Gourcelle-Seneuil, Traité des opérations de banque
DES BANQUES
mêmes conditions, mais assez riches pour conserver leurs titres, et un million à des spéculateurs de bourse. Chacune de ces personnes, à quelque catégorie qu’elle appartienne, attend, prévoit et surtout prédit de la manière la plus bruyante une hausse sur les actions : toute la puissance de son intérêt l’y porte. Le marché s’ouvre dans ces conditions, de manière à tenter les capitalistes. Hésitent-ils à accourir et le million des actionnaires de la première catégorie vient-il s’offrir sur le marché, la maison X l’achète sans hésiter avec 10, 20, 30 pour 100, ou plus, de prime. Les vendeurs sont enchantés d’avoir réalisé un bénéfice et le disent bien haut, sauf à regretter quelques jours plus tard de n’avoir pas attendu pour vendre à un cours plus élevé. Soit qu’ils aient vendu, soit qu’ils aient conservé leurs actions, leurs paroles sont utiles au crédit de l’affaire et attirent des capitaux. Les capitalistes hésitent-ils encore à acheter une valeur nouvelle, il existe un moyen ordinairement infaillible de les y amener : c’est de faire passer devant eux un grand mouvement d’affaires. Si le capitaliste voit vendre successivement dans une bourse vingt mille actions de la maison X, plus ou moins, à un prix qui oscille quelquefois, mais qui s’élève en somme, pendant huit, dix, quinze jours, ou plus, pourra-t-il ne pas être tenté d’acheter? Un titre de 500 fr. qui se vend couramment aujourd’hui 600 fr. ne vaudra-t-il pas 650 fr. demain, 700 fr. après-demain? Qui sait? En tout cas, il vaut bien certainement 600 fr. puisqu’il se vend à ce prix, que la demande est égale ou unpeu supérieure à l’offre, que des bénéfices considéra-
blés ont été déjà réalisés par des personnes qui ont acheté, revendu et touché les différences.
» Or, que s’est-il passé? La maison X a acheté et vendu en même temps ; elle a créé ce tourbillon d’affaires dans lequel le capitaliste s’est laissé engager. Qui le sait? Personne. Certes les habiles s’en doutent, et peu lui importe; mais eux-mêmes n’en sont pas certains : car lorsque les agents de change sont allés chaque matin prendre les ordres de la maison X, elle a donné à un ou à deux d’entre eux l’ordre de vendre, et à quarante ou cinquante l’ordre d’acheter h C’est ainsi que se passent les choses : à mesure que les capitalistes prennent ses valeurs, la maison X augmente ses ordres de vente ou diminue ses ordres d’achat, suivant le cours, non pas de jour en jour, mais de quart d’heure en quart d’heure, jusqu’à ce que tous ses titres ou la plus grande partie de ses titres soient écoulés. »
Tels sont les moyens auxquels la spéculation peut recourir pour faire des émissions de titres nouveaux. S'agit-il d’élever ensuite les cours, elle a à sa disposition d’autres moyens plus énergiques encore, mais qui ne sont pas nouveaux; car, ainsi que le fait remarquer M. CourcellerSeneuil, ils avaient déjà été pratiqués par Law, au siècle dernier. Law, pour faire monter rapidement le cours des titres de la Compagnie des Indes, avait imaginé les combinaisons suivantes : ne faire verser par les
1. « Chaque agent de change ignore quels sont les ordres donnés à ses confrères, et surtout par qui ces ordres ont été donnés. La loi, les règlements, l’usage, et plus encore son propre intérêt, lui commandent la discrétion. »
DES BANQUES
souscripteurs qu’une petite partie de leur valeur nominale , le dixième seulement; susciter sans cesse de nouvelles entreprises, destinées à élever la valeur des titres delà société mère, en servant de prétexte à des émissions nouvelles. Ainsi la Compagnie des Indes était propriétaire de la Louisiane et de tout le commerce avec l’Amérique du Nord. Law y joignit le monopole du commerce de l’Afrique et de l’Asie Méridionale, et ce fut l’occasion de l’émission de la seconde série. Et comme pour obtenir au pair un titre de cette série, il fallait posséder quatre actions de la première série, ces actions étant extraordinairement recherchées, s’élevèrent rapidement à des prix extravagants.
Un peu plus tard, la Compagnie acquérait le monopole delà vente des tabacs : vite, une troisième émission. Mais pour obtenir une action de cette troisième série, il fallait posséder cinq actions des séries précédentes, et les spéculateurs voulant se les procurer coûte que coûte, ces actions doublaient, triplaient immédiatement de valeur sous le coup des demandes répétées dont elles étaient l’objet. Suivant toujours le même procédé, qui lui réussissait si bien, la Compagnie acquérait une partie de la ferme des revenus publics, puis la ferme tout entière, puis la fabrication des monnaies : autant de prétextes à des émissions nouvelles, au profit des anciens actionnaires.
Un autre procédé d’émission est signalé par M. Courcelle-Seneuil. « On a vu, dit-il, une maison qui voulait émettre une certaine masse de titres, vendre au commencement de la bourse, à l’heure où les agents
de change exécutent les ordres que les départements leur ont envoyés. Peu à peu les actions émises, pour lesquelles les capitalistes de Paris n’avaient pas un grand empressement, venaient à baisser de 15, 20, 30, 40 fr., et vers trois heures il ne se faisait plus d’affaires sur cette valeur. A trois heures moins un quart, la demande reprenait tout à coup, pour de fortes sommes, et les prix se relevaient aussitôt, de manière à montrer aux départements, par la cote officielle, un cours de clôture de 5 ou 10 fr. plus élevé que le cours d’ouverture, afin de provoquer de nouveaux ordres. La maison qui avait fait vendre au commencement de la bourse, avait fait racheter à la fin. Par ce moyen très simple, répété souvent, cette maison a dû placer ses valeurs d’une manière fort avantageuse. »
Les émissions de valeurs peuvent, on le voit, donner des bénéfices considérables, et c’est ce qui explique la multiplication prodigieuse des sociétés de crédit dans ces dernières années. Gomme au temps de Law, un certain nombre de sociétés de crédit élevaient autour d’elles une jeune famille de sociétés filles et petitesfilles. Le premier soin des banques ainsi créées était de faire des émissions de titres, avec une majoration plus ou moins grande. Pour faire accepter ces majorations, on avait recours à un procédé nouveau. Au lieu de faire une émission directe, on constituait la société, on la laissait fonctionner quelque temps, puis on vendait les titres en bloc au public.