SYMPTOMES
Le pied bot congénital présente au clinicien, dès la naissance, une physionomie qui lui est propre et que l’on peut esquisser en quelques traits. Ce n’est pas une forme simple de déviation traduite par une attitude simple du pied, mais un état complexe où l’on
peut, il est vrai, reconnaître le type, bien que sa figure ne soit pas nettement dessinée.
Réduit dans sa longueur et replié sur lui- même, le raccourcissement du pied frappe ; son talon plus mince ne regarde pas aussi directement en arrière ; son extrémité antérieure plus large, plus arrondie, se traduit par l’écartement des orteils dont le premier surtout se sépare des autres.
Le pied, par sa forme, rappelle au premier coup d’œil l’altération qu’a subie le squelette. Sur la face dorsale une saillie anormale déjetée en dehors, une sorte de promontoire succède à la dépression du cou-depied, et, au lieu d’offrir une surface supérieure convexe et regardant en haut, la face dorsale du pied se divise en deux plans, l’un postérieur saillant et convexe regardant en dehors, l’autre antérieur faisant avec lui un angle plus ou moins accusé.
Du côté de la face plantaire, une disposition inverse, le talon se sépare du pied par son creux transversal habituel exagéré, et sur cette concavité agrandie vient tomber perpendiculairement une dépression qui occupe le grand axe du pied. La face plantaire est donc divisée en trois parties ; l’une appartient au talon; des deux autres, l’externe très-accrue constitue la nouvelle base de sustentation du corps ; mais en même temps, par suite de ces particularités, le pied, dans son ensemble, a une forme plus globuleuse, et si nous ajoutons la tension, le relief, le raccourcissement invincible des muscles, la rigidité de ses articulations et la difficulté de réduire le déplacement, nous aurons indiqué d’une manière rapide l’expression symptomatique du
pied bot congénital. Mais il est nécessaire de la rendre plus exacte et de la compléter par l’étude de chacune de ses variétés.
I9 Varus. On n’ignore pas que c’est la forme du pied bot la plus fréquente chez le nouveau-né, et, même à la naissance, elle présente des degrés très-variables, depuis la simple adduction exagérée qui rappelle l’attitude normale, jusqu’au point où le pied est replie sur le côté interne de la jambe, en contact avec elle.
Nous prendrons pour type de notre description un cas de moyenne intensité.
Le pied est dans l’adduction en même temps que dans l’extension ; sa pointe est dirigée en dedans et en bas ; la plante regarde en dedans et en arrière, le dos
se tourne en dehors et en avant, le talon est porté à la fois en dedans et en haut. Une saillie sur la face dorsale du pied, au niveau du tarse, attire immédiatement l’attention ; c’est la proéminence que fait la tête de l’astragale en ce point.
Et si l’on cherche à reconnaître les différents points du squelette, on trouve, sur le bord externe, trois saillies plus accusées : l’extrémité antérieuredu calcanéum,
le cuboïde, l’extrémité postérieure du cinquième métatarsien ; à cette dernière correspond un angle, l’angle externe du pied, dont les deux côtés devenus perpendiculaires l’un à l’autre, sont formés : l’un, par le calcanéum, l’autre, par le cuboïde et le cinquième mé* tatarsien. Sur le bord interne, la malléole quoique déjetée plus en avant, est moins reconnaissable, cela tient à ce qu’elle se cache en partie dans la plante du pied; à partir de ce point, et jusqu’à la racine du gros orteil, ce bord décrit une courbure en rapport avec l’étendue de l’inflexion de l’avant-pied.
En arrière le talon, plus élevé et moins saillant, est fortement porté en dedans.
Au moment où la marche s’établit, le pied repose sur le sol par son bord externe, et une partie de la face plantaire. Le poids du corps joint à la rétraction des muscles augmente la torsion. L’astragale et le calcanéum restent à peu près dans le même axe antéro-postérieur, mais l’avant-pied prend une direction transversale ; il forme avec l’arrière-pied un angle presque droit. Le pied paraît comme plié en deux, La base de sustentation est ainsi complètement changée ; elle est constituée en arrière par le talon, en avant par la tubérosité antérieure du calcanéum et la face dorsale du cuboïde, et les parties molles de la plante viennent pour ainsi dire se tasser dans l’intervalle qui sépare ces deux os.
A un degré plus accentué de torsion, l’astragale abandonné par le scaphoïde, et situé tout à fait en dehors, va former avec le cinquième métatarsien et la tubérosité antérieure du calcanéum, un trépied sur
lequel reposera désormais tout le poids du corps. La progression devient alors des plus pénibles; le malade meut son membre tout d’une pièce, et si l'affection est double, il faut, pour marcher, qu’il fasse successivement passer un pied par-dessus l’autre. Lanouvelle surface d’application sur le sol est totalement modifiée; elle n’est plus flexible ni merveilleusement disposée comme dans le pied normal pour la station et la progression.
Si l’on examine la forme du pied à cette période, voici dans quel état on la trouve : Le pied est ramené sur lui-même, fortement infléchi; ce qui était la face plantaire s’est transformé en une gouttière antéro-postérieure, partant d’un creux situé à l’union du tiers postérieur avec les deux tiers antérieurs du pied; ce' creux correspond à l’union du talon avec la plante du pied. Le talon d’ailleurs est resté petit; c’est qu’en effet il n’est plus un des points, de soutien du corps, c’est au bord externe et à la face dorsale du pied que sera désormais dévolue cette fonction. Aussi cette région du pied at-ellesubi de nombreuses modifications : La peau est considérablement épaissie, une forte couche de tissu graisseux aréolaire s’est interposée entre elle et le squelette, et au niveau des saillies osseuses, en particulier sur la tête de l’astragale, on remarque une bourse muqueuse de formation nouvelle, en tout comparable à celles que présentent les régions du pied qui appuient normalement sur le sol.
Le pied est devenu une sorte de pilon qui rend la marche mal assurée ; mais, pour que les choses arru ntà un tel cbgvé, if faut que la difformité soit extrême;
d’une manière générale, on peut dire que, chez les jennes sujets, les inconvénients du varus ne sont pas très-prononcés. Malgré leur difformité ils s’habituent facilement à la marche, et l’attitude vicieuse ne les gêne que médiocrement. Les cas où la progression est pénible, douloureuse, sont, en résumé, rares. On ne les observe guère que chez l’adulte, et c’est dans ces conditions que l’on voit alorssurvenir des inflammations suppuratives de la bourse séreuse dont nous parlions il n’y a qu’un instant, inflammations suppuratives suivies d’ulcérations rebelles, qui constituent une des complications les plus graves du varus congénital. Dans un cas que nous avons eu l’occasion d’observer cette année dans le service de M. le professeur Broca à l’hôpital de la Pitié, le malade était affecté sur chacun de ses pieds d’un mal perforant; ces maux perforants siégeaient l’un et l’autre sur le bord externe du pied, un peu au-dessous de l’angle saillant qui correspond à la tête de l’astragale.
V aigus. — Le valgus congénital est déjà beaucoup plus rare que le varus ; il est direct, ou bien associé, au mouvement de flexion ou d’extension du pied, à l’équin ou au talus. A l’état congénital, on ne rencontre guère que le valgus direct et le valgus talus ; le valgus direct lui-même conduit souvent au valgus talus. Cette variété de pied bot est caractérisée par l’exagération du mouvement d’abduction du pied; elle peut atteindre plusieurs degrés; à un premier degré ce n’est que l’exagération du mouvement d’abduction normal, et le bord interne du pied porte sur le sol suivant toute sa longueur; à un second degré, la face
plantaire se renverse davantage en dehors, le bout du pied se relève, et l’avant-pied, en s’inclinant en dehors, se fléchit sur le côté interne de la jambe; dès lors le bord interne du pied devient convexe, et il présente trois saillies osseuses qui ressortent; la malléole interne, la tête de l’astragale et le tubercule du scaphoïde; la saillie de ce dernier os tient à la torsion de l’avant-pied effectuée de dedans en dehors, torsion qui a pour effet une subluxation des os de la seconde rangée du tarse sur les os de la première.
Du côté du bord externe, une disposition inverse ; ce bord est concave et présente un creux très-profond, correspondant à la tubérosité antérieure du calcanéum et au cuboïde.
La base de sustentation est représentée par le calcanéum en arrière, en avant par le premier cunéiforme et le premier métatarsien. Aucun os ne soutient le pied en dehors, et ce sont les parties molles qui s’appliquent sur le sol, aussi la face plantaire est-elle plate et souvent même très-convexe. Il en résulte que cette base de sustentation est on ne peut plus défavorable à la marche, et que celle-ci ne s’accomplit
qu’avec une grande gêne; c’est dans le valgus en effet que l’on voit apparaître des douleurs assez vives, et cela même à un âge peu avancé. La marche d’ailleurs aggrave la difformité qui en augmentant devient plus douloureuse. Comparé au varus, le valgus présente de notables différences; dans l’un la locomotion est possible et peu entravée, dans l’autre elle est difficile et souvent douloureuse; en revanche, le valgus présente moins fréquemment les ulcérations, provenant de l’inflammation des durillons et des callosités.
Equin. — Le pied équin congénital simple est extrêmement rare, si tant est qu’il existe ; mais on voit souvent l’extension du pied compliquer, l’adduction ou l’abduction, quelquefois même cette extension domine, et l’on se sert des mots équin-varus et équinvalgus pour désigner ces formes mixtes. On serait donc autorisé à rechercher quelle est la forme primitive du pied dans ces cas. Est-ce l’équin qui est devenu la cause de l’adduction et de l’abduction, ou bien ne serait-ce pas à l’un ou l’autre de ces deux derniers états qu’on devrait rapporter l’équinisme? Mais l’on ignore complètement la cause réelle de la production de telle ou telle difformité ; d’ailleurs les faits dont nous parlons sont extrêmement rares, et le plus souvent les variétés ne se montrent qu’après l’établissement de la marche, et lorsque le pied a été primitivement varus ou valgus plus ou moins équin : aussi ne donnerons-nous les caractères de ces pieds que lorsque la marche s’est établie. A cette époque le talon est plus ou moins élevé au-dessus du sol ; les orteils sont dans une extension exagérée; la concavité de la face plantaire
augmente considérablement, et toute cette face a la forme d’une S à concavité postérieure, à convexité antérieure, et suivant que le pied équin sera varus ou valgus, il y ajoutera encore une adduction ou une abduction plus ou moins prononcée.
Exceptionnellement on a vu les orteils et leurs métatarsiens s’infléchir du côté de la plante, au point que
le pied reposait sur sa face dorsale supérieure. Ce degré extrême a été observé par Stolz, dans un cas de pied bot congénital.
Talus. — Le talus congénital est presque aussi rare que l’équin, et dans les cas où on l’a observé à la naissance, il affectait plus souvent les deux pieds qu’un seul. Ses caractères varient suivant le degré de gravité, le talon est abaissé, les orteils relevés presque
toujours. Cette forme est combinée avec un léger degré d’inclinaison en dehors, en un mot le talus valgus est le plus commun.
Quant à la face plantaire, dans le pied bot talus congénital, elle est ordinairement plate, et notre observation en fournit un exemple.
L’influence de la marche sur cette variété de pied bot est des plus évidentes, car il est très-fréquent de voir le poids du corps, par l’effet de la marche, ramener le pied à sa position normale et guérir le talus. Ce n’est pas une affection persistante, ni grave.
Je rapporte ici deux observations dont l’une du talus, quoiqu’elles eussent mieux trouvé leur place dans l’anatomie pathologique.
Obs. — Description d’une pièce de talus congénital sans complication, chez un fœtus à terme, provenant de l’hôpital de la Pitié et trouvé à l’Ecole pratique le 8 mai dernier. La flexion du pied sur la jambe ne peut pas atteindre l’angle droit, et à ce degré, les muscles extenseurs font un relief considérable au devant du cou-depied ; le tendon du jambier antérieur est celui qui se dessine le plus. Le pied n'a subi aucun changement dans l'attitude de ses faces et de ses bords. Mais ce qui frappe au premier examen, c’est le mode d’attache du pied avec la jambe, surtout en arrière. Le talon ne fait, en effet, aucune saillie appréciable, et du creux du jarret à la face plantaire, il n’y a qu’un plan uni. A la dissection, la peau, la couche sous-cutanée et l’aponévrose ne présentent rien de particulier. Les muscles antérieurs et latéraux sont bien développés et de couleur normale, les intervalles faciles à suivre.
Les muscles postérieurs superficiels (triceps suralj n’offrent rien de spécial quant à leur volume et à leur aspect. Le tendon d’Achille, a son extrémité, se déjelte un peu en dedans; son insertion inférieure, en effet, est un peu plus interne, parce que la tubérosité du dalcanéum est placée légèrement en dedans. Mais ce tendon présente une particularité digne d’être signalée et en rapport avec les mouvements de flexion et d'extension du pied. Relâché dans la flexion,
il s’étend dans l’extension, et il vient alors s’appliquer directementsur le bord inférieur de l’épiphyse du tibia dans une gouttière située entre celle du fléchisseur du gros orteil et du fléchisseur commun; cette situation profonde qu’il prend alors est en rapport avec l’exagération du mouvement d’extension si remarquable dans ce pied. Les muscles profonds sont normaux.
Squelette. — Je me suis borné à l’examen des rapports des os les uns avec les autres; car, faute de points de comparaison, leur forme et leur longueur ne sauraient être appréciées avec exactitude.
Rapports de l’astragale avec le tibia et le péroné. — L’astragale est porté plus en arrière, et dans la position du pied à angle droit sur la jambe, le plan du bord antérieur du tibia vient tomber sur le milieu du creux astragalien, en face du col beaucoup plus accentué que de coutume. Dans l’extension, le bord antérieur du tibia s’enfonce dans le creux astragalien, et ce mouvement n’est borné que par la rencontre des deux os.
En arrière, la facette articulaire supérieure de l’astragale déborde le plan postérieur du tibia ; elle est agrandie de haut en bas; la forme du corps de l’os est aussi devenue celle d’un coin aminci en avant, développé en arrière.
De cet élargissement en arrière du corps de l’os résulte la direction oblique en bas du ligament postérieur de l’articulation tibiotarsienne, ou ligament péronéo-astragalien postérieur.
Les rapports de l’astragale avec le calcanéum, et la forme de ce dernier os sont intéressants à plus d’un titre.
L’épiphyse postérieure du calcanéum est bien développée etmême saillante du côté de la face plantaire; mais ce qui frappe le plus, c’est la situation de l’articulation so”s-astragalienne postérieuie : celle-ci est placée sur la partie la plus reculée de cette épiphyse, et le tendon d’Achille, à son insertion, la touche. Je n’ai pas examiné avec assez d’attention pour le décrire, l’état des articulations sousastragaliennes antérieures; mais il résulte de cette situation de l’articulation sous-astragalienne postérieure que tout l’astragale est porté en arrière sur le calcanéum, tandis que les os de la jambe ont gardé leur position normale. Dès lors il semble que l’astragale se soit déplacé en arrière de ces os, et cela nous rend compte de l’agrandissement considérable du creux que l’on constate au niveau du cou-de-pied, et de la saillie que forment en ce point les tendons antérieurs. ’ eur relief ne paraît pas pouvoir être rapporté à une autre cause. Quant à ces rapports insolites de l'astragale avec le cal-
canéum, ils ont pour conséquence de faire paraître tout le corps du calcanéum démesurément long, et cependant rien n’indique que la longueur de cet os soit accrue.
Obs. Anencéphalie. — Double pied bot, varus chez un fœtus âgé de sept mois. Ce pied bot a été recueilli à l’hôpital Beaujon, dans le service du professeur Dolbeau. Je ne donnerai de cette observation qu’un court résumé, parce que les diverses altérations du fœtus doivent être examinées et décrites ultérieurement, et que l’on m’a prié de ne pas toucher au squelette. La texture des muscles n’est nullement altérée, leur volume est normal, et ils ne présentent aucune anomalie d’insertion. Le jambier antérieur et les extenseurs du pied sont raccourcis; le premier de ces muscles, plus rapproché du bord antérieur de la malléole interne, décrit une courbure très-prononcée à concavité dirigée en arrière. Du côté des os, le changement de forme de l’astragale frappe ; sa surface articulaire supérieure déborde la mortaise tibio-péronière, et le col astragalien n’est plus appréciable. De plus, le tissu de cet os a subi une altération très-remarquable. Ce n’est plus un tissu cartilagineux avec sa résistance et son élasticité, mais un tissu qui conserve l’empreinte de l’ongle, et se défigure à volonté par un massage prolongé. Il devient dès lors impossible de juger la véritable direction de cet os. Le calcanéum ne parait pas avoir éprouvé des modifications étendues.
Cette observation n’a pas besoin de commentaires, et elle aide à compléter l’étude anatomo-pathologique, d’ailleurs fort imparfaite, du pied bot talus.
« Il semble tout d’abord que le diagnostic des pieds bots ne puisse présenter aucune difficulté; ce sont des difformités qui frappent les yeux ; cependant la vue peut tromper en pareil cas, et le diagnostie différentiel de ces déviations mérite que nous nous y arrêtions. » Ces paroles de M. Bouvier vont trouver surtout leur confirmation dans l’histoire clinique du
pied bot congénital. En effet, toutes ces déviations ne présentent pas le même degré; l’une dépasse à peine les limites d’une attitude normale, l’autre consiste dans un déplacement articulaire évident. Or, ces variations extrêmes, on peut les rencontrer, même à la naissance, de telle sorte que, faute d’attention, une déviation légère peut passer inaperçue, et rendre plus tard le diagnostic étiologique incertain. On ne saurait donc assez recommander le précepte formulé par les accoucheurs , de procéder méthodiquement à l’examen de toutes les parties du corps de l’enfant qui vient de naître, sans en excepter les pieds.
Un enfant naît pied bot ; quelle est la nature de la difformité? Ne peut-on pas rattacher celle-ci à une paralysie musculaire? Or, il est avéré aujourd’hui que le pied bot congénital n’est presque jamais paralytique, et, par conséquent, que l’atrophie musculaire ne joue aucun rôle dans l’étiologie de cette déformation. Toutefois, si la difformité avait cette origine, on serait facilement mis sur la voie par des traces évidentes d’une affection du système nerveux (spina-bifida, hémiplégie, etc.), ainsi que par les caractères que nous donnerons plus loin, et qui sont tirés de l’examen du membre déformé.
Dans les jours qui suivent immédiatement la naissance, des convulsions, des attaques d’éclampsie laissant après elles une contracture passagère, pourraient donner le change, et faire croire à un pied bot congénital. La possibilité de vaincre la contracture par de douces manœuvres, l’intégrité des mouvements arti-
culaires, le défaut de résistance des ligaments, ne permettront pas longtemps l’hésitation.
Il est de toute évidence, que le diagnostic du pied bot congénital, ne présenterait aucune difficulté, s’il était toujours possible de remonter à l’époque à laquelle la déviation s’est montrée ; mais, souvent on ne possède que des notions incertaines, et alors, en présence d’un pied bot, on doit se demander s’il est acquis ou congénital, rechercher s’il y a rétraction ou paralysie. Ces difficultés s’élèvent à tous les âges, mais surtout dans les premières années qui suivent la naissance, parce que, vers cette époque de la vie, on rencontre fréquemment les paralysies musculaires qui sont si souvent la cause du pied bot.
Toutes les variétés de pied bot ont été observées dans la paralysie des muscles de la jambe, et la genèse de quelques-unes d’entre elles est devenue facile à comprendre, depuis les belles recherches de Duchenne, de Boulogne, sur la physiologie des muscles moteurs du pied.
Mais toutes ne se montrent pas avec la même fréquence.
!25 équins.
22 varus.
2 valgus.
3 talus.
Î27 équins (directs, équins valgus).
4 valgus ou varus.
2 talus.
Cette fréquence de l’équinisme est constante et provient de ce que la paralysie infantile frappe de
préférence certains groupes de muscles. C’est là un point important duquel on peut déduire des caractères, qui donnent déjà une forte présomption en faveur de la paralysie musculaire. Les groupes de muscles le plus souvent atteints sont , par ordre de fréquence : les muscles de la région antéro-externe, extenseurs, abducteurs; obéissant alors à l’action des fléchisseurs et des adducteurs, le pied se porte dans la flexion et dans l’adduction ; il devient équin. Quant à son attitude en dedans ou en dehors, elle sera subordonnée à l’intégrité des muscles jambiers antérieurs et des péroniers latéraux.
Le jambier antérieur est-il atteint en même temps que les extenseurs, le pied sera à la fois équin et valgus; si, au contraire, les péroniers latéraux sont impuissants, le pied se placera dans l’adduction ; les fléchisseurs du pied sont en même temps abducteurs, leur paralysie produira le talus avec un léger degré d’adduction. Ce talus-varus est presque uniquement paralytique. En même temps que les fléchisseurs du pied sont atteints, les adducteurs peuvent être aussi impuissants, le pied sera talus-valgus ; l’abduction sera, dans ce dernier cas, produite par l’action prépondérante des muscles péroniers latéraux. Enfin Duchenne, en faisant connaître une nouvelle fonction de ces deux derniers muscles, en démontrant que le long péronier latéral sert de soutien à la voûte plantaire, a fait voir aussi que dans les cas de talus, lorsque le long péronier latéral et le fléchisseur profond des orteils sont intacts, il se formait alors à la plante du pied
une excavation toute spéciale, caractéristique de la variété dite talus pied-creux.
La connaissance de ces déviations consécutives a pour nous cet intérêt, que quelques-unes des variétés que nous venons de faire connaître appartiennent exclusivement à la paralysie infantile ; de ce nombre sont le talus pied-creux et le talus-varus, ainsi que MM. Bouvier et Duchenne l’ont établi.
Un autre caractère presque aussi certain du pied bot paralytique est donné par Laborde, qui le formule ainsi : « La présence chez un enfant d’une déviation anormale de chaque pied, d’une espèce différente, ou de sens contraire, constitue un signe important, presque pathognomonique du pied bot paralytique. Tel est le cas de l’existence d’un varus ou varus équin d’un côté et d’un valgus du côté opposé. C’est en effet le propre de la paralysie infantile de produire ce résultat, par l’atteinte partielle de groupes musculaires différents d’un côté et de l’autre. »
Envisagée en elle-même, la déformation présente une tout autre physionomie que celle du pied bot congénital; sa forme est. plus simple; les éléments qui la composent se retrouvent beaucoup mieux; la torsion du pied n’atteint jamais un haut degré, et la combinaison de ce mouvement avec l’extension, la flexion, n’est pas non plus aussi prononcée. Si l’affection paralytique est survenue dans les premiers mois de la vie, c’est au moment de la marche que la déviation se caractérise. Sous l’influence de ce nouvel acte, elle augmente mais avec beaucoup de lenteur, et ses progrès ont une limite. Bouvier cite l’exemple très-re-
marquable d’une femme de soixante-huit ans, atteinte de pied bot paralytique depuis l’âge de sept ans. Malgré l’âge de la malade etdela maladie, les déformations étaient à peine marquées. Laborde insiste aussi sur ce fait, que les déformations arrivées à un certain degré restent stationnaires.
L’exploration du pied fournit de précieux renseignements, et l’aspect suffit quelquefois, pour faire rejeter l’origine congénitale. La déformation du squelette est beaucoup moins évidente, les saillies de l’astragale et du calcanéum, sont moindres que dans l’espèce congénitale; et, par le toucher, on ne trouve que bien rarement sur ces os, les déformations qui compliquent toujours le pied bot congénital.
Dans celui-ci, les inouvementsdes jointures sont d’une difficulté extrême, et la réduction est souvent insurmontable, à cause de la rigidité ligamenteuse et de la déformation des os. De plus, il existe des déplacements articulaires plus ou moins prononcés. Dans le pied bot paralytique, rien de pareil ; il est facile de faire exécuter des mouvements assez étendus à ces articulations que l’impuissance des muscles a rendues immobiles ; les luxations sont rares, et la laxité des ligaments est toujours assez grande, pour que la réduction soit possible. Ajoutons enfin, que c’est l’articulation tibio-tarsienne, qui est surtout mise en cause dans le pied bot paralytique ; dans le pied bot congénital, l’affection est toujours plus complète.
Du côté de la jambe, de nouveaux indices viennent corroborer les résultats de l’examen précédent. Comme la déformation n’est survenue que lentement, les mus-
— Socles de la jambe sont toujours plus ou moins altérés dans le pied bot paralytique; à une première période, ils n’éprouvent qu’une diminution de volume jointe, à une flaccidité plus grande et à un défaut de réaction quand on les excite ; à cette période aussi, l’exploration galvanique de la contractilité musculaire peut être d’un grand secours: si on la trouve abolie, on peut affirmer que le muscle est frappé d’impuissance, ou altéré dans sa texture, et nous savons que les muscles restent intacts dans le pied bot congénital.
Mais, de l’intégrité de la contractilité musculaire sous l’influence du galvanisme, on ne pourrait conclure à la non-altération du tissu, à l’absence de paralysie ; pour en donner la preuve, qu’il nous suffise de rappeler cette proposition émise par Duchenne; Toute paralysie dans laquelle la contractilité électromusculaire est conservée, est une paralysie cérébrale; toute paralysie, au contraire, dans laquelle cette propriété est abolie, est d’origine spinale.
Enfin, dans le pied bot paralytique, l’exploration des autres parties du corps, du cou, du dos, de la cuisse en particulier, fera reconnaître d’autres paralysies partielles, avec ou sans déviation du squelette. D’ailleurs, une circonstance tirée de la marche de l’affection acquiert dans le diagnostic une importance considérable. Une fois’déclarée, la paralysie musculaire persiste, et dès lors l’inaction du membre continue, sa nutrition souffre, son volume s’amoindrit. Au pied bot va s’ajouter bientôt une déviation du genou, parce qu’il existe une certaine solidarité entre l’altération des muscles de la cuisse et celle des muscles de la