personnages qui se donnaient un mutuel démenti ; cette réconciliation aura lieu en démonstrations et en paroles , et l'un de ces deux personnages trompera Vautre.
On a mille ruses pour réussir dans ces funestes combinaisons ; on prend vis-à-vis de soi-même toutes sortes de masques. On est singulièrement favorisé, dans ces artifices , par les nombreux obstacles qui rendaient déjà naturellement l'étude de soi-même si difficile. On exploite surtout avec une rare habileté une circonstance bien favorable à celui qui veut s'abuser, l'espèce d'analogie
Jg2 DU PBRPBCTIONlfBMENT MORAL.
qui se trouve entre certaines bonnes qualités et les défauts qui leur correspondent : ceux-ci n*étant que l'excès de celles-là, et appartenant originairement au même principe générateur, on réussira facilement à se faire illusion sur la limite qui les sépare.
Mais rien ne fayorise davantage les illusions qui nous égarent dans Tétude de nous-mêmes , soit qu'elles restent sincères, soit qu'elles naissent de notre propre mauvaise foi , que le mélange et la confusion que nous laissons s'introduire dans les motifs de notre conduite. Les intentions complexes se prêtent à toutes les interprétations; elles ont des applications préparées pour tous les systèmes ; elles ont un but qu*on peut s'avouer, à côté de ceux qu'on, veut réellement atteindre. Le désordre des sentimens et des idées jette dans notre intérieur une obscurité profonde ; dans ces ténèbres , on voit tout ce qu'on désire voir; on se crée un roman sur soi-même , Ton manque de moyens pour le comparer à la réalité, et par conséquent pour reconnaître que ce n'est en effet qu'un pur roman. D'ailleurs, plus il est agréable, plus on aime à y croire , et l'on finit toujours par croire ce qu'on désire.
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